HISTOIRES D’ESCALIERS

Il mondo è fatto a scale;
Chi le scende, et chi le sale

Le monde est un escalier,

l’un y monte et l’autre descend.
Proverbe italien


Montréal.
Différentes stations de métro.
Les portes s’ouvrent et se referment.

Le baiser d’un couple. Une tête s’appuie sur une épaule. Des yeux vissés à l’écran d’un cellulaire. Des yeux vissés aux mots d’un livre (de plus en plus rare). Une main et un chapeau usé. SVP je n’ai pas d’argent. Une longue conversation sur la météo (ça arrive souvent). Des somnolents (rarement des femmes). Des confidences au cellulaire (j’aimerais ne pas les entendre). Des visages se mirent devant les vitres. Les portes s’ouvrent et se referment. D’autres visages se mirent devant les vitres. Des mots s’échappent d’une bouche vers une autre personne. L’autre semble ne pas (vouloir) les entendre. Les mots tombent sur le plancher sale de la rame du métro. Les portes s’ouvrent et se referment.

Une marée humaine m’accueille à la station Place-des-Arts. Le passage souterrain que je prends habituellement pour me rendre au théâtre est fermé. Je reviens sur mes pas et je prends l’escalier. Dehors, sous le soleil qui n’est pas encore couché, la musique hurle. Une femme m’accroche un bras, trop pressée pour s’excuser. Autour de moi, le paysage urbain est fabriqué de scènes surélevées et de barrières de sécurité. Les gens font la ligne. Il y a tant de monde que je ne sais plus par où passer. Quelques pas et je suis arrêtée par une jeune femme qui me demande d’ouvrir mon sac. Non, je ne veux pas ouvrir mon sac, non, je ne vais pas au festival Les Francos de Montréal, je m’en vais au théâtre.

Je zigzague pour éviter les files des festivaliers, j’arrive au théâtre, essoufflée.
Me voilà assise au balcon.
J’attends.
Ça fait plus de deux ans que j’ai acheté le billet.
Le spectacle est reporté une première fois.
Une vague de Covid.
Et une deuxième fois.
L’actrice française a un problème de santé.
Ce soir, le théâtre est plein.
Nous attendons l’actrice française qui sera seule sur scène. Un monologue d’une heure et vingt minutes, sans entracte. L’actrice se transformera en professeure de français1.

L’actrice avance sur la scène. C’est l’entrée de l’immeuble où elle habite. Elle prend son courrier dans la boîte aux lettres. Elle dépose son porte-document. Elle s’arrête devant l’escalier. Elle enlève son imperméable. Elle regarde vers l’étage supérieur. Deux personnes l’attendent. Les parents d’une de ses étudiantes, qui était victime d’harcèlement, s’est suicidée. Les parents ont des questions pour la professeure. L’actrice-professeure, à la voix rocailleuse, défile ses mots, certains comme des cris, d’autres presque silencieux, d’autres saccadés, d’autres tombent comme une avalanche. L’actrice-professeure dans la cage d’escalier, tourne en rond, s’arrête, s’appuie sur un mur, s’assoit sur un banc, parfois regarde vers l’étage supérieur, mais ne monte pas les escaliers. Jamais. La professeure qui n’a jamais tendue la main à son étudiante.

Enfin.
C’est la fin.

Les lumières ne sont pas encore allumées, les applaudissements n’ont pas encore commencés, la femme à ma gauche se lève, je suis encore assise, elle se tourne vers moi, baisse la tête, et d’un ton agressif « avez-vous entendu quelque chose? avez-vous entendu quelque chose, VOUS? » …. j’ai manqué au moins la moitié du monologue… et pas le temps de continuer ma phrase, la femme m’a déjà tourné le dos et s’engage dans l’allée. Et tout le long de la descente, du balcon jusqu’à la sortie, à chacune des marches, as-tu entendu quelque chose? sa voix? sa prononciation ou le son ?

Et me voilà à l’extérieur, à l’angle des rues Sainte-Catherine et Saint-Urbain, de retour dans la foule du festival. Je suis si fatiguée, toute cette attention à tenter de capter les mots de l’actrice française, je veux juste m’éloigner au plus vite des grondements du festival, de la laideur des barrières de sécurité et des files d’attente. J’veux juste trouver le métro. Laissez-moi passer.

