CHÈRES VOISINES

Photo de Quaid Lagan sur Unsplash

personne n’aime les femmes amères
et pourtant nous sommes nombreuses dans la ville
sans maison de campagne où nous terrer
la peine autour du cou au lieu de la caresse
nous imaginons des îles mais les îles c’est nous

je ne sais pas si les femmes seules sont amies entre elles

Chloé Savoie-Bernard1




À TOUS LES JOURS, le chat gris du voisin d’en face traverse la rue à toute allure. Je retiens mon souffle jusqu’à ce qu’il s’arrête quelques secondes plus tard sur le trottoir de mon côté de rue. J’écris à tous les jours, mais je ne le vois pas à tous les jours, car je ne suis pas collée à la fenêtre 24 heures sur 24 à me perdre dans la rue, les voitures, la pluie, la neige, les arbres, les fils électriques, les lampadaires, les piétons, les chiens et les chats.

Quand je sors de chez moi (ça m’arrive), si je croise le chat gris du voisin d’en face, par politesse, je le salue et tente une conversation en miaou. Rien à faire. Le chat gris m’ignore et disparaît derrière une maison. Chères Voisines, le chat gris du voisin d’en face me fait penser à nous.

Depuis presque huit ans, nous habitons ce bout de rue ensemble, un bout de 280 mètres. Nous sommes plusieurs femmes seules parmi quelques familles, des couples de tous les âges, dont un très âgé, et quelques hommes seuls. Mais nous, femmes-voisines-seules, sommes plus nombreuses.

Quand au mois d’août 2016, le coeur brisé par la mort de mon Homme, je suis arrivée au 2e étage du duplex jumelé de ce bout de rue, la première pièce que j’ai emménagée a été la petite galerie sous le chêne, vue sur la rue, vue sur les voisins. Mon refuge des beaux jours. Sur le sol, un tapis d’une quelconque matière avec un imprimé rouge et blanc. Une table ronde, deux chaises en simili rotin et une table en coin pour accueillir mes plantes d’intérieur.

Quelques jours après mon arrivée, j’ai rencontré ma première voisine, celle à ma droite, à la même hauteur que moi. Le chêne, devant mon appartement, étirait ses branches jusqu’à sa galerie. Nous partagions le mur mitoyen, le chêne et le même prénom. Je l’ai aimée pour son sourire, sa voix douce et sa façon de relever et enrouler sa longue chevelure argentée en chignon décontracté. Sur nos galeries, les conversations alternaient entre les banalités du quotidien et les profondeurs de nos vies présentes et celles d’hier. Entre nous, un quelque chose qu’il m’est difficile d’expliquer, comme un code mystérieux, une antenne sociale qui détectait chez l’autre son désir de retourner à son livre ou dans le silence. Alors, avec délicatesse, nous déroulions un voile imaginaire entre nous.

Deux ans plus tard, ma voisine a fait une chute lors d’un pèlerinage sur le chemin de Compostelle. En urgence, elle est revenue au Québec. Après quelques mois, elle a quitté l’appartement pour aller vivre dans une résidence pour personnes âgées avec services.

Elle me manque.

Ça n’a pas pris de temps que la nouvelle voisine a décoloré le paysage. Soixante-douze heures après son arrivée, un matin de soleil éclatant et de légère brise, un matin où tout invitait au déjeuner-café sur mon refuge des beaux jours, je n’ai même pas eu le temps de déposer mon deuxième pied sur le plancher, mon corps est resté en suspens à la vue de la laideur d’une toile verte délavée par le temps qui entourait le balcon de la nouvelle voisine. L’annonce était faite. Un barrage entre nous. J’ai aperçu une housse de chaise longue, sans la chaise, qui était déposée sur le sol en béton, une table basse et quelques plantes. Elle ne voulait pas me voir et elle ne voulait pas que je la vois. Il y a de cela six ans. Je ne connais ni son prénom, ni sa voix, ni son sourire.

