REBECCA des ÉTOILES

Quelquefois en antidote
À la peur de la mort,
Je mange les étoiles.

Ces nuits-là, couchée sur le dos,
Je les aspire de l’anéantissante noirceur
Pour les ramener toutes, toutes en moi,
Brûlantes et mordantes comme le piment. (…)

Rebecca Elson (1960 – 1999),
Astronome et Poétesse1


BATTEMENTS de coeur
à 200 kilomètres par heure,
je conduis
à 20 kilomètres par heure.

Personne à mes côtés, seulement mes livres qui glissent aux mouvements de l’auto sur un chemin sinueux, et ses pentes aux multiples variations, de petites à abruptes. Je suis dans la réserve faunique Papineau-Labelle, en direction vers le lac Gagnon. Je suis plus habituée à rouler sur l’autoroute monotone de la 20 que sur un tel chemin. Le paysage est d’une blancheur lumineuse, mais au rythme où mon coeur s’emballe, je me dis que je n’aurai pas le temps de le contempler, car je finirai peut-être dans le lac.

Je ne connais pas la région, ni la maison au bord du lac, une maison aux fenêtres, qu’un ami me prête. Il y a plusieurs mois, j’avais vu des photos de la jolie maison et tout était si enchanteur. Sauf que les photos avaient été prises à l’été, et j’avais oublié de poser certaines questions pour la saison hivernale. Comment est la route ? Des voisins ? Est-ce facile de se rendre à l’épicerie ?

En hiver, les maisons sont presque toutes fermées, les entrées ne sont pas déneigées, sauf celle de l’ami qui vient de temps en temps. J’ai apporté tout ce qu’il fallait pour les six jours. Une chance, car je ne veux pas faire des allers-retours sur cette route en zigzag où les deux villages les plus proches sont à trente minutes. À peine arrivée, je pense à la journée du départ. Est-ce que l’auto grimpera cette côte, celle près de la maison sur le bord du lac, celle que je viens de descendre, le pied sur le frein, la respiration bloquée, les mains crispées sur le volant, et les yeux sortis de leurs orbites ? Déjà, je m’inquiète du retour et je n’ai pas encore mis la clé dans la serrure. Ça commence mal un séjour.

En rentrant dans la maison, je fais le tour des thermostats, range l’épicerie et la bouffe de la glacière. Sur le comptoir de la cuisine, une note laissée par l’ami de la maison au bord du lac. À côté de la note, une boussole, car celle-ci me guidera pour mes explorations sur les sentiers de la réserve. Près de la porte d’entrée, une paire de raquettes. L’ami m’invite à les utiliser sur le lac gelé. La boussole et les raquettes ne bougeront pas durant mon séjour. Même avec une boussole, je me perdrais, et de toute façon, je ne sais même pas comment l’utiliser. Et pour aller découvrir le lac gelé, étant une femme qui a une grande facilité à inventer des histoires qui tournent mal, ma première pensée a été, et si la glace se fissure… la meilleure option est de me promener sur le chemin de terre enneigé, de monter et descendre ses côtes, en espérant de ne pas rencontrer un ours noir.

Je dépose le portable sur la table de la salle à dîner devant la porte-fenêtre, vue sur les bouleaux dénudés, le lac gelé, et de l’autre côté, la montagne. À côté de l’ordinateur, quelques romans, un recueil de poésie et mon carnet de notes. Au deuxième étage, il y a deux chambres. La mezzanine, ouverte sur de grandes fenêtres, celle où je m’endormirai sous un ciel étoilé.

Ce premier jour, je n’écris pas. Après une longue marche, je reviens dans la chaleur de la maison. Les heures avancent et la noirceur avale tout le paysage blanc. Aucune lumière extérieure ne fonctionne, sauf celle de la porte d’entrée. Malgré les lumières allumées de la maison, je ressens la pesanteur du noir qui tombe, pas seulement sur le maison, mais aussi sur mes épaules. Je regarde tout autour, avec l’espoir, que les étoiles perceront cet écran si sombre. Assise dans un sofa, je lis un roman, mais mon attention prend la fuite à chaque phrase, je le referme et je monte à la chambre-mezzanine, en pensant me sentir plus en sécurité dans le lit, sous la couette.

