Les humains du tango

Chronique d’une danseuse de tango ben ordinaire. Une danseuse, après des années, si débutante, en recherche constante, de confort, de jolis pieds, à son grand dam, les siens s’empêtrent encore dans ceux de l’autre, une danseuse qui ne comprend rien à la musique, qui a sa propre musicalité, une danseuse, obsédée par l’abrazo, toujours à le raffiner, à le chercher indéfiniment dans la connexion avec l’autre, des jours, elle le perd, des jours, elle le retrouve, au gré de ses émotions. Une danseuse de tango ben ordinaire et sa santé qui a une météo hors de l’ordinaire. J’écrirai des textes impressionnistes de mes joies, mes découvertes, mes colères, mes incompréhensions de ce monde qu’est le tango. Des textes de tango qui se pointeront au-travers de mes histoires du quotidien.
P.S. Vous ne voulez pas lire des histoires de tango, vous n’êtes pas intéressés, ce n’est pas votre passion. N’oubliez pas qu’une micro-communauté est toujours le reflet de notre société. Lire sur le tango, c’est lire sur la vie.

 


À mes tangueras et mes tangueros.
Vos prénoms gravés sur mon cœur.
Abrazos, Christiane 
     
 Je ne savais pas que le deuil et la danse allaient ensemble.
Ohad Naharin
Danseur, chorégraphe et directeur artistique Batsheva Dance Company
(sa femme et danseuse, Mari Kajiwara, morte d’un cancer à l’âge de 50 ans)
 

Juin 2016. Le soleil inonde le cimetière. Mes pieds sur un plancher de bois entourant le trou où mon Homme vient de descendre. Chacun à leur tour, les hommes de la famille et amis ont pris une pelle. Une pelletée de terre sur son cercueil.  Je suis une femme. Je suis sa femme. C’est mon Homme. Je me coucherai seule ce soir. Lui aussi. J’ai pris de la terre avec la pelle. Je n’ai pas pleuré. Une pelletée. Deux. Trois. Quelqu’un a dit mon prénom. Arrête. Je voulais continuer. Refermer le trou. Le trou dans la terre. Le trou dans mon cœur. Je l’ai aimé. Je l’ai soigné. Je l’ai lavé. Je l’ai habillé. Je l’ai déshabillé. Je l’ai nourri. Je l’ai enterré.

7 semaines plus tard. Le soleil habite le studio de danse. Mon cours privé de tango. Le premier depuis des mois. Tomás m’attend. J’hésite avant de mettre mes souliers. 7 semaines plus tôt. Mes pieds marchant autour d’un trou. 7 semaines après. Mes pieds sur un plancher de danse.

Qu’est-ce que je fais ici dans ce studio plein de lumière ?

Le cours débute. Je pose une question à Tomás concernant un pas. Sa réponse vient. Je l’écoute. Comme s’il me raconte une histoire triste. Mes larmes. Je ne peux pas les arrêter. Pourtant. Nous parlons de technique. Nous parlons de tango. Larmes d’où venez-vous ? Je me retourne vers les fenêtres, vers le soleil. Coule les larmes. Coule la tristesse. Je me retourne vers Tomás. Je m’excuse. Pleurer devant lui. Pleurer dans un cours de tango. Pleurer dans un studio avec la lumière d’un après-midi du mois d’août. Tomás me regarde. Aucun mot. Ses bras s’ouvrent. Je me glisse dans son abrazo. Danser en silence avec la musique entre nous.  Un tango. Deux tangos. Je ne sais plus. Nous dansons ma tristesse.

Soudain, je me sens plus légère, plus calme. Je reviens dans mon corps. Je m’interroge sur un mouvement que ma jambe gauche fait. Je regarde Tomás. Lui pose la question pour comprendre ce que je fais. Le cours reprend. La vie bouge. À un certain moment, Tomás me regarde. Il me dit, comme pour me ramener dans ce temps présent, dans le studio de tango ensoleillé.