Il y a un couloir presque vide, je le prends, mais je suis vite arrêtée par une jeune femme, bénévole ou employée du festival, « madame, vous n’êtes pas dans la bonne ligne, vous voyez bien que vous êtes à contresens », j’arrive à lui dire « je ne veux pas aller au festival, je veux me rendre au métro… » elle continue « ben madame, la ligne est ici » en pointant avec son doigt. Sous les regards des gens qui font la queue, je vire de bord, je retourne devant le théâtre afin de trouver un autre passage.

Au lieu d’aller vers la station Place-des-Arts, et me retrouver dans la même situation, je marche en direction de la station St-Laurent. La rue est presque déserte, et tout en m’éloignant de la rumeur du Quartier des spectacles, j’avance avec mes frustrations. Est-ce que je voulais vraiment voir ce spectacle? Oui, j’avais lu de bonnes critiques provenant de différents médias français, mais pour tout vous dire, ce n’était pas la raison principale.

Tout ça pour voir l’actrice française qui jouait dans un film d’il y a 30 ans dont je ne me souviens ni du titre ni de l’histoire, malgré mes recherches dans sa filmographie, J’ai encadré une seule scène. Une seule. Celle où l’actrice, habillée d’une longue robe rouge, à licou, les épaules nues, traversant le hall d’un chic immeuble parisien. Elle avance, comme si elle a tout son temps. Elle avance, la robe caressant le sol de marbre, vers un escalier majestueux, tout en courbes. Suivre l’actrice, une marche après l’autre, et dans la première courbe, perdre son visage, la caméra, pleine lumière sur le dos nu de l’actrice. Complètement nu. Le tissu rouge réapparaît sous les fossettes de Vénus.

J’ai tant rêvé à la robe rouge de l’actrice.

Sans m’en rendre compte, j’arrive à la station Saint-Laurent. Dans l’escalier intérieur, perdue dans le flot de mes ruminations, je ne vois pas que l’homme en avant de moi a ralenti sa descente. Quand je m’en aperçois, j’ai juste le temps de faire un pas de côté pour ne pas foncer sur lui. Je le dépasse dans un mouvement d’impatience.

À la dernière marche, sans comprendre ce qui me fait sortir du délire qui tourne dans ma tête, je suis ramenée à l’homme qui a ralenti son pas. Je me retourne rapidement et l’homme est toujours sur la même marche où il avait arrêté ma descente. Il se tient à la main courante de l’escalier, un avant-bras sur sa cage thoracique. Sans attendre, je vais vers lui « qu’est-ce qui se passe, où avez-vous mal? » Au milieu des gens qui montent et qui descendent, la tête de l’homme fait un léger mouvement vers moi, des yeux si noirs si apeurés.

Je n’ai pas le temps d’aller chercher de l’aide, la voix d’une femme « qu’est-ce qui se passe? est-ce que je peux aider? » Elle n’attend pas une réponse. La femme, au lieu de se mettre à côté de l’homme en douleur qui est maintenant assis, descend deux marches plus bas, elle se place à genoux devant lui pour être à la hauteur de son visage, elle plonge ses yeux si bleus dans les yeux si noirs de l’homme en douleur

— où avez-vous mal ?
et sans attendre la réponse de l’homme en douleur
— est-ce que vous parlez espagnol, français ou anglais ?
Il répond faiblement, avec un accent
—espagnol, un peu français.
—Où est la douleur?
Il pointe près du coeur.

La femme relève sa tête dans ma direction. Je suis certaine qu’elle me demandera d’aller chercher de l’aide, mais non, elle s’adresse plutôt à un jeune homme qui est à côté de moi. L’homme en douleur se retourne pour regarder le jeune homme qui est déjà parti en courant, et l’homme aux yeux si noirs si apeurés d’une voix tremblantee « non non non, je ne veux pas aller à l’hôpital, pas ambulance, appeler pas ambulance, pas assurance, pas assurance, je suis ici… » Il n’a pas le temps de continuer… « allez chercher mon fils avant qu’il demande de l’aide » me dit la femme à genoux en face de l’homme aux yeux si noirs si apeurés.

Je pars et je reviens avec le fils.