Un bruit au rez-de-chaussée. Je sursaute. Un autre. Ce sont les craquements de la maison. Incapable de me calmer, je descends et je vérifie si la porte d’entrée est bien verrouillée. Une fois, deux fois. Et d’un pas rapide, je remonte, la lumière de l’escalier restera allumée. Cette première nuit, dans la maison au bord du lac, sera un voyage insomniaque, sous un ciel sans étoiles et sans lune.

Le lendemain, je me réveille avec un serrement autour du coeur, et sous ma peau rampe quelque chose de diffus, qui ressemble à de l’angoisse. Suis-je trop isolée ?

Sur la table de la salle à dîner, je prends le recueil de poésie, au hasard, j’ouvre une page, et je lis à voix haute un poème de Rebecca Elson, et un autre, et un autre. Je m’arrête près de la porte-fenêtre, les nuages sont si bas qu’ils semblent caresser la cime des arbres. Je lis un autre poème, ma voix est moins saccadée. Je dépose le recueil, je m’assois devant l’ordinateur, ouvre un document word, quelques phrases apparaissent, et la main invisible de Rebecca m’accompagne dans l’écriture. Tout au long du texte, j’ose parsemer, ici et là, quelques-uns de ses mots, de ses versets ou de ses images poétiques.

Rebecca Elson a tout fait jeune, même mourir.

Je t’écris dans un univers de neige.
Où habites-tu, Rebecca ?
Tes poèmes me répondent
— dans les étoiles.

La première fois que j’ai croisé ton nom, ton visage et l’un de tes poèmes, c’était il y a quelques années en lisant le blog en anglais de Maria Popova, The Marginalian2qui relie, avec tant de sensibilité, Art-Science-Philosophie. Ce poème était Antidotes to Fear of Death. Il commence ainsi

«Sometimes as an antidote
To fear of death,
I eat the stars…»3

I eat the stars I eat the stars, je répète jusqu’à l’infini.

Sur la toile, il y a seulement quatre photos de toi. Tu es née le 2 janvier 1960, à Montréal, et comme une étoile filante, tu es morte le 19 mai 1999, à l’âge de 39 ans, à Cambridge, Royaume-Uni. Depuis l’enfance – science et poésie – se sont forgées ensemble. Astronome et Poétesse, tu es, et pour toujours.

Tu as écrit un seul recueil de poésie en anglais — A responsability to Awe — qui avait été publié en octobre 2001. Vingt ans plus tard, en 2021, il a été traduit en français, sous le titre — Devant l’immense —1.

À la fin du recueil, je te découvre – un peu – par ton court essai autobiographique « De pierres en étoiles ». Ta vie a été celle de l’observation. Tu écris « À huit ou neuf ans, je restais allongée éveillée longtemps après l’heure de dormir, à me demander ce que cela signifiait pour l’Univers d’être infini, et ce qu’il pouvait bien y avoir tout là-haut.»

À tous les étés, dès que l’école se terminait en juin, avec ta soeur et tes parents, vous vous entassiez dans l’autocaravane et vous parcourriez le Nord du Canada. Ton père était géologue. Avec lui, tu explorais les rives d’un lac préhistorique, le lac Agassiz4. Vous ramassiez des cailloux pour en retracer l’évolution des rives de ce lac. Il y avait les cailloux pour ton père, et aussi les cailloux pour tes collections personnelles. Déjà, à cinq ou six ans, tu distinguais un galet de calcaire d’un galet de grès ou d’un fragment de chert. Assise à l’arrière de l’autocaravane, tu as commencé à écrire tes premiers poèmes.

