AUTOUR DE L’ÉTÉ

Aimer un lieu, c’est en prendre soin, le maintenir en bonne santé, répondre à ses besoins comme s’ils étaient les nôtres. La responsabilité naît de l’amour. C’est la forme naturelle de la bienveillance. […] Aimer quelqu’un ou aimer un lieu, c’est accepter d’être moralement responsable de son bien-être.

Kathleen Dean More
Écrivaine, philosophe et naturaliste.
Sur quoi repose le monde1
(Photo : Christiane, Montmagny, août 2022)

Un matin
après la grande marée de juin
avant l’arrivée de l’été
avant les grandes chaleurs
avant les feux et les tornades
un matin
au temps des pissenlits

Tu te réveilles dans un lit inconnu. Tu es seule. L’air du fleuve se faufile dans la chambre. Tu te lèves, les yeux encore plein de sommeil, et tu marches jusqu’au balcon de la chambre. Tu glisses la porte moustiquaire. La marée est basse et tes yeux s’agrandissent. Au loin, le traversier de l’Isle-aux-Coudres quitte le quai. Tes mains s’appuient sur la main courante. Tu prends une longue inspiration, tu avales le paysage, et tu le fais descendre dans la chaleur de ton ventre. La maison est dans une anse, éloignée du chemin en gravier, une auto passe sans soulever la poussière. Tu es nue. Tu es heureuse.

Et c’est à ce moment que tu te laisses éblouir par le jaune qui nappe la pelouse, les pissenlits, ces mal-aimés. Tu imagines Van Gogh, avec son chapeau de paille, un chevalet, des couleurs et ses pinceaux peindre des pissenlits au lieu des tournesols. Dans une de ses lettres à son frère Théo, Vincent écrit « Trouve beau tout ce que tu peux, la plupart ne trouvent pas suffisamment beau » .

Tu te perds dans tout ce jaune. Tu es une petite fille. Tu vis sur une ferme. Tu es à genoux dans l’herbe verte et tu arraches les pissenlits. Tu coupes les tiges et tu déposes les fleurs dans un seau en plastique. Et après, c’est la transformation en vin par ton père et ta mère.

Tu fermes les yeux, tu ne te souviens plus de la recette, mais certains gestes de tes parents remontent à la surface. Ta mère, devant le four en fonte extérieur, à quelques mètres du saule pleureur, arbre que tu aimes tant, le ruisseau derrière, ébouillante les pissenlits. Après des minutes ou des heures, tu ne t’en souviens pas, ta mère retire les fleurs avec une passoire. Elle met des oranges et des citrons en tranches, du sucre dans cette eau qui deviendra vin. Ton père transverse cette eau dans une grande chaudière blanche et referme le couvercle. Il met la chaudière dans un espace noir de la remise, annexée au garage. À tous les jours, tu verras ton père se pencher au-dessus du seau, ses mains si puissantes, si immenses, ouvrir le couvercle, brasser le liquide et refermer.

C’est à l’hiver, peut-être dans le temps des fêtes, ta mère dresse une jolie table pour la famille et les invité.e.s. Elle verse dans de jolis verres, forme tulipe, le vin d’un jaune doré. Le vin de pissenlits de tes parents est le premier vin qui mouillera tes lèvres. Une vague de tristesse, au goût de tendresse, inonde tes pensées. Ce sentiment ne t’habitait pas ni enfant ni adolescente ni jeune adulte. Il a fallu un temps de longue macération pour ouvrir cet espace de tendresse.

Le bruit de la tondeuse à gazon du voisin te ramène au présent et à ta nudité. Tu rentres dans la chambre. Une semaine plus tard, tu quittes l’anse charlevoisienne et tu reviens à Montréal.

Une amie te raconte l’histoire de la petite fille de son neveu. La petite a cinq ans. Elle joue dehors sur la pelouse où les pissenlits trônent dans l’herbe un peu haute. La voisine d’en face traverse la rue et s’approche de la petite fille. La maman de la petite est dehors, à côté de la maison. De là où elle est, la voisine ne peut pas la voir. La maman n’avance pas, car elle veut entendre ce que la voisine dit à sa petite fille.

—La voisine : tu sais que les fleurs jaunes deviendront des mousses qui vont s’étendre partout, et moi, je ne veux pas de pissenlits sur ma pelouse.

—La petite : premièrement ces fleurs sont très belles. Deuxièmement, si on laisse pousser les petites fleurs c’est pour aider les abeilles. Et troisièmement, c’est bien tant pis pour toi, tu n’auras pas de miel !

Et la voisine s’en va.

« Trouve beau tout ce que tu peux »
Pissenlit – Abeille – Tendresse
L’enfant éduque l’adulte

Depuis trois jours, l’été est arrivé
toujours Ukraine en guerre
aux États-Unis
24 juin
tout s’enflamme
Cour Suprême
invalide l’arrêt de 1973 Roe vs. Wade2
fillette de 10 ans
enceinte après un viol
Ohio son État
avortement refusé
la fillette va
dans l’État voisin
Indiana
Dre Caitlin Bernard
obstétricienne-gynécologue3
30 juin
jour de l’avortement
de la fillette de 10 ans
violée au mois de mai
des voix crient
fausse histoire
continue l’été tourmenté
12 juillet
homme arrêté
inculpé pour « viol de mineure de moins de 13 ans »
menaces contre Dre Caitlin Bernard
sécurité autour d’elle
aussi menacée de perdre sa licence.
Qui a dit que la chasse aux sorcières était terminée ? Qui ?