La femme dépose son sac à côté d’elle, et elle continue à lui poser des questions.
—Quel est votre prénom?
L’homme aux yeux si noirs si apeurés lève les yeux vers la femme blonde aux yeux si bleus
—Arturo
—Êtes-vous seul?
—Oui
—Avez-vous consommé de la drogue?
—Non
—Avez-vous bu de l’alcool?
—Une bière
—Avez-vous mangé?
—Oui
—Quel genre de nourriture?
—Très épicé
—Avez-vous bu de l’eau gazéifiée?
—Oui
—Est-ce que c’était la première fois?
—Oui.

Je ne comprends pas le lien avec l’eau gazéifiée, mais il est clair que cette femme est dans le domaine de la santé.
— Arturo, pouvez-vous me décrire votre douleur?

Arturo s’exprime avec lenteur. Je le sens plus calme. Je regarde le fils qui regarde sa mère qui prend soin d’Arturo.

Après un certain temps, je demande à la femme si elle a besoin de moi. « Non, ça ira. Mon fils et moi resterons avec Arturo. D’après moi, l’eau gazéifiée, surtout si c’était la première fois qu’il en buvait et avec une bouffe très épicée, peut occasionner ce genre de douleurs. »

Je quitte Arturo aux yeux si noirs, la femme aux yeux si bleus et le fils aux yeux de sa mère. Je descends vers le quai, le métro arrive.

Dès que je rentre chez-moi, j’ouvre le deuxième tiroir de l’une de mes commodes, une robe rouge est enveloppée dans du papier de soie.

Il y a plus de dix ans. Fin d’après-midi ensoleillé. L’Aimé et moi marchons sur le boulevard Saint-Laurent. Je m’arrête devant la vitrine d’un désigner québécois. Le mannequin de la vitrine porte une robe rouge moulante, asymétrique, à licou, et qui laisse le dos nu. Je raconte à l’Aimé l’histoire de la robe rouge au décolleté vertigineux de l’actrice française dans une scène d’un film que j’ai vu il y a 30 ans et je ne me souviens plus du titre.

L’Aimé écoute, l’Aimé prend ma main, et nous voilà dans la boutique. Nous quittons la boutique. Le mannequin de la vitrine est nu. La robe rouge n’a pas le décolleté de celle de l’actrice française. La robe est enveloppée de papier de soie dans un joli sac aux couleurs de la boutique que je tiens dans l’une de mes mains, et de l’autre main, la main de l’Aimé.

La dernière fois que j’ai dansé le tango avec la robe rouge de l’Aimé, il ne dansait plus ni le tango ni la vie.

C’était une soirée ben ordinaire, même si c’était un Grand Bal de tango. Ben tannée que mes talons hauts s’accrochent dans les craques et les trous du plancher de bois, ben tannée de faire semblant d’être dans un grand bal de tango, même si la salle est magnifique, je suis partie tôt.

Près du bar, il y a un bel escalier. Les marches sont en marbre. Peut-être. Avant de quitter le bal, je suis allée vers l’escalier. Ça tombe bien, la musique de Carlos di Sarli, mon orchestre préféré commence à remplir l’air de la salle. Je suis montée avec la musique. Lentement. Première marche. Deuxième. Troisième. Et au milieu, je n’avance plus, di Sarli s’infiltre sous ma peau, les notes montent, descendent, c’est chaud en-dedans en-dehors. Immobile, je danse.

Ça ne dure pas longtemps, une voix rompt ma rêverie. Un danseur de tango, avec sa voix trop haute, « est-ce que ça va? »… tu ne vois pas que tu déranges la scène où je suis une actrice, habillée d’une sublime robe rouge, tu ne vois pas le décolleté qui dévoile mon dos jusqu’à la 10e vertèbre dorsale, tu ne vois pas les notes de di Sarli éclaboussées de lumière ma peau…(je ne dis rien de cela, sauf) « oui, ça va très bien » et je reprends l’ascension des marches vers la salle de bain.