De l’autre côté de la rue, en face de mon duplex, il y a trois voisines qui vivent seules. Je ne les vois presque jamais. Sauf L. dont je connais le prénom, car à mon premier hiver sur ce bout de rue de 280 mètres, elle avait mis un papier dans mon pare-brise « pourriez-vous mieux vous stationner, car vous ne savez pas le faire ». Elle avait eut la délicatesse de mettre son prénom et son adresse. Mais j’ai vite appris que je ne devais pas me stationner ni devant ni derrière son auto. L. est la dame à l’auto tamponneuse, sauf que son auto n’a pas de pare-chocs en caoutchouc !

De mon bord de rue, à gauche, il y a deux femmes seules. La plus éloignée demeure aussi au 2e. De nos balcons, nous pourrions nous saluer. Cela n’arrive jamais. C’est la dame à la cigarette. Hiver comme été, elle sort sur la galerie, s’appuie sur le mur de briques rouges et fume.

La dame à la cigarette est toujours seule. En fait, je ne sais pas. Mais quand elle est sur son balcon, il n’y a qu’elle avec une cigarette. Pas de chaise. Pas de table. Elle n’a pas d’auto. Et je ne la vois jamais sortir de chez elle. Je me demande à quelle heure elle fait ses courses. On dirait que je ne vis pas sur le même fuseau horaire de ma voisine. D’ailleurs, j’ai cette vague impression avec la plupart de mes voisines seules.

L’automne dernier, j’ai ressenti une petite inquiétude pour la dame à la cigarette. Ça faisait presque quatre semaines que je ne la voyais plus sur la galerie. C’était étrange de m’inquiéter pour une personne que je ne connaissais pas. Pourquoi cette inquiétude ? Elle était peut-être partie en vacances. Mais non. Bon sang, elle n’était jamais partie depuis presque huit ans. Mais je ne suis pas sur le même fuseau horaire de la dame à la cigarette. Alors, comment être certaine qu’elle n’était pas ailleurs que sur sa galerie ?

Je m’entêtais à m’inquiéter, et à tourner en rond avec mes pensées, une scène est remontée. Un soir vers 23 h, une ambulance avait passé devant la fenêtre de mon bureau. Elle s’était arrêtée un peu plus loin, car les gyrophares se reflétaient jusqu’à ma fenêtre. Je suis allée à la porte de la galerie, et juste au moment où ma main tournait la poignée, je l’ai lâchée. Surtout ne pas être l’écornifleuse de mon bout de rue.

Quand j’étais petite à la ferme de mes parents, avant l’arrivée des lignes téléphoniques individuelles, nous étions six maisons branchées sur la même ligne. Il ne fallait pas jaser trop longtemps, car dans ce temps-là du monde il y en avait plein les maisons. Et comme dans tous les rangs de campagne, il y avait toujours une voisine (et oui, c’était souvent une femme et c’était souvent la même) qui décrochait son téléphone en pensant que nous n’entendrions pas le léger clic quand elle soulevait le combiné. C’est là que j’ai appris le mot « écornifleuse ». Je ne sais plus si c’était ma mère qui le disait ou une voisine. Peu importe. Je ne voulais pas être une écornifleuse.

Sur notre bout de rue de 280 mètres, il y a le voisin-qui-sait-tout (ou presque). Un matin, je l’ai croisé sur le trottoir, et pour baisser la température de mon inquiétude, je lui ai demandé qu’est-ce qui se passait avec la dame à la cigarette. Il m’a déçue. Il ne savait rien d’elle. Mais il m’a raconté que L., la dame à l’auto tamponneuse, était à l’hôpital depuis quelques jours. Son coeur, qu’il a dit.

Un jour de soleil, vers midi, je suis sortie sur ma galerie avec une tasse de café, la dame à la cigarette était revenue. De mon poste d’observation, il y avait des indices de changements. Pour la première fois en près de huit ans, elle ne se tenait pas debout appuyée contre le mur de briques rouges. Pour la première fois. Elle était assise sur une chaise. Pour la première fois. Elle était vêtue d’une longue robe de chambre. Sa tête était penchée, je découvrais une large bande de gris qui envahissait une partie de sa chevelure rouge orangée, cette couleur qui avant cette longue absence se fondait avec les briques. La seule habitude qui n’avait pas disparue. Une cigarette entre les doigts.