À 10 ans, le sang ne coulait pas entre tes cuisses. À 10 ans, tu cueillais des pissenlits pour tes parents. À 10 ans, tu jouais à la corde à sauter. À 10 ans, tu racontais des histoires à l’oreille d’une fée. À 10 ans, tu avais encore peur des monstres en-dessous du lit. À 10 ans, tu te balançais, et toujours plus haut, toucher avec le bout de tes pieds, les branches tombantes du saule pleureur.

Et l’été continue
les grandes chaleurs
les feux et les tornades

Tu sors de Montréal. Une deuxième échappée sur la rive sud du fleuve. Tu roules sur l’autoroute. Tu roules et tu vas de plus en plus vite. Il t’attend. Tu dépasses les 120 km/h. Tu sais qu’il est là. Il ne partira pas. Tu ralentis. 110 km/h. Tu arrives. Tu sors de l’auto, tu ne refermes pas la portière, tu marches, tu voles presque, le vieux voisin te salue « vous êtes de retour ! » qu’il te dit avec un sourire si doux, et tu avances, un bref arrêt près du frêne solitaire, le vent te souffle son odeur, tu le respires, il est tout près, à marée basse. Le fleuve.

Tu as peur pour lui. Tu as peur pour l’eau. Tu entends. Tu lis. Pénuries d’eau. « Les municipalités de Saint-Lin-Laurentides et Sutton ont limité la construction résidentielle par crainte de pénurie d’eau. En Montérégie, Saint-Rémi a manqué de la précieuse ressource. »4 Et toi, cher fleuve Saint-Laurent, tu es aussi affecté. C’est ainsi que tu viens jusqu’à lui, avec toutes ces informations qui coulent de partout.

Tu te sens impuissante. Tu te sens lâche. Tu tentes d’être une bonne citoyenne avec tes petits gestes faits pour l’environnement. Ce n’est pas assez. Tu n’en peux plus de parler pour parler et répèter ce que les médias, les scientifiques, les environnementalistes racontent. Tu le sais, ce n’est pas assez. Alors, quoi faire ? T’engager auprès d’organismes environnementaux et pousser et pousser sur les politicien.ne.s… Tu soupires.

Quand tu avais 10 ans, tu avais peur des orages et de la voix forte des adultes. Ton petit corps tremblait. Tu prenais la fuite dans le grenier et tu t’échappais dans ton imaginaire. Tu n’as plus dix ans. Tu ne sais plus où te cacher. Les fées ont disparu. Tu as toujours peur des monstres. Ils ne sont plus sous ton lit.

Le grenier n’est plus. Il a pris une autre forme. Depuis quelques années, le fleuve est devenu ce lieu d’apaisement, ton repère pour t’échapper quelques jours, une semaine. Près de lui, tu fais ce que tu préfères. Ne rien faire. Et dans un sens, ce n’est pas vrai, car ton regard capte, toujours attentif aux changements du vent, des marées, des teintes si différentes de l’eau, du ciel, de la montagne du côté de la rive nord, de la lumière du jour, des couchers de soleil et du chant des oiseaux. Tu captes tout. Tu fais quelque chose. Tu tentes de ne pas déranger le monde. Ce monde qui brûle.

À marée basse, tu te promènes sur les roches. Présente à chacun de tes pas et à ton équilibre. Quand tu trouves une surface plus aplanie, tu t’arrêtes et tu t’étends. Ossature humaine contre ossature terrestre. Humilité. C’est ce que tu ressens quand tu es couchée sur une vie d’environ 450 millions d’années. La chaîne de montagne Appalaches. Tu regardes le passage des nuages. Tu écoutes le fracassement des vagues sur les roches. Ces moments tu les déposes au fond de toi, comme les sédiments au fond de la mer. Dans les mois où tu seras loin du fleuve, et que ton humeur sera à la dérive, tu jetteras l’ancre pour retrouver ces instants de plénitude.

Tu reviens vers le chalet. Tu enlèves tes chaussures. Tu marches pieds nus dans l’herbe jusqu’à une chaise adirondack. Le fleuve à tes pieds, tes yeux suivent un porte-conteneurs. Sa coque, rouge-orangé, défigure le paysage. Tu détournes le visage vers Grosse-Île, île de la quarantaine de 1832 à 1937 où des milliers d’immigrant.e.s y sont débarqué.e.s. Un bateau à voiles blanches glisse sur le fleuve. Tu aimes ce qui est petit.

Une guêpe danse autour de tes pieds. Tu ne bouges pas. Elle plonge dans la fleur blanche d’un trèfle. Et, elle va, ainsi de fleurs en fleurs. Ivresse.

