PETITS TABLEAUX D’UNE ÎLE

Cayo Las Brujas, Cuba

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Photo : Suzanne Bélair. Enviroartfr.wordpress.com

 

 Arrivée. Aéroport Santa Clara, Cuba.

Mon amie Suzanne et moi dans la file d’attente avant de passer à la sécurité. Une jeune femme en avant de nous. Elle se retourne.

Elle : vous êtes de Montréal ?

Moi : oui.

Elle : je suis stressée. J’ai acheté mon billet hier soir à 20 h.

Moi : c’est une belle folie. J’aime. Sur ma liste, à faire.

Elle : pas vraiment.

Moi : pourquoi ?

Elle : mon amoureuse m’a quittée.

Moi : je suis désolée. Vous venez guérir votre cœur. Un peu de douceur sous le soleil de l’île.

Elle : non………je ne ferai plus jamais ça.

Moi : quoi ?

Elle : trop de stress. Partir à la dernière minute. Faire ma valise

Moi : …

DÉJEUNERS À L’HÔTEL.

Je suis au bar à smoothies. Un homme, si grand, si gros, lèvres pendantes, peau grasse, prend à la pelletée de petits morceaux de papaye. La dame cubaine derrière le comptoir lui dit que ce sont les fruits coupés pour les smoothies seulement. Le bar à fruits est de l’autre côté. D’un ton sec, l’homme lui répond. Il n’y a pas de papaye à l’autre comptoir1.

Si. La dame du bar à smoothie, lui montre du doigt.

Lui : Il n’y en avait pas, il y a quelques minutes.

(Dans ma tête. Oui, monsieur, il y en avait, regardez dans mon assiette, j’en ai pris juste avant vous. Vous étiez derrière moi. Je n’ai rien dit. On ne sait jamais avec ces hommes.)

Il tourne le dos. Pas de je suis désolé, pas de sourires, pas de gracias.

Un homme, si grand, si gros, écrasant une toute petite femme cubaine.

Est-ce compris dans un tout-inclus ?

 

Un homme, brûlé par le soleil. En short court. Une camisole sur son ventre trop gros pour ses petites jambes. En face de lui, sa femme, toute fripée, les seins lourds, dans un bikini trop petit sous une petite robe transparente. Plus loin, leurs enfants avec conjoints et petits-enfants.

Entre la femme et l’homme.

Assiettes pleines.

Mots vides.

L’homme ne regarde pas sa femme.

Les yeux, tournés vers la table d’à côté, il dévore une jeune femme noire, les seins gorgés de jeunesse, dans un bikini trop petit sous une petite robe transparente.

IVRESSE DU SOIR

Deux femmes. Soir. Buffet. Leurs voix montent. L’une se lève. Équilibre précaire. Elle revient. Sa face tombe presque dans son assiette. Deux jours plus tard, sur la plage. L’une dans la mer. L’autre marche près de l’eau. Je passe près d’elle. Elle se retourne vers moi. Un côté de son visage. La joue bleue-noire. Un peu plus haut. La peau arrachée. Tombée d’ivresse…

Un soir, dans l’autobus vers un petit village, soirée carnaval. Une femme avec ses trois amies. Une seule parle, crie, rit, plus fort que le vent. Les autres passagers, exaspérés, nous nous regardons. À l’aller et au retour. Une seule femme-vacancière dans un autobus pollue l’air de l’île.

HALL DE L’HÔTEL

Assise dans le jardin du hall de l’hôtel. Avec mon café au lait. Dans les murs, la voix d’une chanteuse.

Heaven. I am in heaven.

 Les cuisses d’une vacancière frôlent ma chaise.

Une cuisse tatouée de mots. L’autre, tatouée de dessins.

Peu importe le lieu. Le temps.

Tu me manques.

I am alone. Tell me you miss me.

 

Je relève la tête.

Le regard, d’une si jolie cubaine, dans son t-shirt blanc et rose.

Son sourire frôle l’air du matin.

You are an angel.

Un matin, juste avant d’aller à la plage.

Je commande mon café au lait. Assis au bar, un vieux couple. 80 ans, je crois.

Karen prépare des mimosas pour un vacancier.

