UNE MAIN, JUSTE UNE MAIN

Photo de Jackson David sur Unsplash

«  La main au repos est belle dans sa tranquillité,
mais elle est infiniment plus captivante
dans la fluidité de l’action. »
Dr John Napier, paléontologue, primatologue.1

« Comme Occupation — Celle-ci —
Ouvrir toutes grandes mes Mains étroites
Pour cueillir le Paradis — »
Emily Dickinson2


À la mémoire de Marilyn
1947 — 2023

À la mémoire de Gaétan
1942 — 2023


LES FEUX DE FORÊT sont à 700 kilomètres de Montréal, l’île est enveloppée dans un brouillard enfumé orangé. L’odeur des feux irrite ma gorge, mes yeux, étourdissements, mal de tête, ça se resserre sous le sternum. 700 kilomètres entre les feux et moi. J’étouffe est le premier mot que j’écris un certain matin. Je ferme toutes les fenêtres. Je me barricade dans mon appartement.

AU LOIN. FEUX.
Personnes.
Communautés.
Animaux.
Maisons.
Encerclés.
Repoussés.

AU LOIN. FEUX.
Combien de mains pour les éteindre ?
Combien de mains pour accueillir les évacué.e.s ?
Combien de mains pour écrire une histoire?

Je ne suis pas seule quand j’écris.* Entre deux phrases, deux idées, deux ratures, le visage tourné vers la fenêtre, j’écris avec les passants, les passantes, le chant des oiseaux, les écureuils-équilibristes, les feuilles du chêne qui se balancent au rythme du vent, la pluie qui tambourine à la fenêtre, les cris, les rires, les pleurs, les enfants des voisins, avec l’âme d’une amie qui s’en va, à ses proches qui vivront sans elle.

J’écris avec les mouvements du corps, du coeur et de la respiration. J’écris des fragments que j’enfile sur un fil invisible. J’écris dans la gravité, comme le soir du 9 avril 2019, une histoire de mains vers d’autres mains, et plus loin, encore des mains.

Des souliers près de la porte d’entrée du studio
sur le plancher, huit tapis noirs
sept femmes et un homme
s’allongent sur le dos
ferment les yeux
une voix douce
S., professeure de Feldenkrais3
nous guide vers une exploration
de mouvements
en lenteur
ce soir
notre attention
bras et mains
on roule sur notre côté gauche
paume de la main droite sur la paume gauche
épaule droite avance et revient à son origine
une, deux, trois fois
glissement du bras sur l’autre
et le commencement
d’un soulèvement du bras
juste un peu
une, deux, trois fois
et toujours
un peu plus haut
j’ouvre les yeux
vers ma main
si légère dans l’espace
son poignet légèrement fléchi
ses doigts en plongée vers le sol
comme une fleur endormie
ferme les yeux
sous mes paupières
image de deux corps
dans la lenteur
de l’apesanteur
une voix
« ça prend une main humaine »
c’était hier soir
au Téléjournal de 18 h.4

Un reportage de la sortie extravéhiculaire d’Anne McClain et David Saint-Jacques, deux des quatre astronautes, qui font partie de la Mission spatiale internationale4. Deux mois avant leur retour sur Terre, ils sont sortis de la Station pour effectuer des tâches de maintenance. Durant six heures et 29 minutes, reliés par de longs câbles à la Station, les deux astronautes flottent dans le vide spatial. Le chef d’antenne du Téléjournal de 18 h demande au journaliste5

—  qu’est-ce qu’ils devaient faire à l’extérieur? Pourquoi ont-ils dû sortir de la Station ?

— parce que c’était des choses que les robots ne pouvaient pas faire […] il y a des manœuvres plus fines, ça prend une main humaine, ça prend l’intelligence humaine, la finesse d’un être humain pour réaliser cela…

« Ça prend une main humaine »

À la chambre 11
D’une maison palliative à Sherbrooke
Le 18 avril 2023

Dans le lieu sacré des mourants et des mourantes, deux femmes marchent dans un large corridor. Jacinthe, ma petite cousine, m’accompagne. Nous avançons d’un pas, loin de la vélocité de notre temps, nous avançons d’un pas, portées par les souffles de ces personnes au bout de leur route terrestre. La chambre 11, la dernière du couloir, à droite. Nous sommes à l’entrée de la chambre. Un homme est couché dans un lit d’hôpital. L’homme ne dort pas. L’homme répond à la question de la préposée aux bénéficiaires. L’homme nous voit. L’homme sourit. La préposée quitte la chambre. Nous nous approchons de l’homme. Jacinthe à sa droite. Je suis à sa gauche. L’homme est au centre de la chambre, l’homme est au centre de nous. Gaétan est son prénom. Il est l’oncle de Jacinthe. Il est mon cousin. Il a été mon-premier-amour-secret-de-petite-fille. Il ne le sait pas.

