À la mémoire de Marthe Provost
9 septembre 1929 – 26 décembre 1978
«…Vous savez, il y a un endroit où tous les plus grands talents potentiels sont réunis,
un seul endroit. Le cimetière.
…On me demande tout le temps:
Quelle genre d’histoire veux-tu raconter Viola?
Et je réponds: Exhumez ces gens, exhumez ces histoires. »
Extrait du discours de Viola Davis,
après avoir reçu l’Oscar du meilleur second rôle féminin
pour son interprétation de Rose Maxson dans le film Fences.
26 février 20171
Marthe. Je ne te connais pas.

Noël 1978. Tu es chez Madeleine, ta sœur. Tes 3 enfants sont avec toi. Et le père de tes enfants. Vous êtes séparés depuis un certain temps. Ce soir-là, celui de Noël, il retournera avec toi à la maison. La porte de la chambre à coucher se refermera sur vous.
Le lendemain. Le 26 décembre 1978. Tu écris dans ton journal intime.
« Merci. Dieu fait bien les choses. »
Les heures passent. En soirée, tu es assise dans la cuisine, avec ton fils, Robert.
L’orage dans ton corps.
La foudre vise ton cœur.
Tu as 49 ans.
3 enfants. Lorraine, 24 ans, enceinte de 7 mois. Robert, 22 ans. Ghislaine, 15 ans.
Tu es enterrée dans une fosse commune2 du cimetière Notre-Dame-des-Neiges.
Mon histoire avec toi commence le 8 juillet 2015. J’en connaissais des brides. Mais ce jour-là, elle prend un autre sens.
Je suis en vacances chez Lorraine, ta fille, mon amie depuis plus de 20 ans. C’est l’après-midi. Le soleil. La terrasse. Le vin rosé. Devant nous, entre les arbres, le Lac Nominingue. Nous parlons de nos vies. Tu t’immisces dans notre conversation. Je pose des questions. Qui est Marthe ? Les mots de Lorraine s’envolent. Elle se lève. Ses bras fouettent l’air chaud de cette journée d’été. Ses doigts sur des notes invisibles. Un geste, tant de fois, par toi. Dans votre maison. Tu prends un disque en vinyle. Concerto No 1 de Tchaikovsky, avec le chef d’orchestre, Arthur Rubinstein.
Déjà, toute petite, tu regardes les sœurs donner des cours de piano à d’autres jeunes filles. Tu reviens à la maison. Je veux un piano.
Jamais de piano. Ni petite. Ni adulte. Ni mariée. Pas d’argent.
Une photo de toi. Ton sourire est magnifique. Sans attendre. La voix de Lorraine.
« Derrière son sourire, une tristesse. Et c’est la première chose que j’ai pensé quand ma mère est morte. Tabarnak, elle n’aura pas eu le temps d’être heureuse.»
Tu es morte, si jeune, Marthe. 49 ans. Lorraine était enceinte de 7 mois. Ta mort l’a tellement ébranlée. Tu n’étais pas heureuse. Et ce sera pour elle le début de sa quête. Son questionnement. Le sens de la vie. Être heureuse.
Tu n l’es pas, Marthe.
Tout commence à ta naissance.
D’une famille de neuf enfants. Six enfants sont nés à la maison. Tu es la première de la famille à voir le jour à l’hôpital. En 19293. Tu es à la pouponnière. Ta mère es dans une chambre. Dans les bras d’une infirmière, tu traverses un couloir pour aller retrouver ta mère. Elle regarde ce bébé. Ta mère dit et continuera à le dire. L’infirmière s’est trompée de bébé. Ce n’est pas mon bébé.
Tu grandis avec ces mots.
Et son regard sur toi. Tu n’es pas belle, qu’elle dit.
Les souffrances de ta mère deviennent tes cicatrices. Ainsi, commence les trous dans le coeur.
Tu deviens femme. Tu es mère.
Les années 1970. Tu lis déjà des livres de psychologie populaire.
Tu veux te comprendre.
Tu as accouché de trois enfants.
Tu ne t’es pas accouchée de toi-même.
Tu veux être heureuse.
Tu n’as pas le temps.
Quels sont tes rêves, Marthe ?
Tu n’as pas le temps.
5 mois avant ta mort. Ghislaine, ta dernière, au mois de juillet 1978, a 15 ans. Tes mots annonciateurs. « Tu as tes règles. Tu es une femme. Tu es assez grande. Je peux partir maintenant. »
5 mois plus tard. Le 26 décembre 1978. Ton cœur triste n’en peut plus. Tu pars.
Tout se fait rapidement. Ton corps au salon funéraire. Tu n’as jamais voulu cela. Tu l’as toujours dit. Ta voix n’est pas écoutée.