Entre la dame à la cigarette et moi, il y a la voisine N. C’est la voisine au visage triste. Elle demeure dans une maison jumelée et l’entrée en asphalte où elle stationne son auto est notre séparation. Je connais son prénom par le voisin-qui-sait-tout. Au temps de mon arrivée, N. n’était pas seule. Elle vivait avec ses vieux parents italiens. J’ai rencontré le père en premier. Ça faisait deux ou trois jours que j’avais emménagée et je n’avais pas fait attention aux heures de stationnement de la rue. Un matin, vers 9 h 20, la sonnette de la porte d’entrée a retenti. J’étais encore au lit. Je me suis levée en bougonnant, j’ai ouvert la porte et le père de N., tout en restant au bas de l’escalier, disait des mots incompréhensibles. Des grognements. J’ai fini par comprendre par les signes de ses mains. Je suis allée changer mon auto de bord avant d’avoir une contravention. Ce fut notre seule rencontre. Dans les premiers mois de la pandémie de la Covid, une ambulance s’est stationnée dans leur entrée en emportant le père qui n’est jamais revenu. Hôpital, après CHSLD, m’a dit le voisin-qui-sait-tout.

La mère et la fille me saluaient. Surtout la mère. La mère souriait pour les deux. L’hiver, je ne rencontrais jamais la mère. C’était seulement du printemps jusqu’à l’automne que je la voyais. Parfois, la mère et la fille allaient se promener. La fille, toujours très proche de sa mère qui se déplaçait avec un déambulateur et une bouteille d’oxygène. Un aller-retour d’une vingtaine de minutes.

Un après-midi de juin, au temps de la troisième vague de la Covid, je me suis stationnée devant leur maison. La mère et la fille étaient assises sur le perron. En sortant de l’auto, nos salutations habituelles. Ce jour-là, la mère ajoute une phrase « C’est une belle journée, vous ne trouvez pas ? ». « Belle journée » a écorché mon coeur. Tout en tentant de retenir mes larmes, j’ai pu répondre « ma vieille maman est décédée hier ». Chacune a glissé une main dans une poche de son vêtement, chacune a mis un masque de protection, et la fille a pris la bouteille d’oxygène en aidant sa maman à descendre les quatre marches du perron. Elles sont venues vers moi, et tout en gardant une distance, elles ont dit d’une même voix « nos condoléances ».

Et nous sommes retournées dans nos chez nous.

Un an plus tard, une ambulance est revenue pour la deuxième fois en deux ans dans l’entrée de leur maison. La mère est partie à l’hôpital. Quelques semaines plus tard, le voisin-qui-sait-tout m’annonçait que la mère de N. était décédée. J’ai glissé une carte rose dans la boîte aux lettres de la femme au visage triste.

Aucun écho aux mots de ma carte rose. Quand N. sortait de chez elle, c’était l’évitement total. Dès qu’elle me voyait, elle changeait de trottoir, un bonjour de ma part, elle baissait la tête. Sa mère morte, N. se promenait le corps et le visage de plus en plus repliés sur elle-même. Son chagrin me faisait tellement mal que j’en ai parlé au voisin-qui-sait-tout. « Laisse-lui du temps ». J’ai attendu des mois, presque un an, et j’ai arrêté d’espérer un signe d’ouverture dans son visage triste.

Chères Voisines, combien de fois nous nous sommes regardées sans nous voir? Combien de fois qu’un sourire s’est noyé dans une flaque d’eau ? Combien de fois, comme le chat gris du voisin d’en face, nous nous sommes réfugiées derrière une maison, une toile d’intimité ? Combien de fois nous avons traversé la rue pour nous éviter? Combien de fois un bonjour n’a pas reçu une réponse ? Qui sommes-nous femmes-voisines-seules ?