Ray n’est plus. Toi, tu es ici. Tu es vivante. 

Lui se décompose. Moi, je me recompose.

Le temps passe. Les amis, la famille vont dans leur vie. Les fils de ma robe de mariage s’effilochent. Le cœur déshabillé, il n’y a plus de bras autour de moi.

Les cours privés avec Tomas et un cours de technique pour femmes, je reprends le chemin de la danse.  Au rythme de mon corps, j’ouvre les portes des milongas.

Elles sont là. Mes complices, mes tangueras, mes amies.  Elles m’accueillent. Elles m’entourent. Elles me disent. C’est bon de te revoir. Oui, vos mots. Parlez-moi, je vous en supplie, dites-moi, pour toutes les fois où se pointe la culpabilité, car mon bonheur de danser me fait mal. Dites-moi, danse, Christiane. Dites-moi que la joie peut être avec moi. Dites-moi que vous êtes avec moi.

Et je n’ai pas besoin de vous le demander. Vous êtes avec moi.

Une m’invite pour un café. L’autre au cinéma. Une regarde la pluie dans mes yeux. D’autres m’écoutent. D’autres s’inquiètent. D’autres me disent qu’il est beau de me voir sourire. D’autres des messages sur messenger. Certaines me prennent dans leurs bras comme aucun homme ne le fait. D’autres lisent mes mots. D’autres répondent à mes mots. D’autres font la lecture de mes textes à leurs hommes. D’autres partagent leurs histoires avec la mort. Une autre lave les murs dans mon nouvel appartement.

Et celle d’un après-midi. J’arrive à une milonga. Elle me voit. Se lève. Vient vers moi. Elle me demande comme je vais. Je lui réponds : Je ne savais pas qu’un cœur pouvait contenir autant de tristesse. Son regard sur moi. Silence. Sa bouche s’ouvre. Ça doit être comme ça quand on aime.

Tu n’as pas essayé de me dire autre chose. Pas de – ça passera. Pas de –  le deuil, c’est un cycle d’une année –  Tu comprends l’amour. Tu m’invites à danser.

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Ray a acheté cette toile à Buenos Aires. Artiste : Marina G. (2007)

Tourbillonne ma jupe.

D’un côté, la douleur éclate.

De l’autre côté, ma jupe attrape la joie.

Une autre. Femme. Un autre. Après-midi milonga. Salle de bain. Mon visage est mouillé par mes larmes. J’ai senti les bras d’un homme. Des bras comme s’il voulait me casser. J’ai mal à mon corps. Je pense être seule à la salle de bain. Des yeux ténébreux sur moi. Elle me prend dans ses bras. Je ne veux pas, mais les mots sortent. I miss Ray so much, his love. Pourquoi tant de dureté dans ce monde ? Pourquoi la tendresse est si difficile à donner, à partager. Pourquoi ? I miss him so much.

Il y a celle que je ne connais pas. On se croise dans les milongas. C’est tout. Jamais un sourire. Il y a quelques semaines, près de 8 mois après qu’il soit enterré, elle avance vers moi. Elle se présente, fait le lien entre nous. Nos deux hommes se connaissaient. Nos deux hommes sont partis. Elle m’embrasse. Quelques mots. Honore ma peine. Elle retourne danser. Et depuis, nos sourires se croisent.

Femmes de mes tangos. Vous êtes si belles.

Il y a les hommes de mes tangos.

Les hommes avec l’absence de leurs mots. Les hommes avec leurs yeux dans mes yeux. Le regard pénétrant. D’une façon incertaine, ils risquent. Tu vas bien, Christiane ? Je sais que c’est leur façon de me demander, comment est mon cœur. Je sais. Les hommes sont ainsi. Il y a ceux qui me lisent. Ceux qui au loin répondent aux textes de mon blogue. Il y a ceux qui me prennent autrement dans leurs bras. Il y a ceux qui ne me regardaient pas. Et soudain, j’existe.

