L’ENFANT ET SA MAMIE



J’ai volé l’histoire (ou presque !)
à mes amis Lorraine, Gilbert et leurs petits-enfants.
MERCI.


C’EST UN JOUR D’HIVER. Je suis dans l’auto. Le feu est rouge. À la radio, j’entends une journaliste techno qui parle du robot conversationnel Gemini : « on peut aussi lui demander de générer un conte pour enfants et le faire lire à voix haute par le logiciel »2. Mes mains se crispent sur le volant. J’éteins la radio. À voix basse, j’enchaîne ces mots : ChatGPT, Gemini, intelligence artificielle. Le feu passe au vert. Où s’en va l’Intelligence Aimante ?

*****

Sur le bord du Grand Lac Nominingue, c’est l’heure où une mamie raconte une histoire à son petit-fils. Arnaud, quatre ans, est couché dans son lit simple, placé dans un coin de la chambre de ses grands-parents. Mamie est assise sur le bord du lit, le regard tourné vers son petit-fils. Au rez-de-chaussée, grand-papa guette les dernières braises du feu avant d’aller les rejoindre.

— Arnaud, est-ce que je continue la lecture du livre d’hier soir ? lui demande sa grand-mère.

Arnaud hoche la tête de gauche à droite.

— Si tu ne veux pas ce livre, est-ce que tu veux en choisir un autre ou est-ce que tu veux dormir ?

— Non.

Il ouvre grand les yeux et dit à sa grand-mère : « Mamie, raconte-moi une histoire dans ta tête. »

Mamie sourit. Elle passe une main sur le front du petit garçon tout en cherchant le début d’une histoire dans sa tête. Arnaud est impatient. Il a peur de s’endormir avant que l’histoire commence, alors il soulève la couette et s’assoit près d’elle.

— Arnaud, as-tu vu quelque chose que tu as aimé, que tu as trouvé beau aujourd’hui ?

Le petit garçon regarde autour de lui.

— Ce n’est pas dans ta chambre, c’est dans la cuisine en bas.

— Et c’est quoi, Arnaud ?

— Les deux lutins suspendus au-dessus du grand bol à fruits. Pourquoi ils sont là ?

Mamie soulève un bras, Arnaud s’approche encore plus près et dépose la tête sur le cœur de sa mamie. Le bras de la grand-mère se referme tout doucement sur l’enfant. Et c’est ainsi que deux cœurs chauffés par l’amour allument un feu de mots.

*****

C’EST UN PETIT GARÇON qui ressemble à Arnaud mais qui n’est pas Arnaud. Le petit garçon habite loin de ses grands-parents. Deux fois par semaine, les parents de l’enfant appellent mamie et papi qui vivent sur le bord d’un grand lac. Ni l’enfant ni les grands-parents aiment cette façon de se voir au-travers d’un cellulaire, mais en attendant de se respirer la peau, ils s’aiment au-travers d’un écran.

Quelques jours avant que l’enfant, sa maman et son papa viennent dormir chez les grands-parents pour le temps des fêtes, la maison sur le bord du grand lac est déjà enveloppée par le silence hivernal. Mamie est allongée avec un livre dans le canapé. Derrière le canapé, la grande fenêtre. Derrière la grande fenêtre, le lac comme un miroir, dort. Papi allume un feu. Le corps de mamie s’enfonce dans le divan et les flammes montent. Le cellulaire sonne. Mamie répond et les visages de la petite famille apparaissent. Es-tu seule mamie ? Où est papi ? demande le petit garçon. Les portes du foyer se referment. Le tisonnier reprend sa place. Papi s’assoit près de mamie. C’est une cacophonie de voix. Et tout le monde rit.

C’est presque la fin de la conversation, Papi se lève pour voir son feu. Mamie, qui a toujours le téléphone écran dans sa main, s’en va à la cuisine. L’enfant s’exclame : « Mamie, mamie, j’ai vu quelque chose de rouge. Mamie, c’est quoi, c’est quoi ? ».

Mamie revient sur ses pas. Au-dessus de l’îlot de cuisine, deux lutins sont suspendus sur le support à casseroles. Elle approche l’écran et dit à l’enfant :

— Regarde, ce sont deux lutins. Celui qui a les pieds entre les barreaux avec la tête en bas, c’est Alain, le lutin. Et celle qui se tient par les mains avec les jambes dans le vide, c’est Merline, la lutine !

— Ah ! ils sont beaux. Pourquoi ils sont là ?

Ils s’amusent et ils t’attendent. Ils ont très hâte de te voir. Ils ont besoin de toi le 23 décembre.

Le corps et le visage de l’enfant se figent, comme si la phrase de mamie s’étirait et n’arrivait pas jusqu’à lui. Et puis, l’enfant retrouve sa voix.

— Pourquoi mamie ?

— Ils organisent une chasse aux lutins.

— C’est quoi une chasse aux lutins ?