En février dernier, j’ai rencontré un chat noir devant une maison ancestrale. Il était là, près du trottoir, il était si irrésistible que je me suis penchée vers lui, mes doigts dans son poil doux, il m’a remerciée avec une multitude de miaous ! Quand je me suis relevée, il m’a accompagnée jusqu’au bout du terrain de la maison en pierres des champs qui au temps du 18e siècle était une ferme de l’île de Montréal.

J’ai continué ma promenade sans le chat noir. Arrivée au coin de ma rue, j’ai aperçu ma voisine au visage triste sortir de chez elle. Elle venait dans ma direction. Dans combien de secondes N. baisserait la tête et traverserait la rue pour aller rejoindre le trottoir de l’autre bord.

1 2 3 4 5…

Mais voilà que N. était de plus en plus près de moi, elle ne baissait pas la tête, elle ne changeait pas de côté de rue, et soudain un sourire a effacé toute la tristesse de son visage. Le regard droit dans mes yeux. Le premier depuis la mort de sa mère. N. ne s’est pas arrêtée, elle m’a presque frôlée, « bonjour Christiane ».

Courir vers elle, l’envelopper de mes bras, lui dire « tu as le sourire de ta mère ». À la place, en plein mois de février où l’hiver a foutu le camp, je figeais sous le 7 0 C. Tout était si inhabituel. Quelque chose montait. Ce n’était pas le froid ni la chaleur. C’était quelque chose comme de la joie.

Christiane
Montréal, 17 avril 2024
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SOURCES
1 Chloé Savoie-Bernard, Sainte Chloé de l’amour, Éditions de l’Hexagone, Montréal, 2021, p. 69

13 Replies to “CHÈRES VOISINES”

  1. Oh Christiane, encore une fois en te lisant, je ressens, je vis tout ce que tu racontes… Non pas, que je le vive dans mon coin de province, mais juste parce que toi tu sais tellement bien RACONTER. On fait toujours le voyage avec toi.

    Mais à la lecture de ton texte, comment ne pas ressentir l’absurde des « non relations » humaines qui pourraient être si simples et réconfortantes! Qu’est-ce qui nous bloque tant ????

    J’admire ton écriture, mais ça tu le sais déjà. x

    1. Chère Johanne, Grand Merci, je suis toujours touchée que tu sois là à suivre mes mots, mes histoires. Ta réflexion est lucide « Qu’est-ce qui nous bloque tant ? » Conversation à suivre entre nous. À bientôt. Christianexx

  2. Je m’ennuyais de te lire et je me suis régalée à lire ces tableaux de la vie quotidienne avec tes voisines. Tes réflexions sur les liens que l’on tissent ou non….la solitude et parfois l’isolement. Toujours beaucoup d’humanité dans ton regard.

    Merci Christiane!!

  3. Je découvre votre blogue magnifique et ce texte qui me bouleverse, je ne sais pas quelle voisine je serais, mais spontanément j’aimerais que vous soyez la mienne. Il y a tant de délicatesses que je retrouve dans vos billets. Merci de nous partager cela.

    1. Bonjour Mylène, quelle joie de recevoir vos mots ce matin. Je vous remercie de suivre Espace Mouvant. Et tout doucement je découvre « Au seuil des paysages » qui me touche beaucoup. Et j’aimerais que vous soyez ma voisine. Si nous ne le sommes pas géographiquement, nous le sommes – dans un sens – à travers nos écrans. Douce journée à vous, Christiane

  4. Nous habitons, je crois, la même île. Ce qui fait de nous des voisines insulaires. Une douce journée à vous aussi, la vie prolétarienne m’appelle et elle n’est pas poétique.

  5. Je viens de lire ce beau texte, Christiane. Sur une journée un peu triste. Rien de grave, juste une petite tristesse, comme le gris du ciel et les gouttes dans ma fenêtre. Alors, merci oui. Merci pour ce beau texte si plein d’humanité.

    1. Merci Caroline pour votre attention à mes mots et aux histoires du quotidien. J’étais avec vous, une petite tristesse. Aujourd’hui, le soleil tente de percer. Merci encore, Christiane

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