« Trouve beau tout ce que tu peux »
Nuage – Fleuve – Guêpe – Trèfle
Île – Voilier

Le matin de ton départ. Tu te lèves, et comme les autres matins, le premier geste de ta journée, c’est de glisser les rideaux de la pièce centrale du chalet, et de voir apparaître le fleuve. Ce matin, le paysage a disparu. Un voile blanchâtre a tout aspiré. Le frêne, le ciel, Grosse-Île, et de l’autre côté du fleuve, les douces courbes de la montagne. Tu restes devant la fenêtre, devant ce temps ouaté. Tu sursautes, un mouvement derrière la vitre. Une araignée, le ventre tout gonflé, tisse sa toile. Tu suis la géométrie complexe de chacun de ses fils, et hypnotisée par ses mouvements, tu te perds dans les lignes qu’elle dessine. Tu ne sais pas combien de temps tu restes ainsi figée. Soudain, la luminosité change, tu clignes des yeux, et tu délaisses l’araignée pour t’apercevoir que le brouillard s’est dissipé.

« Trouve beau tout ce que tu peux »
Fileuse de soie
Brouillard
Chalet de l’amitié

Après le déjeuner, il est temps de partir. Tu mets tes vêtements dans la valise, tu vides le frigidaire, tu ramasses tes livres, ton carnet de notes et ton portable sur la table de la cuisine. Une fois que tout est dans l’auto, sauf un livre, il te reste un dernier geste, un rituel de départ. Tu marches jusqu’au fleuve, tu t’assois sur le tronc d’un arbre, qui a été porté par la grande marée de juin, tu remercies le fleuve de tant de beauté, et de ses humeurs aussi douces que violentes. Tu ouvres MER et BROUILLARD, le recueil de poésie d’Etel Adnan5, à cette page où tu as mis un papillon adhésif bleu, et tu lis « L’eau peut-elle avoir soif ? »

Et le fleuve coule dans tes yeux.

Christiane

Le 5 septembre 2022
© 2013-2022 Espace Mouvant – Christiane Martin

SOURCES
1 Kathleen Dean More, Sur quoi repose le monde, Éditions Gallmeister, 2021, pour la traduction française, p. 49.

AVORTEMENT
2 https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/733458/enceinte-a-10-ans-apres-un-viol-une-jeune-americaine-a-du-quitter-son-etat-pour-avorter
3 Docteure Caitlin Bernard
https://www.nytimes.com/2022/07/28/us/politics/abortion-doctor-caitlin-bernard-ohio.html
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1898185/avortement-etats-unis-indiana-caitlin-bernard-sante-femmes-droits

4 ENVIRONNEMENT / EAU
https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/743802/changements-climatiques-quand-l-eau-se-fait-rare
https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/750615/urbanisme-les-nouvelles-banlieues-ont-soif
-Consortium OURANOS : https://changingclimate.ca/regional-perspectives/fr/
-Manque eau/St-Lin des Laurentides/Radio-Canada : https://www.youtube.com/watch?v=4VqZY-nUPAk

5 Etel Adnan, MER et BROUILLARD, traduit de l’américain par Jerémy Victor Robert, Éditions de l’Attente, Collection Philox, 2015 pour la traduction en français, page 12.

AUTRES
VINCENT VAN GOGH
-Livre : Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo, Les Cahiers Rouges, Grasset, 2002
-Musée Van Gogh- une méditation de sept minutes avec une des oeuvres de Vincent: méditation
https://www.vangoghmuseum.nl/en/about/organisation/inclusion-and-accessibility-policy/open-up-with-vincent

PISSENLIT
https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/pissenlit
https://jardinierparesseux.com/2022/05/01/hommage-aux-pissenlits/
https://www.meteomedia.com/ca/nouvelles/article/laisser-pousser-ses-pissenlits-pour-le-bien-des-abeilles
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1792227/pissenlit–botanique-alimentation-rechauffement-climatique-archives

ARAIGNÉE
-Comment l’araignée tisse sa toile : https://www.espace-sciences.org/expositions/au-fil-des-araignees

12 Replies to “AUTOUR DE L’ÉTÉ”

  1. Chère Christianne,
    Quel merveilleux texte, ton écriture coule comme ton fleuve, ton inspiration. Je suis sous le charme de tes mots, les miens me manquent pour te dire comment ce texte me touche.

  2. Chère Christiane!
    Cet texte magnifique est très inspiré et encore une fois tellement bien senti. Ta plume tout comme ce fleuve que tu nous racontes si bien nous ramène à l’essence profonde du palpable et de l’insondable…

  3. Christiane
    Ce texte si beau, me fait ressentir des d’émotions qui montent et descendent comme les vagues du fleuve, cela fait vibrer en moi beaucoup de vieux souvenirs. Tu décris si bien ce que tu vois.
    Tu es bien inspirante mon amie 🦋

  4. Chère Christiane,
    Ton inspiration a donné lieu à une grande poésie! Ton texte est exquis. J’étais d’autant plus envoûtée par tes mots qu’ils rendent si justement ce que j’ai la grande chance de vivre moi-même près du fleuve magique. Ce sentiment d’être déposée dans un écrin de beauté où chaque élément mérite notre admiration. Merci!

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