C’est mon dernier Grand Bal de tango. Et la pandémie arrive et bouscule nos vies. Entre les vagues covidiennes, encore quelques pas de tango, et puis, je ferme la porte à ce monde. Je ne sais pas encore si c’est le tango qui m’a abandonnée ou si c’est moi qui a abandonné le tango. J’ai offert mes robes-jupes-hauts-pantalon de tango à une belle et douce amie tanguera. Sauf une robe. Dans le fond d’un tiroir, la robe rouge de l’Aimé, enveloppée dans un papier de soie, vieillira avec moi.


Avant d’aller au lit,
je m’assois sur la galerie
sous le feuillage du chêne.
Dans mon bout du monde,
– un espace de 4,6 mètres carrés –
enveloppée par l’air doux de la fin de soirée,
je ferme les yeux.
Dans le calme de mon bout du monde,
sous mes paupières glissent les yeux si noirs d’Arturo.
Où es-tu?
Est-ce que ta douleur est passée?
Es-tu en sécurité?
Est-ce que ton lit est confortable?
Est-ce que quelqu’un t’attend quelque part?
Dans le calme de mon bout du monde,
un avion traverse le ciel de nuit.

Christiane

Montréal, 23 octobre 2023
© 2023 Espace Mouvant. Tous droits réservés

SOURCES
Crédit photo Pixabay / Photographe : Terski
https://pixabay.com/fr/photos/escaliers-courbe-larchitecture-8062145/

1 -Royan, la professeure de français.Texte : Marie Ndiaye. Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia. Avec Nicole Garcia. au théâtre du Nouveau Monde, du 13 au 17 juin 2023.
-Marie Ndiaye, Royan: la professeure de français : monologue, Gallimard, Collection Blanche, 72 p., 2020.
https://www.youtube.com/watch?v=f58wg1W42zs
https://www.ledevoir.com/culture/theatre/792632/theatre-royan-la-professeure-de-francais-au-nom-de-la-norme

POUR EN SAVOIR PLUS SUR LES TRAVAILLEURS ÉTRANGERS TEMPORAIRES
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2008522/travailleurs-migrants-temporaires-esclavage-contemporain
https://www.ohchr.org/fr/special-procedures/sr-slavery
Tomoya Obokata, rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage
-À VOIR : RICHELIEU, le très beau film social, de Pier-Philippe Chevigny. Film, tout en délicatesse, sur la situation des travailleurs agricoles migrants.
https://ici.radio-canada.ca/rci/fr/nouvelle/2007483/film-richelieu-travailleurs-migrants-canada-luis-oliva-nelson-coronado
NOTE : À Montréal, il y aura une représentation au Cinéma Outremont le lundi 4 décembre 2023 à 16 h.
https://theatreoutremont.ca/evenements/cinema/cine-outremont/richelieu/

10 Replies to “HISTOIRES D’ESCALIERS”

  1. Encore une fois, Christiane, tu m’amènes avec toi, me fais voir ce que tes yeux ont vu, me fais ressentir ce que tu as ressenti. Ton écriture t’est propre : sensible, sensuelle, descriptive et touchante, voire bouleversante! J’ai eu l’impression d’être juchée sur ton épaule tout au long du récit, comme chaque fois que je te lis… Merci de partager des bouts de ta vie et ton immense talent, mon amie!

  2. Je t’entendais presque marcher dans ces rues bondées de Montréal, tellement le descriptif est précis et ressenti… Merci pour cet autre beau texte du quotidien de ta vie. On en redemande encore et encore nous, lecteurs… Un fan, André

  3. Christiane, j’adore les liens que tu fais et qui nous ramènent tantôt dans le présent et tantôt en arrière.

    J’ai également vu la pièce de la prof de français avec des amies et j’avais l’impression en te lisant, que tu étais avec nous car nous avons passé exactement les mêmes réflexions…déception, trop grande concentration pour entendre…

    Merci encore pour ce beau partage !

    1. Merci Jacinthe, fidèle lectrice ! c’est un plaisir de lire un nouveau commentaire e après plusieurs mois de la publication du texte. Et pour la pièce, la déception était ressentie par bien des personnes. Ça grondait autour de moi. xx

  4. Trop. Je suis trop touchée par ce texte pour dire quelque chose qui fait grand sens. L’Amoureux, le mien, me disait toujours de laisser aller les larmes, de pas les laisser grossir comme le barrage de la Manic. Depuis son départ en décembre dernier, j’écoute son conseil. Vos mots résonnent profondément. Merci.

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