Dans ton recueil, Poème pour mon père,

« […] Marcher sur tes traces le long d’une grève…
Toi rendant grâce à toutes mes questions
Par les tiennes.»

Ta mère, Jeanne Hickey Bridgman, était américaine, et ton père, John Elson avait étudié à Yale, tu choisis de faire tes études universitaires aux États-Unis. Tu t’inscris à Smith College, département d’Astronomie, au Massachusetts. Smith College, première université pour les femmes, qui a été fondée en 1871, grâce à la générosité de Sophia Smith5. Et tu continues : Université St Andrews, Écosse; Université de Colombie-Britannique, Canada; doctorat d’astrophysique à Cambridge, Royaume-Uni; Institut d’études avancées de Princeton; recherches au Centre d’astrophysique de Harvard.

Tu as publié (avec d’autres collègues) plus de cinquante travaux scientifiques qui portent principalement sur les amas globulaires6et l’histoire des étoiles, leur naissance, leur vie et leur mort. Et tu as travaillé sur les premières données du télescope spatial Hubble. En 1987, tu as été la plus jeune scientifique à publier un article dans la prestigieuse revue Annual Reviews of Astronomy and Astrophysics1.

Tes années à Princeton ont été les plus difficiles « je me retrouvai alors dans une forteresse d’hommes.. c’était aliénant… Je préférais me terrer dans mon bureau ». Comment continuer ? Tu t’es jointe à « une petite société de poètes », quelques heures par semaine à lire et à commenter vos poèmes.

Rebecca,
« Le vent se lève
Et toute chose s’évanouit,
Dans le vide à l’horizon. »

une rafale de neige efface les arbres, le lac, la montagne, en apnée devant cette soudaine disparition, mes doigts figent, une coccinelle sort de sa dormance, atterrie sur le dos de ma main, et tout réapparaît. Arbres. Lac. Montagne.

Et tombe, une pluie d’étoiles sur ta langue « Brûlantes et mordantes comme le piment. » En 1980, l’astronome Carl Sagan, expliquait « tout ce qui compose notre corps provient des étoiles : l’azote de nos molécules d’ADN, le calcium de nos dents ou de nos os, le fer qui coule dans notre sang, le carbone des tartes aux pommes ont été fabriqués au cœur d’étoiles en effondrement. »7 Et tombe, les poussières d’étoiles.

« Et comme la lune
j’incline mon visage vers le sol »


ce matin, je me promène sur le chemin enneigé, à suivre les traces des renards, gélinottes huppées et ratons laveurs. Soudain, un bruit de moteur dérange ma quiétude, un Dodge Ram 1500 noir, roule à folle allure, le temps d’apercevoir le visage d’un homme, lui et son engin, disparaissent derrière la côte.

Cette nuit-là, je rêve que l’homme du Dodge Ram me retrouve et qu’il défonce la porte. Je me réveille, le coeur affolé, et encore une fois, descendre et vérifier si la porte de l’entrée est verrouillée. Une fois, deux fois, et je retourne au lit … « Dans le noir intraduisible », je scrute le ciel et je cherche « Toujours une étoile à laquelle nous réchauffer.» Je la cherche, Rebecca, je la cherche.

Tant de fois, Rebecca
dans tes poèmes
tu es allongée.

Fillette, couchée sur le dos,
les yeux vers le ciel.

Femme à 29 ans,
tu t’allonges
au diagnostic du cancer
« Du Magritte un peu :
Champs de fleurs blanches et bleues

Sur la blouse d’hôpital
Et tous mes os vivants. »

Amoureuse, près de l’aimé, ton mari
« Sous le respire des roses
Nous nous étendons »

Femme à 39 ans,
une dernière fois,
tu t’allonges
« Devant l’immense »
laissant derrière toi
« Des traînées de lumière ».

