JE TE VOIS

Image par David Mark de Pixabay

«Les gens ne savent souvent pas comment agir lorsqu’ils croisent
une personne en situation d’itinérance.
Je pense que l’important

c’est de faire un petit signe,
un petit sourire, un petit geste de tête.
C’est super important au moins reconnaître
qu’ils sont là et qu’on les voit. »

Annie Archambault, a déjà vécu l’itinérance.
Elle fait un travail d’éducation populaire sur TikTok
et travaille comme paire aidante
auprès de jeunes pour CACTUS Montréal.1


J’ATTENDAIS LA NEIGE. J’attendais comme une enfant qui attend le père Noël, la mère Noëlle. J’attendais. Est-ce qu’elle arriverait avant Noël ? J’attendais. Pleine de désir pour le blanc hivernal. Et un matin, à mon réveil, huit jours avant Noël, la neige était descendue du ciel.


Près de mon ordinateur, le conte de Hans Christian Andersen, La petite fille aux allumettes2. Ce conte a été l’une des premières histoires de mon enfance. La petite fille, sans prénom, aux pieds nus dans le froid de la dernière journée de décembre, m’arrachait le coeur.

Il y a quelques années, j’ai redécouvert ce conte en écoutant un reportage de l’émission Les pieds sur terre de radio France Culture3. Durant trente minutes, des enfants, entre cinq et neuf ans, assis en rond, écoutent le conte. Après, dans leurs mots, ils expriment ce que La petite fille aux allumettes leur fait vivre. Émotions, imaginaires, passé et présent s’entrecroisent :

— dans ma tête je voyais ce qu’elle voyait….ça m’a fait ressentir de l’émotion
— mon coeur se serre un peu et j’ai des larmes qui coulent des yeux
— j’ai une question avec l’histoire, elle s’appelait comment la petite fille? On a le droit d’inventer son nom. Antoine l’appellera Clarisse, …moi, je l’appellerai Lucie… ou Célestine…
— c’est une vraie histoire ou pas ?
— oui c’est une vraie histoire parce que j’ai le DVD en vraies images

Vers le milieu du reportage, un garçon fait le lien avec un homme qu’il voyait près de son école
— je pense que tout le monde le connaît, c’était Pascal, c’est un pauvre, dans la rue, qui habitait sur un banc… c’est bizarre il n’est plus là…
—ça doit être dur pour lui de vivre parce que c’est un peu compliqué de vivre dans la rue…

J’ai acheté le livre, et à l’approche de Noël, je relis La petite fille aux allumettes.


Avant le temps des fêtes.
Avant l’automne.
Avant l’été.
C’était le printemps, et j’étais en douleur à cause d’une capsulite à l’épaule gauche. D’avril à juin, j’avais des rendez-vous à tous les lundis chez un physiothérapeute au centre-ville. J’y allais en métro et je sortais à la station de métro Peel.

1er lundi. En chemin vers le physiothérapeute.
Je marchais dans le long couloir gris de la station, et juste avant de prendre l’escalier roulant, je suis passée devant un homme qui était appuyé sur le mur où il y a l’oeuvre d’art abstraite « Cercles » de Jean-Paul Mousseau.4 L’homme était habillé tout en brun, la chemise déboutonnée jusqu’au nombril, une longue cicatrice au visage, les yeux d’une nuit qui a perdu toutes ses lumières, et devant ses pieds nus, un chapeau déformé sur le sol. Il ne chantait pas. Il ne jouait pas d’un instrument de musique. Dans sa grande immobilité, le mur peut-être le seul soutien de sa journée, l’homme avait la bouche entrouverte qui laissait sortir une longue série de mMMmmMmmmMmmm. Il n’y avait pas de fin.

Une heure plus tard. Je revenais vers le métro. Au milieu de l’escalier roulant, je voyais déjà l’homme, toujours adossé sur un des cercles aux teintes orangé et jaune, et il n’avait pas bougé, seuls les gémissements des mMMmmMmmmMmmm accompagnait mes pas du couloir gris jusqu’à l’entrée de la station.

À tous les lundis, toujours à la même heure, d’avril à la fin juin, je croisais cet homme. Parfois, pieds nus. Parfois, en sandales. Toujours habillé en brun, le chapeau déformé au sol, toujours vide. Je lui offrais un sourire. Aucun mouvement de sa part. Parfois, je m’arrêtais, mes yeux dans ses yeux. Rien. Je passais au-travers de lui sans provoquer un écho. Les gens passaient, l’homme demeurait invisible, un objet faisant partie du paysage souterrain de l’itinérance.

L’homme aux mMMmmMmmmMmmm était ma petite fille aux allumettes du conte d’Andersen, il m’arrachait le coeur.

J’avais un attachement particulier à cette station de métro. De 1993 à 2002, j’avais emprunté ce chemin, matin et soir, cinq jours par semaine. Je travaillais au 11e étage de l’immeuble situé au-dessus de cette station. Tant de souvenirs remontaient.