Assises de chaque côté du lit, entre les échanges de souvenirs heureux, Gaétan sommeille. Jamais longtemps, comme s’il ne voulait pas perdre une seconde de la vie qui vit encore. Nous restons à ses côtés, nous écoutons le murmure de sa respiration. Il ouvre ses yeux, un mouvement de sa tête vers la gauche, il reste là, sans rien dire, il revient vers nous « il y a quelques jours mon grand frère Laurier était avec moi ». De l’autre côté de la porte-patio, un carouge à épaulettes se pose sur une branche. Après un moment de silence, Gaétan ajoute « et Laurier a pris ma main… il a pris ma main…». Les mots s’éteignent. Gaétan, le visage toujours vers la gauche, comme s’il espérait que son grand frère soit encore à ses côtés. Mais l’espace est vide. Des larmes dans les yeux de Gaétan.

Nous attendons que les mots reviennent. Gaétan penche sa tête vers ses grandes mains. Sur la couverture bleue, il les dépose de chaque côté de son corps amaigri, mains ouvertes, paumes vers le ciel. Jacinthe lui demande « est-ce que tu veux nos mains? » D’une voix faible, il répond « oui ». Nous enveloppons chacune de ses mains. Jacinthe à sa droite. Moi à sa gauche. Lui au centre. Ses yeux se ferment.

Ne rien dire. Ne rien faire. Juste prendre ses mains. Sentir leur chaleur. Ressentir les traces de son histoire se déroulant dans les lignes de ses mains. Et recueillir dans les nôtres —les presque derniers souffles — du mourant.

Un matin,
au temps des magnolias,
Gaétan est mort.

Un après-midi,
au temps des feux de forêt,
une cérémonie pour honorer la vie de cet homme.
Assis devant l’urne de Gaétan,
son grand frère Laurier
et sa sœur Émilienne
– les deux derniers vivants
d’une famille de 13 enfants –
se tiennent par la main
les yeux dans les yeux
devant l’urne de leur frère.

Mon-premier-amour-secret-de-petite-fille
a brûlé à plus de 1000 0Celsius.
Que me reste-t-il de l’amour?
À 700 kilomètres de Montréal,
les feux de forêt
s’embrasent toujours.

Christiane

Montréal, 16 juin 2023
© 2023 Espace Mouvant. Tous droits réservés

SOURCES

*Je ne suis pas seule quand j’écris, Marguerite Duras

1 «The hand at rest is beautiful in its tranquillity, but is is infinitely more appealing in the flow of action. »  HANDS, Dr John Napier, paléontologue, primatologue, Revised by Russell H. Tuttle, Princeton University Press, 1993, p. 4

2 Emily Dickinson, Poésies complètes. Édition Bilingue, Traduction par Françoise Delphy, Flammarion, édition 2020 pour cette édition revue et corrigée, poème 466, page 443

3 Association Feldenkrais Québec | Site WordPress (feldenkraisqc.ca)

4 Mission spatiale internationale du 3 décembre 2018 au 24 juin 2019  : 204 jours dans l’espace / 3264 fois le tour de la terre. https://www.asc-csa.gc.ca/fra/missions/expedition58/a-propos-de-la-mission/faits-saillants-de-la-mission.asp

5 À 1 minutes 16 : https://www.facebook.com/watch/?v=2085445344906770

* INCINÉRATION : https://www.protegez-vous.ca/partenaires/federation-des-cooperatives-funeraires-du-quebec/comment-procede-t-on-pour-une-cremation

10 Replies to “UNE MAIN, JUSTE UNE MAIN”

  1. Merci merci Christiane

    Toujours un plaisir de te lire

    On se revoit à l’automne pour reprendre le fil de cette année …

    Je quitte pour l’été et je te souhaite un temps doux …malgré la fumée qui nous demande encore une fois souplesse et philosophie

    Peut-être plus que jamais prendre soin de nous, des autres et de la planète

    Bises

    Suzanne

  2. Avec quelques semaines de retard, je viens de lire ton texte. C’est difficile l’accompagnement vers la fin… Je te trouve brave et solide. Je n’aurais pas ce courage de nouveau il me semble… Prends soin de toi et fais-moi signe lorsque le cœur t’en dira. L’été file trop vite! Amitiés xx

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