L’HOMME-SAULE

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NOTE : Ce texte a été écrit au mois de juillet dernier lors d’un atelier d’écriture. La consigne : écrire à partir d’un rêve récurrent. Une à deux pages.


LA NUIT S’EFFACE devant la naissance de l’aube. Un homme rêve du rêve de sa femme.

Sous une volée de cris, une petite fille sort d’une grande maison blanche. Elle dévale les marches du perron et court vers un chemin de terre. Elle traverse un bois, puis s’arrête avant de descendre une côte. Elle se retourne. Personne ne la suit, sauf un vent léger. Elle reprend sa traversée et rejoint un saule près d’une rivière. Sous la chevelure vert tendre de l’arbre, la fillette disparaît. Elle étire un bras vers une branche-liane, ses doigts palpent la douceur d’une feuille. Puis d’une autre. Et encore une autre jusqu’à ce que le silence devienne plus fort que les cris, les portes qui claquent et les objets qui frappent les murs. Elle s’assoit, au pied de l’arbre, entre les racines enchevêtrées, plie les jambes et les entourent de ses bras. Comme les rameaux du saule se courbant vers la terre, son cou s’incline vers ses genoux et ses long cheveux recouvrent ses jambes nues. Seul le saule entend ses pleurs. Et quand il a bu toutes les larmes de la petite, elle s’endort.

L’homme qui rêve du rêve de sa femme se réveille. Durant quelques secondes, il ne sait plus où il est. Le chant d’un oiseau de l’autre côté de la fenêtre lui rappelle qu’il est dans sa chambre et que sa femme ne dort plus près de lui. Il se retourne sur le côté et effeure de sa main l’espace vide. Les draps ne portent plus les traces de l’aimée. L’homme, pour un instant, se désole que tout devient infroissable. Les tissus. Les peaux. Ses yeux vont vers la table de chevet de sa femme où il y a une photo de leurs deux corps enlacés sous un arbre. Qui a pris la photo ? Il ne sait plus. Tout ce qu’il sait c’est que sa femme ne dort plus à ses côtés. Sa main empoigne le tissu du drap contour. Il veut que quelque chose éclate. Il serre le drap acheté par elle quelques mois auparavant parce que la couleur était celle de ses yeux à lui. Son poing étrangle le drap en coton égyptien de 400 fils au pouce carré. « C’est si doux, touche, chéri. » qu’elle lui avait dit ce soir-là en soulevant la couette pour leur première nuit dans le nuage couleur de ses yeux à lui. « C’est si doux, touche, chéri ». Sans elle, il a peur de tomber, il s’agrippe au tissu.

Combien de pouces carré le corps de sa femme occupait dans leur lit ? Grandeur : 5 pieds et 5 pouces. Poids : 135 livres. Il désire tout ça d’elle. Tout. Toucher les fines lignes près des commissures des lèvres. Toucher celles près des yeux. Toucher la tache de naissance, légèrement boursoufflée, derrière son genou droit. Ressentir la lourdeur de ses seins. Caresser la peau qui s’est flétrie au fil des années. Humer sa peau à l’odeur du savon à l’huile d’olive. Lécher son sexe. Suivre du bout des doigts les zébrures blanches de son ventre, l’oeuvre créée par le passage de leurs trois enfants. Neuf mois chacun. 27 mois où elle a vécu à deux. Et que lui reste-t-il de toutes les nuits où elle se réveillait comme une enfant apeurée? Elle, immensément petite, qui se blottissait dans ses bras. La consoler lui manque déjà.

Soudain une douleur, comme des éclats de verre brisés qui pénètrent sous la peau, l’oblige à relâcher le tissu. Le poing abandonne sa prise. Ses doigts gorgés par l’inflammation de l’arthrite n’en peuvent plus. Lui non plus. Ses yeux quittent l’espace vide vers la fenêtre où l’oiseau chante toujours, mais il ne veut pas voir la lumière du petit matin. Derrière ses paupières closes, il est seul avec le songe que sa femme lui a planté dans la chair. Des larmes mouillent le bleu ciel de ses draps.

Christiane
10 septembre 2024
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9 Replies to “L’HOMME-SAULE”

  1. Encore, et comme à chaque fois, ton écriture me chavire. Tu as cette faculté incroyable de décrire l’environnement, l’ambiance et les ressentis à nous en écorcher la peau!

  2. Quelle belle façon de nommer l’apaisement : « (…) jusqu’à ce que le silence devienne plus fort que les cris ». J’aime cette image de la petite fille repliée sur elle-même comme le saule, j’aime son écho. Et tout le moteur de ton texte se condense dans cette phrase : « L’homme, pour l’instant, se désole que tout devient infroissable. Les tissus. Les peaux. » On sent d’abord le manque, puis le désir inassouvi de vieillir auprès d’elle. La force de ton écriture tient dans sa délicatesse et ta capacité à nous faire sentir.

    Nathalie N.

  3. Je n’ai pas vu ce billet dans mon fil passer. Je suis très émue par la force de votre sensibilité tout en finesse. J’ai peu de mots ce matin devant tant de beauté. Merci.

    J’espère que vous avez aimer lire le livre Roberto Peregalli?

    Belle journée.

    1. Merci Mylène, votre façon si délicate de répondre à mon texte. Oui, j’ai beaucoup aimé « Les lieux et la poussière » de Roberto Peregalli. Merci pour cette référence. Ses mots ont trouvé une résonnance en moi, la beauté et la fragilité des choses de la vie. Ce livre m’a fait penser à l’essai « Éloge de l’ombre » de Junichiro Tanizaki que j’ai lu il y a quelques années. Douce journée à vous.

      1. Je suis à mon tour intriguée Christiane par ce titre de livre que je ne connais pas, je vais essayer de le trouver. Merci pour cette référence et bonne soirée à vous.

          1. Ah! Un grand merci pour le relai de cette information, j’apprécie vraiment beaucoup. Une belle journée à vous aussi.

Répondre à Johanne Yergeau Annuler la réponse.

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