Dans le lot des souvenirs, il y en avait un en particulier qui m’obsédait. J’avais besoin de la mémoire de mon amie Lorraine qui travaillait avec moi et qui était ma compagne de trajet en métro après notre journée de travail. Je lui ai écrit un courriel pour lui demander si je fabulais. Sa réponse a été rapide, et à quelques détails près, je n’avais pas inventé l’histoire suivante.

C’était en décembre 1998. Depuis plus d’un an, Lorraine avait créé un lien avec Richard, un itinérant que l’on rencontrait souvent dans le couloir gris de la station de métro Peel. Le même couloir où je croisais l’homme aux mMMmmMmmmMmmm. À chaque fois, Lorraine prenait le temps de s’arrêter. Des fois, un simple Bonjour, comment vas-tu ? Et d’autres fois, des conversations plus longues, ils jasaient et ils riaient. Je restais un peu à l’écart, émue de la complicité que Lorraine avait développée avec Richard.

Le temps des fêtes approchait. Quelques jours avant d’être en congé, Lorraine avait invité Richard pour qu’il vienne passer la journée de Noël avec sa famille. Elle viendrait le chercher le 25 à la station Peel. Richard avait répondu – oui -.

Jour de Noël, Lorraine et Gabriel, son fils de neuf ans, ont pris le métro jusqu’à la station Peel. La vie souterraine ne grouillait guère. Tout était presque désert et Richard n’était pas là. Grande déception pour Gabriel. Mais la mère et le fils ont continué à chercher Richard, et ils l’ont retrouvé à la station de métro McGill.

Qu’est-ce que Richard s’était dit en voyant cette femme et son jeune fils devant lui ? C’était trop pour lui. Peut-être. Avait-t-il tout simplement oublié ? Peut-être. Avait-il dit oui en pensant que Lorraine, une femme gentille, mais comme tant de fois dans son passé lointain, d’autres personnes lui avaient fait des promesses, des invitations et ce n’étaient que des mots lancés en l’air. Peut-être. Sa réponse. Non, il ne voulait pas y aller. Avec tristesse, Lorraine et Gabriel ont accueilli sa réponse. Avant de le quitter, ils lui ont donné un manteau d’hiver et un sac de couchage.

Ce jour-là, dans une station de métro désertée, une mère et son fils se tenant par la main au rythme de la tristesse, sont retournés au chaud dans leur maison, sans Richard.
C’était Noël, le 25 décembre 1998.


Décembre 2022.
Neuf jours avant Noël. À la station de métro Berri.
Un jeune homme « please I need change, please » tourne sur lui-même et fait des allers-retours sur le quai. Une autre voix s’approche « je veux de l’argent pour un café, juste pour un café… je veux..» une femme, longue chevelure grise, tuque orange lui cachant presque les yeux, avance sans regarder personne, bouscule un homme et puis un autre, sans que ses mots ne prennent une pause. La femme traîne un gros sac de plastique transparent rempli de vêtements.

Sept jours avant Noël. À la station de métro Peel.
Il est midi. Je pense à l’homme aux mMMmmMmmmMmmm. Il n’est pas là. Plus loin, devant une porte grillagée, un homme allongé sur une couverture, semble dormir.

Cinq jours avant Noël. À la station de métro Guy-Concordia.
Un homme assis près de l’escalier roulant, une couverture sur les jambes, la tête baissée. Je continue mon chemin. Quelque chose m’interpelle et je reviens sur mes pas. Je suis certaine d’avoir déjà vu cet homme. C’est lui. Impossible d’oublier cet homme qui a un seul bras. C’était au temps où je travaillais au-dessus de la station de métro Peel, au 11e étage, il était l’un des itinérants qui erraient dans cette station.
C’était il y a plus de 24 ans.
Il était un jeune homme dans la vingtaine.
J’étais une femme à la fin de sa trentaine.
Je ne suis plus dans les hauteurs du centre-ville.
L’homme, qui a un seul bras, a toujours le monde souterrain comme refuge.

Quatre jours avant Noël.
Dehors -70C.
La déneigeuse de la ville ramasse la beauté blanche.
Au Téléjournal de 18 h, une autre tempête est annoncée.

Deux jours avant Noël.
Neige. Vents forts. Verglas. Pannes d’électricité.

Jour de Noël.
Dehors -70C.
Entre deux livres de ma bibliothèque,
je range La petite fille aux allumettes, sans prénom et pieds nus.
Et l’homme, sans prénom,
aux mMMmmMmmmMmmm,
a-t-il des bottes d’hiver?

Christiane

Montréal, Noël, le 25 décembre 2022
© 2013-2022 Espace Mouvant – Christiane Martin


À VOUS, LECTRICES et LECTEURS d’Espace Mouvant,
MERCI de poser vos yeux sur mes mots.
MERCI de prendre le temps de voyager avec mes histoires.
Je vous souhaite un JOYEUX NOËL.
UNE ANNÉE 2023 pleine de Santé – d’Amour – de Joie,
et de toutes ces choses de la vie qui nourrissent le coeur.
Et mes pensées pour toutes les personnes qui sont seules.