Ghislaine me raconte. Je suis allée au salon funéraire. Je suis passée devant le cercueil et je suis allée au fumoir. Lorraine, enceinte, n’est pas allée au salon. Nous avons laissé notre frère tout seul. Nous ferions les choses autrement aujourd’hui.
Le jour de Noël 1978, tu ris, tu racontes des histoires, tu es vivante. Le lendemain de Noël, tu t’en vas. Tu n’as que 49 ans. Et tu te retrouves dans un cimetière, dans une fosse commune.
Tes enfants sous le choc.
Lorraine te cherche longtemps. Pendant un an, elle rêve de toi. Tu n’es pas morte. Où es-tu ? te demande-t-elle ? Les rêves ne répondent pas. Tu sais, Marthe, quand j’ai rencontré Lorraine, elle avait une affection pour les anges. Il y en avait dans sa maison. Un jour, elle m’a offert un ange pour le sapin de Noël. Je ne fais plus de sapin de Noël. Son ange est toujours avec moi.
Lorraine, collectionneuse d’anges. Est-ce son lien attaché au ciel, attaché vers toi ?
Mère perdue trop jeune.
Les années avancent. Nous sommes en 2011.
Ghislaine est mère de deux enfants. Elle travaille au CLSC de Ville Saint-Laurent. À tous les midis, elle marche dans le cimetière près de son bureau. Au gré des mois, ses pas sur le sol du cimetière. Tu reviens en elle. Il y a des trous dans ton histoire. Tes trois enfants ne savent pas où tu es enterrée dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges.
Et, un jour, Ghislaine rencontre sa voisine. Elle apprend qu’elle travaille au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Ghislaine lui demande « je ne sais pas où est enterré ma mère. »
« Je peux essayer de la retracer », lui répond-elle. Mais après 30 ans, les fosses communes sont démantelées. La terre est brassée. Les ossements sont laissés dans le fond. Et on mêle la vieille terre avec de la nouvelle. Une lettre est envoyée aux familles pour venir chercher la plaque au sol qui sera entreposée dans un entrepôt pour un certain temps. Si celle-ci n’est pas récupérée par la famille, elle sera détruite.
33 ans que tu es morte. La lettre n’arrivera jamais à ses destinataires. La famille a déménagé. Et chacun est parti vivre sa vie.
La porte s’est ouverte et s’est refermée le même jour. Pas de nouvelles de la voisine. La vie continue pour Ghislaine. La recherche de te retrouver reste dans un coin obscur.
Deux ans plus tard. 2013.
Un vendredi d’été. Ghislaine et sa famille sont dans un centre d’achat. Ils croisent la voisine. Ghislaine lui reparle de la recherche. Et tout spontanément, la voisine dit, nous l’avons trouvée. Et je te l’avais dit.
Ghislaine a des doutes. Elle n’aurait pas oublié que l’on a retrouvé sa mère.
La voisine continue.
Nous cherchions le nom de Marthe Provost.
Rien.
Et elle rajoute. Un autre employé, plutôt entêté, voulait absolument te retrouver. Il ne comprenait pas ta disparition. Alors, un jour, il est retourné voir les registres et fait une recherche avec ton année de naissance et l’année de ta mort. 1929 – 1978. Il devait y avoir une personne reliée avec ces dates. Il y a effectivement une personne avec ces mêmes dates.
Et ce n’est pas ton nom.
Marthe Provost, tu vis sous la terre. Une plaque au sol gravée avec le nom Mme Jacques Bélanger.
Pas le tien.
Le nom de l’homme, père de vos enfants, avec lequel tu ne vis plus. La pierre est dans le processus d’aller se faire détruire.
Une semaine plus tard. Ghislaine, son Homme et leurs deux enfants, partent pour les vacances dans leur maison au Lac Nominingue. Avant de prendre la route, ils sont allés au cimetière sur le site de la fosse commune. Ghislaine a pris une motte de terre et a fait brûler un lampion. Après, elle a mis la plaque au sol et la motte de terre dans leur auto.
Marthe, tu te promènes de Montréal jusqu’au Lac Nominingue. Tout le long du trajet, Ghislaine se dit « ça pas d’allure, ce n’est même pas son nom sur la plaque. »
C’est pour ça que ton histoire m’a pris par le cœur, Marthe. Tu vis dans l’anonymat. Tu n’as même pas ton prénom et ton nom de famille. C’est pour ça que j’écris un bout de ton histoire. C’est pour ça que le 8 juillet 2015, je me suis dit, ça ne se peut pas, qu’une femme, n’a pas son prénom et son nom de famille ni dans la vie, ni dans la mort. C’est tout ce que je peux faire, Marthe, c’est tout.