Le vieil homme demande, dans un murmure, quel est le nom de ce cocktail ?

Mimosa, répond Karen. Jus d’orange et vin mousseux.

Moi, au vieil homme : c’est bon.

Le vieil homme, se retourne vers moi très lentement, un peu gêné, ce sera mon premier mimosa.

Le vieil homme à Karen : deux mimosas.

Mon café arrive.

Je me trouve une petite table dans le jardin.

Quelques minutes plus tard, je regarde vers le bar. Les deux flûtes sont vides. Les deux vieux se lèvent. Le rythme de leurs pas lents accordés à leur amour. Deux dos en arc de cercle. Deux têtes penchent vers le sol. Ils s’en vont main dans la main. Ils sont si beaux.

« Dans tout ce qui compte, il n’y a qu’une chose à retenir :
il faut, à travers le temps qui passe, aimer très fort. »
L’imparfaite amitié de Mylène Bouchard.

PLAGE

L’homme félin de la plage.

Le premier matin.

Lui : My lady, vous cherchez une chaise, une palapa.

Moi : Si

Ousama. Les cheveux noirs, mèches argentés. Un sourire enivrant. Des yeux de chats. Le troisième matin. Il me voit. Court vers moi. Ouvre ses bras, mi amor, de sa voix chantante. Câlin chaud de l’île. Les heures passent, les jours passent, plusieurs fois, un détour vers ma chaise, mi amor.

Illusion. Et pourquoi pas !

 

Bronzée toastée.

Dents bol de toilette.

Un brillant dans le nombril.

Une cigarette dans une main.

Un verre de bière dans l’autre.

Il est 11 h du matin.

 

Je m’installe sous la palapa 1.

La vacancière d’à côté.

Merde, je n’ai pas accès au réseau.

Je me lève.

Rejoindre la mer.

Nous ne cherchons pas tous les mêmes connexions.

 

Deux chaises de plage en avant de moi.

Un homme, une femme.

Les yeux fermés.

Les minutes passent.

La main de la femme glisse doucement dans celle de l’homme.

Leurs visages se retrouvent.

Sourires d’amour.

Un tendre, long, très long baiser.                                                                                                         Aimer très fort.

 

Un après-midi venteux. La mer se défoule. Le sable virevolte. Nous colle à la peau, dans les yeux.

Le drapeau rouge se lève.

Baignade interdite.

La plage devient déserte.

Nous sommes quelques vacanciers.

La mer à nos pieds.

Dans la tempête, on voit la solidité d’un être.

DANS LA MER

Un jeune couple de Bosnie.

Leur petite, nue, dans la mer.

Dans les bras de maman, dans les bras de papa.

Le bonheur flotte entre les vagues.

Le vieux couple, celui du matin mimosa.

Le vieil homme amène une chaise de plage. Il dépose un sac. Il déboutonne le cache-maillot de sa vieille. Lui enlève. Lui prend la main. Ils s’en vont dans la mer. Il lâche sa main. Avance un peu en avant d’elle. Tâte le fond de la mer. Tout est sécure. Revient vers sa belle. Sa main dans la sienne. Les vagues viennent. Ils résistent. Les vagues s’en vont. Ils sont toujours debout dans la mer.

Aimer très fort.

FLEURS

De rose, sont peintes ses lèvres. Une ligne argentée sur ses paupières supérieures. Les cheveux noirs. Une jeune femme à l’entrée des salles de bain, près du restaurant-buffet. Elle dépose à tous les jours des fleurs du jardin sur le comptoir. Un soir, je lui dis, c’est beau. Elle coupe une fleur. Dans mes cheveux. Marieini, c’est son prénom. Le soir suivant, elle me montre la photo de son fils. Alejandro. 5 ans. Grands yeux doux comme sa maman.

Dans ma tête. Alejandro, est-ce que tu sais ? Ta maman, six jours sur sept. Elle dépose de jolies fleurs sur le comptoir de la salle de bain. Et quelqu’un sort de la toilette. Elle passe derrière le derrière des vacanciers. Six jours sur sept.