Il y a mon tanguero velours. Dans ses bras. Berceuse tango. Le seul qui parle de mon deuil. Le seul qui me parle de lui. Le seul, avec ses yeux tristes. Le seul, après notre dernier tango, me regarde, ton visage change, la lumière du bonheur revient. Le seul, à me dire, Christiane, continue à parler de lui, ne t’empêche pas de nous parler de lui. Jamais.

“Les morts nous quittent
mais nous ne les quittons jamais”
Ohad Naharin

Et il y a de nouveaux danseurs. Ils ne me connaissent pas. Ni lui, ni l’histoire de notre – nous – Ils ne savent pas que je danse la perte de l’aimé. Ils ne savent pas. Quelques-uns ont une grande délicatesse. Le tango se danse à deux. L’autre que l’on ne connaît pas. L’autre avec ses déchirures, ses manques. Dans ces bras-là, je veux retourner. Les autres, je ne les regarde plus.

Hommes de mes tangos. Vos abrazos, brise d’un vent d’été.

Il est près de minuit. Je reviens d’une milonga.

Assise devant la fenêtre. Avec ma robe bleue. Ma robe tango. J’écris.

Une toute petite neige du mois de mars tombe sur la ville.

Sous le réverbère de la rue, les flocons blancs dansent. Un cd traîne sur ma table de travail. Un des premiers cadeaux de mon Homme. Ses tangos préférés sur un petit disque rond. Il ne veut pas que je l’oubli durant ses voyages.

Il ne voyage plus. Je regarde le ciel noir. Je cherche l’étoile de ses yeux bleus.

Je ferme les yeux. J’écoute les tangos.

Robe bleue virevolte.

Mes pieds nus sur le plancher. J’entends, au loin, dans la nuit d’une milonga, la résonnance de vos pas.

Je ne savais pas que le tango, parfois, d’une grande illusion, avec certains codes dépassés, peut réparer le cœur.

Mon cœur troué.

Je ne savais pas.

Mes tangueros, mes tangueras.

Comme la fine neige de mars, dans vos bras, je tombe.

Christiane
Le 9 mars 2017
Tous droits réservés © 2017  Espace Mouvant – Christiane Martin

12 Replies to “Les humains du tango”

  1. Bonsoir Christianne, c’est tellement beau ce que tu écris, c’est tellement banal mon commentaire. Toi c’est ton deuil qui parle, moi, c’est ma solitude que je vois dans tes mots. Oui oh combien, un abrazo peut être important. Alors je t’en donne un de loin, Abrazo belle tanguera!

    1. Chère et douce Diane, non, ton commentaire n’est pas banal. Il est réconfortant, il est plein, il est tendre. Abrazo de Montréal jusqu’à Québec. Merci encore, merci. D’une tanguera à une tanguera. Christianexx

  2. C’est très beau et touchant Christiane. La reconstruction de l’être une danse à la fois, comme quoi ces moments sont tellement importants et nécessaires, ce monde de support qui est là pour toi . Une chance que tu as eu le courage de continuer.

  3. Mes yeux et mon coeur se sont mouillés en te lisant Christiane ! Célèbre-la cette danse ! Rappelle-toi combien Ray aimait te regarder danser lorsqu’il n’a plus dansé. Et laisse cette foutue culpabilité de côté… Merci pour ce magnifique voyage au pays des mots !

  4. Chère Christiane! Ce texte est touchant et tout simplement magnifique. Chargé d’émotion et vibrant au diapason de l’introspection tu reprends ton envol! Merci!

    1. Merci mon cher ami Claude, oui, tu dis bien, mon envol, c’est si juste. Un passage vers un autre passage. Ainsi est la vie, merci de me lire et m’écrire. À bientôt, Amitiés, Christianexx

  5. Toujours de plus en plus surprenante! .C’est bien vrai qu’un abrazo est salvateur ..Merci de nous le rappeler. Je t’aime ma danseuse si élégante.

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