ROSE-AIMÉE ET LA NEIGE

Image par NoName_13 de Pixabay

[…] On m’a décrit jadis, quand j’étais un enfant
Ce qu’avait l’air le monde il y a très très longtemps
Quand vivaient les parents de mon arrière-grand-père
Et qu’il tombait encore de la neige en hiver

Plus rien
Les Cowboys Fringants1

Je parle neige à mots couverts
elle ne sait pas que nous l’aimons

Bruno Doucey2


LE 23 DÉCEMBRE 2023 À 23 H 59 pendant que les enfants, les femmes, les hommes et les animaux d’un village sans nom3 dorment, la neige disparaît.

Au petit matin du 24 décembre, les pleurs de Rose-Aimée4, quatre ans, réveillent ses parents. Les yeux à peine ouverts, les cheveux tout emmêlés de la nuit, ils se lèvent. Les pleurs proviennent d’en bas. Ils dévalent l’escalier et retrouvent Rose-Aimée, le front et les avant-bras appuyés contre la porte-fenêtre du salon. Elle pleure, si fort, que les branches du sapin de Noël en tremblent.

La maman s’agenouille à côté de sa fille, tente de la prendre dans ses bras, pendant que le père allume la lumière du salon, mais la petite résiste aux bras de sa mère qui lui demande en enfilade qu’est-ce qui se passe Rose-Aimée? Pourquoi es-tu dans le salon? As-tu fait un mauvais rêve? Et au tour du père de vouloir la prendre dans ses bras. Malgré toutes leurs tentatives, Rose-Aimée ne bouge pas, sauf un doigt tapotant sur la vitre, et entre deux sanglots

neige… neige… où est la neige?… qui a volé la neige?

Et c’est à ce moment que la maman et le papa lèvent leurs regards vers le paysage extérieur. La rue, les pelouses, les arbres, les toits des maisons et les autos ne sont plus recouverts du grand drap blanc hivernal qui était là hier. Et, dans ce même instant, les voix du père et de la mère s’unissent,

mais où est la neige?

Le père caresse les cheveux bouclés de la petite, lui replace une mèche derrière l’oreille, et la maman, de sa voix la plus douce, elle reviendra la neige, elle reviendra.

En vain. Le chagrin de la petite est si immense que les parents ne savent plus comment la consoler. Le père se lève, prend un cadeau sous l’arbre de Noël, et le dépose près de sa fille. Rose-Aimée jette un regard rapide et le repousse avec son pied. Sa maman lui propose de lui faire son déjeuner préféré. NON, crie Rose-Aimée. Mais qu’est-ce qui te ferait plaisir? Ses larmes dégoulinent sur la fenêtre, entre deux pleurs, un mouvement des yeux vers le ciel

que les flocons déboulent des nuages, dit Rose-Aimée.

Les parents appellent à l’aide. Les grands-parents, les tantes, les oncles, les cousines et les cousins. Les uns après les autres, ils arrivent. Et commence une grande tentative de consolation. Rien à faire. Rose-Aimée. Pleure. Pleure. Pleure. Et c’est ainsi que s’en retournent les grands-parents, les tantes, les oncles, les cousines et les cousins.

Les lamentations de Rose-Aimée sont des ondes qui traversent les murs de sa maison, passent sous le bitume de la rue et pénètrent les sous-sols des chaumières du voisinage. Les chiens et les chats sont les premiers à ressentir les vibrations du chagrin de la petite. Les chiens aboient, tournent en rond, et les chats miaulent, crachent, bondissent sur les meubles, et renversent plantes et bibelots. Et c’est avec ce vacarme que les femmes, les hommes et les enfants de toutes les maisons de la rue ouvrent leurs portes d’entrée, et figent devant le paysage qui n’est plus celui d’hier.

Mais où est la neige? disent-ils en choeur.

Les femmes, les hommes et les enfants marchent jusqu’à la maison de Rose-Aimée, et sans sonner, rentrent dans la maison de la petite fille au si gros chagrin. Les uns après les autres, au lieu de toucher la petite et lui poser des questions, lui racontent tout simplement des histoires de neige. Il y a des contes, des fables, des comptines et des chansons. Rose-Aimée écoute, et après tant d’heures à pleurer et à être debout, elle s’allonge sur le tapis. Et tout en s’allongeant, les larmes se retirent de ses yeux.

Enfin, soupirent les parents. Le père et la mère remercient les femmes, les hommes et les enfants qui s’en retournent dans leurs maisons. Et les chiens et les chats, tout en se blottissant contre les femmes, les hommes et les enfants, cessent leurs aboiements et miaulements.

Mais ce n’est pas encore la fin.