— Tu dois aider Merline et Alain à retrouver tous leurs amis qui sont dans la forêt enchantée sur le bord du grand lac, car ils ont peur qu’ils s’amusent trop et qu’ils oublient de faire leur seule et unique tâche de l’année qui est celle d’emballer les cadeaux pour le père Noël. Tu sais, mon tout petit, tu reçois des cadeaux le jour de Noël, mais ce ne sont pas tous les enfants qui ont cette chance. Si les lutines et les lutins ne font pas ça, et bien, des enfants de la région n’auront rien à déballer le matin de Noël.

— Mais je suis trop petit pour aller dans la forêt tout seul.

— Mamie t’accompagnera. Le 23 décembre au matin, après le déjeuner, toi et moi, nous partirons à la chasse aux lutins avec un grand sac en velours rouge. Tu sais, les lutins sont très petits, agiles, rapides et ils se cachent sous les branches tombées sur la neige ou dans les trous des troncs d’arbres. Et parfois, si le nid d’un écureuil est tombé sur la neige, ils peuvent se cacher en-dessous. Nous devons nous aussi être très très rapides.

— Mais mamie, comment ils vont faire pour rester tranquilles dans le sac ?

— Dès que nos mains humaines touchent une lutine ou un lutin, elle ou lui se transforme en poupée de chiffon. Et c’est ainsi que nous les entassons dans le sac rouge pour les amener dans une toute petite maison qui est leur atelier. Et quand ils sont seuls, ils redeviennent des lutines et des lutins qui jouent, qui rient et qui emballent les cadeaux de Noël.

L’enfant est si proche de l’écran qu’il pourrait passer au-travers et se retrouver dans la maison de mamie et de papi. Son front cogne l’écran, il recule et crie à ses parents : « on s’en va chez papi et mamie ? »

— Dans deux jours, répond sa maman.

L’enfant baisse la tête, tourne le dos à sa mamie et les mains sur les hanches, il crie à sa maman : « Non, je veux m’en aller tout de suite. Les lutins ont besoin de moi. »

La voix de mamie ramène le petit garçon vers l’écran.

— Mon tout petit, écoute-moi. Ne t’en fais pas. Ils t’attendront, car la chasse aux lutins se passe le 23 décembre peu importe où nous habitons sur la terre. Pas avant. Pas après.

— Oh !

L’enfant sautille devant l’écran. Après quelques secondes, sa danse de joie cesse et ses yeux s’écarquillent comme s’il tentait de résoudre une grande question de la vie enfantine.

— Mamie, où est la maison des lutins et des lutines ?

— Tu la connais. C’est le cabanon vert avec les volets rouges près de notre grande maison. Tu sais où papi range la tondeuse, les arrosoirs, la brouette, les pelles, les râteaux.

— Ah oui. J’y suis déjà rentré avec papi, s’écrie l’enfant.

— Et bien, cette année, le cabanon de papi a été choisi pour être l’atelier de ces petits êtres de la forêt enchantée. Et maintenant, c’est le temps de se quitter. Bientôt, nous serons ensemble.

Les baisers volent de chaque côté des écrans.

Quelques jours plus tard, la famille arrive dans la maison au bord du lac.

Le matin du 23 décembre, l’enfant se lève très tôt. Il saute dans le lit de ses grands-parents en disant : « Mamie, mamie, il faut aller tout de suite dans la forêt enchantée. » Mamie se frotte les yeux. Papi, tout ensommeillé, se retourne vers l’enfant et lui dit : « pour aller à la chasse aux lutines et aux lutins, il faut d’abord déjeuner !»

L’enfant avale les crêpes de papi. Et sans attendre, il tire la main de sa mamie jusqu’au garde-robe de l’entrée. Mamie sort les bottes, mitaines, foulards, tuques, manteaux et pantalons d’hiver. Quand l’enfant et sa mamie sont habillés pour leur grande expédition à la recherche des amis de Merline et d’Alain, ils saluent tout le monde et referment la porte derrière eux.

Une fois sur la galerie, l’enfant demande : « mais mamie s’ils sont si petits et cachés, comment on fera pour les trouver ? »

— Tu sais, les lutins et les lutines ne sont pas toujours très malins. Oui, ils se cachent quand ils entendent la voix des humains, mais il y a toujours une jambe, une main, une bottine noire ou un bout du bonnet rouge qui dépassent.

L’enfant et sa mamie rentrent dans la forêt enchantée. Durant plus d’une heure, ils enjambent les troncs d’arbres, ils soulèvent des tas de branches, ils attrapent des lutins, et, parfois, certains s’échappent avant d’être pris par leurs mains. Ils avancent et, peu à peu, le sac de velours se remplit de petits êtres en habits rouges et verts devenus des poupées de chiffon. L’enfant tombe de plus en plus souvent. Mamie le relève. L’enfant ne pleure pas, mais mamie sent qu’il retient ses larmes.