Un soir, restaurant  italien. Anna Estrella, notre serveuse. Yeux très noirs, cils jusqu’au ciel, rieuse, étoile humaine. Deux heures plus tard, Anna Estrella, de ses doigts, les serviettes de papier se transforment en fleurs. Une pour Suzanne. Une pour moi.

DES HOMMES, UN CATAMARAN

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Photo Suzanne Bélair. Enviroartfr.wordpress.com

Un matin, j’arrête au kiosque d’information pour faire un tour de catamaran.

 

Un employé. Combien de personnes ? avec votre famille ? votre mari ?

Le mot – mari – me rentre dedans.

Mon mari est mort depuis 9 mois.

Je ne sais pas pourquoi je dis cela. Le dire à un inconnu. Mon visage vers la mer. Mon Homme. Il voulait m’amener à Cuba. M’amener partout.

Je coule.

Lui : Je suis désolé, my lady. Je ne veux pas que vous pleurez. SVP venez près de moi, my lady.

Moi : gracias. Votre nom ?

Lui : Dany.

Il me fait une petite place sur le banc. Il me prend la main.

Lui : je ne veux pas vous blesser.

Moi : vous ne me blessez pas, Dany. Vous êtes gentil, gracias.

Il appelle Jorge. Avec lui, mon premier tour de catamaran.

Lui : êtes-vous avec votre famille, votre mari ?

Je souris. Est-ce leur façon d’être ou est-ce l’administration de l’hôtel qui dicte certaines phrases ?

Moi : non, je suis avec mon amie, Suzanne.

Moi : depuis quand faites-vous du catamaran ?

Lui : depuis toujours. J’ai aussi été professeur à l’université. Maintenant j’ai une petite fille de 3 mois et un garçon de 3 ans. Que je travaille dans un hôtel ou à l’université, c’est le même salaire mensuel. Mais ici, nous avons des pourboires. Je fais cela pour ma famille.

Moi : Jorge, je reviendrai tous les autres jours. Aider votre famille 3.

Le jour suivant avec Laniel.

Un autre jour avec Omar.

Dernier jour. Dernier tour de catamaran avec Dany.

Lui : je suis tellement désolé, my lady, pour l’autre jour quand vous êtes venue au kiosque d’information. Je vous ai fait pleurer. Je suis vraiment désolé.

Moi : ne soyez pas désolé, Dany. Vous ne saviez pas. C’est la vie. Regardez la mer. Les vagues vont et viennent. Elles ne sont jamais pareilles. La nature a son rythme. Nous aussi, les humains avec nos émotions, nos passages de vie.

Moi : avez-vous une famille ?

Lui : Un garçon de 13 ans. Javier. Je ne vis plus avec sa mère.

Moi : comment est-il, Javier ?

Un temps de plusieurs vagues entre nous. L’eau salée sur mes lèvres.

Ses bras s’écartent de son corps. Il trace un grand cercle dans l’air de la mer.

Lui : il a beaucoup d’amour.  Je pense qu’il m’aime trop.

Moi : Dany, il n’y a jamais trop d’amour. Le monde manque d’amour.

Aimer très fort.

Il me regarde.

Lui : est-ce que vous reviendrez l’an prochain, my lady ?

Moi : Dany, mon prénom est Christiane.

Lui : Christiane, est-ce que vous reviendrez l’an prochain ? Je serai ici.

Je ne suis plus la vacancière du nord.

Il n’est plus le serviteur du sud.

Deux humains sur la même terre.

Respirer une brise.

Moi : Je ne pense pas, Dany. C’est trop loin, un an. Je suis ici maintenant.

Nos mains. De longs instants.

Aimer très fort.

Ne serait-ce qu’un instant.

Vivre l’illusion. Peu importe. La ressentir. Ne pas s’y attacher.

Dans le sud. Dans le nord.

Aimer très fort.

APRÈS LA PLAGE

Le dernier soir du tout-inclus. Apéro avant le souper. J’attends Suzanne. Umberto vient à moi.

Lui : Vino rose, my lady.

Moi : Ce soir, je veux boire un cocktail, très léger. Une suggestion ?

Il regarde la carte. Hésite.

Lui : Sex on the beach*, my lady.

Mon rire inonde le jardin!