Rebecca, femme étoile, au teint lacté, aux yeux de tant de douceur, scientifique humble, poétesse, observatrice du vaste jusqu’au plus petit, du cosmos jusqu’aux choses du quotidien et ses plaisirs, tu avances, d’une main portant la lumière, et de l’autre, la matière noire, des questions, certaines sans réponses, et la fragilité de la vie « Il s’agit de cela, et de l’existence des limites ».

Rebecca,
« Le corps brûle
Lui aussi, de prendre
La lumière, »


je quitte la maison au bord du lac. Le soleil s’est enfin pointé, après cinq jours d’un paysage gris et blanc. Le chemin du lac Gagnon, en sens inverse, en retenant ma respiration, et le pied sur le frein. À la sortie de la réserve faunique, un arrêt dans le stationnement de l’accueil touristique de la municipalité de La Minerve, j’éteins le moteur, je marche quelques minutes dans la seule rue achalandée du coin. Et pour la première fois, depuis le début de mon séjour, mes épaules se décrochent d’un cintre invisible, la boule au plexus solaire fond et les images anxiogènes, l’une après l’autre, s’effacent. Je n’ai pas glissé dans le lac, l’auto a grimpé la côte, l’homme du Dodge Ram 1500 noir n’a pas défoncé, en pleine nuit, la porte d’entrée, et je n’ai pas rencontré un ours noir. Je reviens à l’auto, je démarre, et l’angoisse s’est échappée comme elle était arrivée.

Avant de revenir à Montréal, à mi-chemin, je rencontre une amie dans le casse-croûte d’une ancienne gare. Assises à une petite table, près d’une fenêtre, le soleil plonge dans nos verres de vin, et « scintillent dans les profondeurs de nos bols » de délicieuses frites, cuites dans le gras de canard, nos doigts jusqu’à nos bouches, un goût d’étoiles.

Christiane
(ci-dessous lecture du poème Antidotes à la peur de la mort)

Lac Gagnon, janvier 2023 – Montréal, mars 2023
© 2013-2023 Espace Mouvant – Christiane Martin

Antidotes à la peur de la mort de Rebecca Elson, Devant l’immense, p. 67 (lu par Christiane)

SOURCES :
– Les mots, les versets et les images poétiques cités (par odre d’apparition) du recueil Devant l’immense : pages 30, 144, 20, 67, 18, 16, 55, 48, 22, 15, 23, 54.
Photo : Image par Nicole Köhler, courtoisie de Pixabay
1 REBECCA ELSON
– Rebecca Elson, Devant l’immense, traduit par Sika Fakambi L’arbre de Diane, Collection La Tortue de Zénon. Belgique, 2021
Pour commander Devant l’immense
-Poème Antidotes à la peur de la mort : p. 67
– Recueil de poésie en anglais :Rebecca Elson, A responsibility to Awe, Carcanet Classics, 2001, 2018, 2020
Rebecca Elson Wikipédia
Annual Reviews

2 THE MARGINALIAN by MARIA POPOVA : REBECCA ELSON avec lectures de certains poèmes, dont un avec Patti Smith
3En anglais :Rebecca Elson, A responsibility to Awe, Carcanet Classics, 2001, 2018, 2020
4 Lac Agassiz
6 Amas globulaire : concentration de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de millions d’étoiles liées par la gravitation et formant une microgalaxie sphérique.
5 SMITH COLLEGE
7 POUSSIÈRES D’ÉTOILES :
National Geographic
Sciences et Avenir_Carl Sagan et Hubert Reeves ont raison.
Futura Sciences : nous sommes faits de poussières d’étoiles/
Hubert Reeves – Poussière d’étoiles

4 Replies to “REBECCA des ÉTOILES”

  1. Bonjour Christianne, Ton inspiration est débordante, le texte réconfortant, cette prose est magnifique, il est toujours agréable de te lire. Tu es sur une belle étoile filante. Lo. xx

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  2. Je t’ai suivi pas à pas dans ton séjour au bord du lac… maintenant, j’ai envie de partir en quête d’étoiles…

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