Depuis une vingtaine de minutes de gros flocons tombent du ciel. La forêt est de plus en plus silencieuse, même les mésanges se taisent. Encore une fois, l’enfant tombe. Mamie s’agenouille près de lui en murmurant : « il est temps de retourner à la grande maison. Tu as rassemblé beaucoup de lutines et de lutins dans le sac en velours rouge. Il est presque plein.

— Mamie, je ne veux pas rentrer, il y en a encore, je le sais.

Mamie enlève une mitaine. Un de ses doigts chatouille le bout du nez de l’enfant en lui disant : « Tu sais, papi, ta maman et ton papa nous attendent avec un gâteau aux bananes, du chocolat chaud et un joli feu pour nous réchauffer. Et pour arriver plus vite à la maison, nous irons par le chemin au lieu de traverser la forêt.

Les yeux de l’enfant se plissent et, après quelques secondes de réflexion, il dit : « Allons-y ! » Mamie l’embrasse sur les joues. Elle remet sa mitaine. Dans une main, elle tient celle de l’enfant, et de l’autre, le sac des lutines et des lutins.

Sur le chemin, ils rencontrent un voisin qui sort de l’entrée de sa maison. L’homme salue mamie et l’enfant et demande : « mais qu’avez-vous donc dans ce beau sac rouge ? » L’enfant, tout excité, répond : « les lutines et les lutins du père Noël ! »

L’homme ouvre sa bouche, mais aucun mot ne sort. Enfin, il parvient à dire : « Ahhhh… ». Et il repart. Après quelques pas, s’arrête, puis revient vers l’enfant et sa mamie : « Vous êtes bons de les avoir trouvés, car ils sont tellement rapides. » L’enfant éclate de rire. « Vite, vite, mamie, il faut les amener dans la petite maison de papi. »

En ouvrant la porte de l’atelier, Merline, la lutine et Alain, le lutin sont assis sur une vieille chaise en bois. En les voyant, l’enfant reste immobile comme une statue.

— Papi a ouvert la porte de la grande maison pour que Merline et Alain lâchent le support à casseroles et viennent plutôt s’intaller dans l’atelier de Noël pour accueillir leurs amis de la forêt enchantée.

Mamie avance et dépose le sac rouge en velours près de la chaise de Merline et d’Alain. Comme l’enfant ne bouge pas, mamie prend sa main et ils quittent l’atelier.

Avant d’entrer dans la grande maison, mamie se penche vers l’enfant et lui murmure : « maintenant que tu as bien fait ta tâche de rassembleur de lutines et de lutins, nous devons les laisser travailler et ne pas les déranger. Ne pas ouvrir la porte de l’atelier ni regarder au-travers des petites fenêtres. Sinon, le père Noël ne viendra pas et les enfants de la région ne recevront pas leurs précieux présents. » Un gros flocon de neige s’échoue sur le nez de l’enfant et, au même moment, il dit à voix très basse : « C’est notre secret à Papi, Merline, Alain, toi et moi. » Il pose son index sur ses lèvres. CHUT !

C’est la FIN de l’histoire, et, pendant ce temps-là…

*****

Au rez-de-chaussée de la maison sur le bord du Grand Lac Nominingue, le feu est mort. Papi monte sur la pointe des pieds vers la chambre où Arnaud est endormi, la tête, là où ça palpite sous la peau de sa grand-mère. Papi prend l’enfant dans ses bras et le dépose sous la couette. Mamie éteint la lampe de chevet et quand elle passe devant la fenêtre de la chambre, un rayon de la lune d’hiver s’allonge sur le plancher de bois brun. Dans la forêt, les branches des arbres s’agitent en entendant les rires des lutines et des lutins. Au-dessus des maisons et du lac, des voix enfantines résonnent comme les clochettes du père Noël : « Mamie, raconte-moi une histoire dans ta tête. »

Christiane
23 décembre 2024
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SOURCES
Photo : ChiemSeherin / Pixabay
1 Le Visible et l’Invisible, Maurice Merleau-Ponty.
2 (vers 4 minutes) : https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/midi-info/segments/rattrapage/476453/intelligence-artificielle-gemini-google-canada-stephanie-dupuis

15 Replies to “L’ENFANT ET SA MAMIE”

  1. Bonjour Christiane, Merci pour ce texte nous mettant en vedette, c’est une magnifique histoire. Quel beau conte touchant et magique, je vais certainement le lire à Arnaud et Louna, ils vont adorer.

    Nous avons reçu ta belle carte de Noël, merci. Nous te souhaitons de la douceur, de la joie et du temps pour écrire. Bonne journée Lo.xx Yahoo Courriel : Rechercher, organiser, conquérir

    1. Chère Lorraine, MERCI pour tout. Ton amitié et de prendre le temps de me raconter ces bouts de vie avec vos petits-enfants. Hâte de savoir comment Arnaud et Louna réagiront à « L’enfant et sa mamie », Joyeux Noël avec toute votre famille. Christianexx

  2. Quel beau conte de Noël Christiane !

    Même si tu as volé l’histoire à tes amis, tu en as fait un texte magnifique !

    Merci pour cette belle magie ! xx

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