LA COLLECTE DES PETITS RIENS

Photo : Sylvie Béliveau.

À la mémoire d’Annie, ma nièce
les derniers gestes
mes doigts ont dénoué
le fil soyeux de tes cheveux
( 1975 – 2024)

PETITE, JE RAMASSAIS LES SOUS NOIRS. Pas les 5, 10, 25 cents. J’avais quelques tirelires. Ma préférée était de forme allongée en verre pressé avec un couvercle en métal rouge. Les sous noirs, je les trouvais un peu partout : chemin de terre, gazon, perron de l’église, épicerie du village. Je ne les cherchais pas. C’était le hasard. L’inclinaison de la tête et du corps de quelques millimètres, un peu à gauche, à droite ou vers l’avant et je pouvais passer par-dessus le sou qui s’était échappé d’un portefeuille ou de la poche d’un vêtement. Parfois, c’était un jet de lumière qui me guidait vers le petit objet rond presque noir. Et voilà, c’était la prise du jour.

Ma plus grande collecte était au printemps quand mon oncle Alva, le vieux garçon de la famille de mon père, nous visitait à la cabane à sucre. Il passait des heures assis dans le fauteuil en cuir marron et en bois avec de larges accoudoirs. La pipe à la commissure des lèvres; il ne parlait presque jamais. Il portait de larges bretelles pour retenir son pantalon qui montait si haut que ses mollets étaient toujours à l’air. Après le dîner, il m’invitait d’un signe de la tête à m’asseoir sur l’un des appui-bras. La fouille dans ses poches commençait et des tas de sous sortaient des siennes et remplissaient les miennes. Quand il prenait sa pipe pour la vider, c’était le signal que ses poches étaient vides. Et le soir, juste avant d’aller au lit, je glissais les sous à l’odeur du tabac de l’oncle Alva dans la tirelire.

Je ne suis plus une enfant, la tirelire s’est brisée et mon oncle Alva est mort au bout de son sang, seul dans son appartement. Qui a ramassé sa pipe? Est-ce que ses poches étaient vides? Au mois de mai 2013, le sous noir a disparu de la circulation. Et j’ai vieilli.

Je continue, d’une certaine façon, à chercher ce qui est minuscule, ce qui est presque invisible, à capter l’ordinaire qui donne un sens à mon quotidien. Les rencontres qui se vivent dans l’instant, et comme une luciole, disparaissent dans le suivant, et qui laissent un je ne sais quoi de légèreté. La délicatesse de l’amitié. Les paysages connus qui en quelques secondes se transforment sous la pluie, l’orage ou la neige. « J’appelle ça les miracles ordinaires » nous dit Anaïs Barbeau-Lavalette1.

Ici et là, je sème sur cette page quelques moments. Pourquoi ceux-ci ? Je ne sais pas. Le hasard, comme le sou noir de mon enfance.

Je réponds au courriel d’une amie qui est en voyage à Barcelone. Entre deux phrases, mes yeux quittent l’écran, traversent la fenêtre et montent vers le ciel. Le paysage me pénètre. Mes doigts reviennent sur le clavier, j’écris à l’amie : « Dans le ciel d’hiver de Montréal, une longue traîne rose, celle d’une robe de mariée.».

Depuis 18 heures, mon quartier est sans électricité. Le verglas emprisonne le Québec. La batterie du cellulaire est presque à plat. Je m’habille et je sors à la recherche d’un commerce où il y a une génératrice. Dans l’entrée de la librairie Renaud-Bray, il y a quelques personnes. Certaines sont assises par terre, d’autres appuyées au mur. Intriguée, je pousse la porte. Des cellulaires sont couchés sur le sol, tous branchés à des prises. Un homme a répondu avant que je pose la question : « la gérante nous a donné la permission de les brancher étant donné la situation d’urgence ». Une prise est libre. Je branche mon cellulaire. En l’espace d’une dizaine de minutes, l’entrée est pleine de monde. Il y a des histoires. Il y a des rires. Il y a aussi de l’inquiétude. « La batterie n’a plus de charge. Je dois absolument appeler ma mère pour savoir comment elle va. Hier, je lui avais promis de la rappeler ce matin… ». Un homme tend son bras vers la femme. « Prenez le mien, appelez votre maman, il reste encore 30­%. » Une adolescente ouvre un sac multicolore : « Qui veut un bonbon? »

Parce qu’elles savent que j’aime recevoir des mots écrits à la main. Parce que je ne voyage pas. De temps en temps, il y a des cartes postales dans la boîte aux lettres. Barcelone. Athènes. Monténégro.