(*sex on the beach : vodka, liqueur de pêche, jus d’orange et jus canneberge)

 

LES HUMAINS DE CUBA

« On part pour voir un lieu et on y revient pour les gens »

L’imparfaite amitié de Mylène Bouchard.

Vos sourires. Votre gentillesse. Votre grâce dans l’île.

Janette. Armando. Luis. Danielle. Marllouit. Ousama. Raxcel. Karen. Raymond. Youssef. Umberto. Victor Manuel. Osvaldo. José. Yacel. Miguel. Anna Estrella. Santiago. Danyl. Santo. Jorge. Rosie. Michael. Sheilan. Laniel. Omar. Adrian. Belkis. Marieini. Gilliana. Yadiel, Dany.

DÉTOUR VERS MONTRÉAL

Belle Enny, où es-tu ? Dans quel hôpital de Montréal travailles-tu ?

Enny, tu es arrivée à Montréal avec ton conjoint et ta fille en 2014. Tu es de Cuba. Tu es médecin. À Montréal, tu es une aidante dans une agence de maintien à domicile. Tu apprends le français. Tu fais des examens pour être reconnue médecin au Québec. Belle Enny, quelques mois auprès de mon Homme. Vous deux, un coup de foudre. Vous étiez beaux ensemble. Lui, l’homme malade, toi, la femme au cœur d’aidante. Je n’ai pas de photos de vous deux. Tu as été un soleil dans les derniers mois de sa vie. Tu me manques. Il me manque.

NUITS À LA PLAGE

Deux amies. La nuit. À la plage.

Suzanne, les yeux fermés, assise, près des chaises empilées.

Mes pieds dans la mer. Sous un ciel de milliers d’étoiles. Les vagues me mouillent. J’enlève ma robe. Je cours. Je m’enfonce dans le sable. Je suis heureuse. Une silhouette au loin. Le gardien de la plage.

Hola.

Son sourire éclaire la nuit.

Les deux amies reviennent à la chambre. Un verre de vin. La mer collée à ma robe. Suzanne prend des photos. Des dizaines de clichés. Photos croches. Photos floues. Photos rouges. Deux gamines. Entre nos rires.  Des histoires jamais racontées. En 12 ans d’amitié.

Le lendemain.

Je retourne seule voir la mer dans la nuit.

Je ne suis plus une gamine, je suis une femme.

Marcher dans le sable.

Les vagues à mes pieds.

Les larmes sur mes joues.

La nuit, sans les vacanciers.

C’est la plus belle plage.

Une heure passe. Je laisse la mer dernière moi. Je marche vers l’hôtel. Je passe devant le kiosque des catamarans. Un vieux gardien, le dos appuyé au mur.

Moi : Hola

Lui : No hablo frencés. No hablo inglés. (je sens son inquiétude. Troublé que cherche à lui parler ou troublé qu’une femme seule se promène sur la plage dans la nuit)

Moi : Buenas noches señor

Est-ce qu’il a entendu les vagues de ma tristesse ?

Est-ce qu’il comprend le langage des larmes ?

9 mois.

my Love.

Accoucher de mon deuil.

Dans l’île.

Dans la mer salée.

Dans les eaux de la vie.

Dans le ventre de la mer.

Il fait nuit.

Le soleil sous ma peau.

La vague vient.

La vague se retire.

La vie vient.

La vie se retire.

Je l’entends.

La vague.

Je l’entends.

Où m’emportera-t-elle ?

Christiane
Le 3 avril 2017
Tous droits réservés © 2017 Espace Mouvant – Christiane Martin

 

1 Palapa : n.f. Petite paillote sans mur, au toit de chaume ou de feuilles de palmier que l’on retrouve dans certains pays chauds; (Spécialement) qui fait office de station balnéaire, de resto-bar, etc. sur le bord d’une plage.
2 Tous les échanges avec les humains cubains de l’île étaient en anglais. J’ai choisi de les traduire en français, pour alléger le texte.
Les employés de chaque équipe se partagent les pourboires à la fin de la journée.
-Lu : le magnifique roman L’imparfaite amitié de Mylène Bouchard. Les Éditions La Peuplade, 2017

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