Une très vieille dame arrive. Qui est-elle? Ni de la famille. Ni du voisinage. Sans enlever ses bottes et son manteau, elle avance vers Rose-Aimée qui est toujours allongée. La très vieille dame s’approche de plus en plus de l’enfant. Les yeux de Rose-Aimée, si petits d’avoir tant pleuré, sont maintenant tout grands, car elle n’a jamais vu un tel visage avec de si profondes lignes. Elle s’assoit pour mieux regarder la très vieille dame. Aucun bruit. Aucune voix. La petite, la mère et le père attendent quelque chose, mais ils ne savent pas quoi. Et c’est après de longues minutes silencieuses que la très vieille dame sort un objet de l’une des poches de son long manteau, se penche, secoue l’objet entre ses mains, et offre une boule neigeuse à l’enfant. Des milliers de particules blanches, comme des flocons de neige, illuminent les yeux de Rose-Aimée.

Et la très vieille dame s’en retourne de là où on ne sait pas.

Après toutes ces heures de va-et-vient, Rose-Aimée et ses parents sont tellement fatigués qu’ils s’endorment sur le tapis du salon. Sous le sapin de Noël, la boule neigeuse.

Et ainsi avancent les heures de la nuit pendant que les enfants, les femmes, les hommes et les animaux du village sans nom rêvent d’une neige blanche.

Au petit matin du 25 décembre, un caillou frappe la porte-fenêtre où Rose-Aimée a tant pleuré le jour d’avant. Le bruit réveille la petite. Ses parents dorment toujours. Et soudain, Rose-Aimée est aveuglée par un grand voile d’une blancheur étincelante. Elle frotte ses yeux, une fois, une autre fois, et quand ses yeux sont habitués à cette lumière, elle la voit, majestueuse, la très vieille dame. OH, dit Rose-Aimée. Au même moment une boule de Noël tombe, éclate en mille petits morceaux et les lumières du sapin s’allument. Son coeur s’emballe. Un frisson traverse son petit corps. Elle se lève, et de là où se tient Rose-Aimée, la très vieille dame disparaît et les flocons de neige déboulent des nuages. Dehors, tout est blanc.


Chères Lectrices, Chers Lecteurs, je vous remercie de suivre mes histoires.
Je vous souhaite des moments doux, heureux et paisibles.
JOYEUX NOËL ! BONNE ANNÉE 2024 ! et SANTÉ !!!

Christiane
Montréal, 23 décembre 2023
© 2023 Espace Mouvant. Tous droits réservés


SOURCES :
1 Chanson Plus rien, album La Grand-Messe, Cowboys Fringants, 2004
2 Extrait de 𝘓𝘢 𝘷𝘪𝘦 𝘦𝘴𝘵 𝘣𝘦𝘭𝘭𝘦 de Bruno Doucey, illustré par Nathalie Novi, Collection : Poés’histoires, Éditions Bruno Doucey, 2019. « Nous sommes là / paume contre paume / dans la soupente des étoiles / Ta chevelure perlée de givre /offre un abri à l’écureuil / de mes doigts / je devine / le secret des racines / la ronde des ramiers / Je parle neige à mots couverts / elle ne sait pas que nous l’aimons. »
3 sans nom : j’ai emprunté « sans nom » du très beau roman Un café sans nom de Robert Seethaler, traduit de l’allemand (Autriche) par Élisabeth Landes et Herbert Wolf, Éditions Sabine Wespieser, 2023.  
4 Rose-Aimée. J’ai choisi ce prénom en hommage à Rose-Aimée Bélanger (1923 – 2023), sculptrice franco-ontarienne, décédée à l’âge de 100 ans, le 12 novembre 2023.
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1993761/rose-aimee-belanger-sculpture-bronze-earlton
https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/14637/le-monde-selon-rose-aime-belanger-sculptrice-opiniatre-regard-sur-une-sculptrice-qui-celebre-ses-100-ans-cette-annee
— Pour le plaisir d’apprendre sur les flocons de neige. Trois minutes provenant du podcast de la série Les p’tits bateaux de Noël du 20 décembre 2023. La question d’un enfant sur les flocons de neige : Combien de temps les flocons mettent-ils pour aller des nuages jusqu’à la terre ?
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-p-tits-bateaux/les-p-tits-bateaux-du-mercredi-20-decembre-2023-9339419?at_medium=newsletter&at_campaign=inter_quoti_edito&at_chaine=france_inter&at_date=2023-12-20&at_position=9

12 Replies to “ROSE-AIMÉE ET LA NEIGE”

  1. Chère Christiane!
    Très beau texte et quel bel hommage à Rose-Aimée Bélanger. Dès les premiers mots je savais que tu y faisais allusion, elle dont l’œuvre est peuplée d’enfants!
    Joyeux Noël chère amie!
    Claude

  2. Merci Christiane pour ce merveilleux conte qui nous ramène à notre coeur d’enfant! Peut-être n’avons-nous pas assez pleurer l’absence de la neige… Bonne Nouvelle Année et que la neige revienne!!! ❤

    1. Chère Nicole, la gentillesse de tes mots pour mes mots. MERCI ! et te souhaite une douce année et que la danse t’accompagne toujours. OUI, de la neige, je vote « pour ». Bises du 1er janvier 2024, Christiane xx

  3. Quel beau texte Christiane !

    Tout en lisant, je voyais s’illustrer un livre pour enfant. Ce serait une bonne façon de leur faire connaître l’artiste.

    Merci pour ce beau moment !

Répondre à Jacinthe Trudeau Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.