Une petite fille assise dans un panier d’épicerie pendant que son père cherche un fromage. Elle pose mille et une questions. Sa voix, si pleine de joie, m’invite à lui jeter un coup d’oeil.
« Bonjour madame!
— Bonjour
Le père pousse le chariot, elle étire la tête.
— Demain, je m’en vais à la cabane à sucre.
— Est-ce la première fois?
— Oui.
Son père se retourne avec un sourire.
— Tu sais, je suis allée souvent à la cabane à sucre quand j’étais petite comme toi. Mes parents en avaient une. Ce que j’aimais le plus… la tire sur la neige. Je suis certaine que demain tu goûteras…
— Ohhhh…
Il faut y aller Mathilde, dit le papa. Juste avant qu’il pousse le panier, la petite appuie le haut de son corps contre la poignée pour se rapprocher de moi, une mèche blonde tombe sur la moitié de son visage : « est-ce que tu veux venir avec moi à la cabane? »

Entre Leclerville et Lotbinière, je me stationne sur l’accotement de la route 132. Je sors de l’auto. Dans la lumière du midi, un cheval blanc broute seul dans un pré. Au loin, un porte-conteneur rouge glisse sur le fleuve.

Où aller après avoir vu le magnifique documentaire Close to Vermeer2? Je suis à l’extérieur près de la porte de la salle du cinéma. Je reste plantée-là. Des corps me bousculent. Enfin, j’arrive à faire quelques pas vers le feu de circulation. Rouge. Deux femmes en avant de moi. L’une dit à l’autre : « j’ai juste envie de prendre l’avion et aller voir l’exposition à Amsterdam. Juste pour Vermeer.
— Moi aussi! »
Elles se retournent. Nous rions. Nous échangeons quelques mots sur le documentaire. Le feu est vert. Nous traversons la rue Sherbrooke Ouest. Elles tournent à droite. Je tourne à droite. « Ah! nous allons dans la même direction » dit l’une des femmes. Je les suis en laissant un peu de distance entre nous. Elles jasent comme deux gamines. Elles arrêtent leur marche. Je fais un pas de côté pour les dépasser. « Attendez » me dit l’une des femmes. Elle avance un bras, et dans sa main, un plat de plastique avec des framboises.
— Est-ce que vous en voulez?
— Avec plaisir, c’est mon fruit préféré.
J’en prends une.
— Mais voyons, prenez-en plus!! »

Il est près de 20 h 20. Je lève la tête de mon livre au bruit des talons hauts sur le trottoir. Les derniers rais du soleil plongent sur le dos nu d’une femme. Sa main gauche a ramassé le bas de sa robe. Geste que je reconnais chez une femme qui porte une robe moulante mais qui n’est pas très pratique pour la marche. Des souvenirs remontent. Talons hauts. Robes moulantes. Désir des hommes. Je soupire. Elle s’arrête. Elle s’appuie sur la main-courante d’un escalier. Elle enlève ses escarpins à fines lanières. Pieds nus, elle reprend la marche. Au même moment, une explosion de lumière rousse enveloppe l’immense chêne du voisin et une large bande de la même couleur peint le bitume. Ma rue n’est plus ma rue.

Les gouttelettes d’une pluie chaude d’été jouent avec les pieds nus d’une bébé garçon dans une poussette. Ça prend juste ça pour que la tristesse s’écoule dans le caniveau du boulevard De Maisonneuve Ouest. Je referme le parapluie.

Après deux jours de pluie diluvienne, je me suis assise sur la galerie sous le feuillage du chêne. Sur la table ronde, une tasse de café, un carnet, un crayon et les larmes du ciel qui reposent dans les feuilles ovales et allongées de la misère pourpre. Avant qu’elles s’évaporent, je les ramasse avec les yeux.

Christiane
16 juillet 2024
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SOURCES

1 Tinder littéraire entre Anaïs Barbeau-Lavalette et Nancy Huston (radio-canada.ca)
Tinder littéraire entre Anaïs Barbeau-Lavalette et Nancy Huston. Il restera toujours de la culture, Ici Radio-Canada, 6 juin 2024.
« … l’importance de raviver son regard sur ce qui est si fragile et qu’on oublie de regarder si souvent.C’est un grand défi de notre époque de prendre soin d’aiguiser ce regard-là, nouveau à tous les jours. J’appelle ça les miracles ordinaires. […] Cette révérence à la petite beauté du quotidien. »
2 https://www.youtube.com/watch?v=6KiuUSA1Z94

6 Replies to “LA COLLECTE DES PETITS RIENS”

  1. Quelle écriture descriptive !

    J’ai vu un petit film se dérouler devant moi !

    Merci Christiane ! C’est toujours un plaisir de te lire !

Répondre à Jacinthe Trudeau Annuler la réponse.

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