35 ans plus tard. Un jour d’été. Le Lac Nominingue t’accueille. Nominingue. « Terre rouge, pays où l’on revient » en algonquin. Pays où tu retrouves ton prénom et ton nom de famille. La pierre est déposée sous un arbre, entre les maisons de tes filles, Lorraine et Ghislaine. De l’autre côté du lac, la maison de ton fils, Robert.

Tu n’es plus seule. Ton coeur. Troué. Aimé.
Le concerto No 1 de Tchaikovky4 flotte au-dessus des arbres et du lac. Tes enfants, leurs conjoints, tes petits-enfants et arrière-petits-enfants se recueillent autour de toi. Certains ont des mots . D’autres ont des objets à t’offrir. Mots et objets sont délicatement placés dans une boîte en métal. La boîte est enterrée sous la pierre.
Je ne te connais pas, Marthe. Mais je connais ta famille depuis plus de 20 ans. Et je n’ai jamais vu tant de beauté dans les cœurs, les visages et les rires d’une même famille. Ta famille.
Leur beauté, c’est la tienne.
Tu es belle, Marthe. Je le sais.
Tu as cherché le bonheur. Tu n’as pas eu le temps de le trouver. Ne t’en fais pas. Tes enfants continuent le chemin. Pour toi. Pour eux. Pour leurs enfants. Le bonheur, c’est une longue marche. Très longue. Des bouts de chemin. Cul-de-sac. Tourner à droite. À gauche. Continuer tout droit. Revenir sur nos pas. Tourner en rond. Tomber. Une fois. Deux fois. Plusieurs fois. Se relever. Le bonheur assassiné. Toute petite. Et parfois, ne jamais se relever. Laisser le corps nourrir la terre. Le bonheur s’en est allé avant qu’il arrive. Laisser les autres le chercher. Une autre génération à le défricher. Le trouver. Réparer les trous. Le perdre. Ne plus y croire. Consommer. Jeter. Abandonner. Le retrouver, ne serait-ce qu’un instant. Une trace. Y goûter. Le relâcher. Et il revient. Le dos tourné. Pis, des fois, le bonheur. Être assise à côté d’une personne qui ne sait même que tu es heureuse d’être près d’elle. Avec ta famille, Marthe, c’est ça que je ressens. Merci. C’est ton sang.
Un jour d’été au Lac Nominingue.
L’errance de ton âme s’est achevée.
Tes enfants t’ont retrouvée.
Ton prénom et ton nom gravés sur la pierre.
Marthe Provost.
Christiane
Le 11 juin 2017
Avec tendresse.
Mes mots pour tes enfants.
Lorraine, Robert et Ghislaine.
Et tes petits-enfants et arrière-petits-enfants.
Tous droits réservés ©Christiane Martin-Espace Mouvant -2017
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1. Citation traduite provenant : https://fr.news.yahoo.com/oscars-2017-discours-viola-davis-091000933.html
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2. Le terme maintenant utilisé est fosse temporaire.
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3. Dans le livre Brève histoire des femmes au Québec (2012), Denyse Baillargeon écrit : « Jusqu’à la fin des années 1930, la proportion des Québécoises qui accouchent en milieu hospitalier se maintient cependant au-dessous des 15 %. »p. 141. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que l’hôpital est devenu le lieu privilégié pour donner naissance. http://www.mamaneprouvette.com/2013/08/breve-histoire-de-laccouchement-au.html
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4. Inspiration pour l’écriture du texte. Écouté le Concerto No 1 de Tchaikovsky avec la pianiste Martha Argerich et Charles Dutoit, chef d’orchestre, Orchestre de la Suisse Romande, 1975. https://www.youtube.com/watch?v=ItSJ_woWnmk

Chacun de tes écrits fait vibrer la partie la plus humaine de l’humain .. l’empathie. Cette capacité de ressentir et se mettre à la place de l’autre. Chaque fois que cette émotion nous atteint, elle rend notre âme meilleure.
Merci belle Christiane 💞
Merci France de prendre le temps de me lire, mais surtout d’exprimer ce qui te fait vibrer. Merci, Christianexx
Christiane, tu as fait le récit extraordinaire d’une vie tout à fait ordinaire. Tu sais nous toucher avec tes mots.
Merci!
Et Merci à toi, Jacinthe, de me lire. Il ya tant dans les vies ordinaires, tant d’histoires à raconter. Christianexx
Tes mots touchants rendent bien hommage à cette femme qui m’est inconnue. Ses enfants doivent t’en être reconnaissants. xx
Merci Suzanne, belle amie, qui me suit tout au long des humeurs de mon blogue. Mille fois, je te dis Merci ! Oui, les enfants de Marthe sont touchés par mes mots. Lorraine veut les déposer dans la petite boîte de métal sous la plaque. Amitiés, christianexx