SOURCES :
1 https://www.24heures.ca/2021/12/16/5-conseils-de-la-tiktokeuse-annie-archambault-pour-aider-directement-les-personnes-en-situation-ditinerance
La montréalaise Annie Archambault fait tout un travail d’éducation populaire surTikTok, où elle partage les réalités des personnes en situation d’itinérance -ainsi que des trucs pour leur venir en aide. Elle nous endonnequelques-uns.
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Hans_Christian_Andersen
https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Petite_Fille_aux_allumettes
3 À écouter, un bijou de reportage :
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-pieds-sur-terre/la-petite-fille-aux-allumettes-3392426
« Des enfants, entre 5 et 9 ans, ont entendu le conte d’Andersen et expliquent à leur manière ce que veut dire pour eux la pauvreté, l’indifférence et la mort, mais aussi l’espoir, la chaleur et le rêve. »
4 https://www.stm.info/fr/a-propos/decouvrez-la-STM-et-son-histoire/lart-dans-le-metro/liste-des-oeuvres/peel-jean-paul
https://www.ledevoir.com/opinion/idees/605322/idees-jean-paul-mousseau-un-pionnier-de-l-art-abstrait-dans-le-metro

*INFORMATIONS SUR L’ITINÉRANCE
https://caremontreal.org/statistiques-sur-litinerance-a-montreal/#:~:text=%C3%80%20Montr%C3%A9al%20seulement%2C%20le%20nombre,avant%20la%20pand%C3%A9mie%20de%20covid
https://rapsim.org/itinerance-a-mtl/
« L’itinérance ne se limite pas aux personnes que l’on voit dans la rue. Elle recouvre une diversité de réalités visibles et moins visibles. Les personnes peuvent être contraintes de demeurer dans des logements insalubres ou non sécuritaires pour éviter la rue, ou encore loger temporairement chez des connaissances. L’itinérance a de multiples visages : on y retrouve des hommes, mais aussi de plus en plus de femmes, des jeunes et des personnes aînées. Les Autochtones y sont surreprésenté·es, et on dénombre de plus en plus de personnes issues de l’immigration. Enfin, l’itinérance déborde au-delà des quartiers centraux, étant maintenant présente dans la plupart des arrondissements de Montréal. »

10 Replies to “JE TE VOIS”

    1. Bonjour Claude, grand merci de prendre le temps de lire mon texte, allongé dans un lit d’hôpital ! Toujours merci de ta grande fidélité à suivre mes histoires. Ton soutien me touche énormément. Joyeux Lendemain de Noël ! xx

  1. Merci Christiane pour ce beau texte touchant et plein d’humanité. Je connais bien la station Peel que je visitais deux fois par jour pour aller travailler. Engouffrée ds mes pensées, je demeurais bien souvent aveugle à cette détresse. Car une autre n’habitait, celle de mes patients. Ce n’est pas une excuse, d’autant que je ne vais plus travailler, pour maintenir la cécité. Merci!

  2. C’est une belle histoire Christiane, elle m’a touchée. Et tellement pertinente. Ce soir aux nouvelles, ils ont fait un topo sur les itinérants aujourdhui, Jour de Noël à Montréal. Des refuges ont organisés des repas copieux, il y a eu des navettes qui amenaient les itinérants désireux aux refuges pour manger et ils ont organisé des lits pour qu’ils puissent se reposer ou pour y passer la nuit. Le topo s’est terminé sur cette phrase: Noël ne dure qu’une journée, la pauvreté elle, est parfois sans fin.

    Merci beaucoup pour cette belle chronique !

    Bonne nuit, Andrée

    Envoyé de mon iPhone

    >

  3. Quelle belle sensibilité! Tu sais trouver les mots qui touchent. Un petit sourire ou un contact visuel a un itinérant peut lui réchauffer le cœur à défaut du corps. Le pire, c’est l’indifférence.

  4. Encore une fois, je reconnais ta délicate sensibilité au travers ce texte.
    La méconnaissance de la réalité des sans-abris et mon malaise intérieur m’ont plus d’une fois amenée à les ignorer. Pourtant, un sourire, un bonjour, un café, c’est à la fois peu et beaucoup.
    Heureusement, j’apprends. La série Anna et Arnaud a été riche d’enseignement.

    Je te souhaite, mon amie, une année 2023 pleine de quiétude, de beaux mots et de tendres moments. À eux, je souhaite la compassion humaine à leur égard, enrobée de douceur, d’empathie et de petites attentions.

    1. Chère Johanne, que tu es gentille. Nos sensibilités se rencontrent. Et nous sommes plusieurs. à certains moments de la vie, où nous avons ignorer les sans-abris. L’important, et tu l’exprimes très bien, est de le reconnaître et de changer notre regard. Merci pour tes mots.

      À toi, une année 2023 pleine de santé, d’amour, de joie et tout ce que ton coeur désire. Amitiés,xx

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