LA JEUNE FEMME À L’HEURE DE L’ATLANTIQUE


Tôt le matin. Lendemain de la journée grise. Septembre 2021, Barachois, Carleton-sur-Mer. Photo: Christiane


« Notes de chevet 132. Choses qui ne font que passer.

Un bateau dont la voile est hissée.
L’âge des gens.
Le printemps, l’été, l’automne et l’hiver


Sei Shônagon, écrivaine,
dame d’honneur appartenant à la cour impériale du Japon au XIe siècle.1

**********************
« […] et c’est pour ça que dans l’âge,
il y a l’âge réel,

mais il y a aussi le ressenti,
comme dans le climat

Mona Ozouf, 91 ans
historienne et philosophe2


C’est une journée grise dans la Baie-des-Chaleurs.
Les eaux du golfe Saint-Laurent sont déchaînées.
Carleton-sur-Mer, pour une nuit.
L’auberge blanche n’a pas l’allure de son site Internet.
Des personnes, adossées aux portes des chambres, fument.
Au lointain, de l’autre côté du golfe Saint-Laurent,
vers le ciel s’élève une fumée blanche
des cheminées industrielles du Nouveau-Brunswick.
C’est une journée grise dans la Baie-des-Chaleurs.

Personne à la réception de l’auberge.
Un doigt sur la cloche d’appel.
Une fois. Deux fois.
Une femme maigre, au visage éteint, apparaît.
Ma chambre est prête.
Avant de sortir, la femme me dit de changer l’heure de mon cellulaire.
Avec mon visage en point d’interrogation,
la femme répète,
l’heure avance dans la Baie-des-Chaleurs,
l’heure devient celle de l’Atlantique.3

Je quitte la réception de l’auberge,
passe devant un nuage de fumée,
une porte entrouverte,
un homme, en caleçon, couché sur un lit,
ma chambre est la suivante.

Pas le temps de déposer ma valise,
odeur intense de moisissure.
Je retourne à la réception.
Personne.
Une fois. Deux fois. La cloche d’appel.
La femme, au visage éteint, revient, me rembourse.

Plus loin, une autre auberge et son restaurant, au nom japonais.
Un jeune homme, à la voix joyeuse,
oui, il y a de la place, au 3e étage, un mini-loft, vue sur le barachois4.
Je monte.

Deux heures plus tard,
je redescends
au restaurant.
Il n’y a qu’une table de libre.
Je suis la seule
personne
seule.
Je m’installe, et dépose mon carnet de notes.

Des voix, au bar, attirent mon attention.
Trois corps d’hommes penchés vers l’avant,
chorégraphie de bouches qui s’ouvrent,
saisir le verre de bière,
avaler une gorgée,
déposer le verre,
les bouches toujours ouvertes,
à la regarder,
Elle, la serveuse,
au centre du bar.

La jeune femme à l’heure de l’Atlantique,
peau lumineuse
habillée de noir
jeans moulant, camisole, masque en tissu recouvert d’une dentelle.
Peau allumeuse
des désirs.

Je les regarde la regarder
la jeune femme à l’heure de l’Atlantique
qui va, aérienne, entre les tables et le bar.
La jeune femme à l’heure de l’Atlantique
me ramène 40 ans en arrière,
barmaid, je l’étais, le temps d’un été,
le temps
Girls just want to have fun5,
j’avais 20 ans,
en talons hauts,
et la nuit, toutes les nuits.

40 ans plus tard,
sur les routes gaspésiennes,
deux fois en 24 heures,
deux lieux différents,
un doigt pointant vers moi,
et entendre,
« elle, la p’tite madame avec le gilet rouge ».
Deux fois, en 24 heures
Devenir
Être
La p’tite madame.

Je reviens à Montréal.
Les semaines et les mois passent.

Avril. Enfin, une journée sans pluie.
Avril. Enfin, une journée douce.

Je suis à la fenêtre de ma cuisine, et j’aperçois la voisine, celle que je nomme la Dame du jardin italien. À chaque année, en octobre, à la fermeture de son jardin, elle disparaît dans sa maison, et c’est avec les beaux jours d’avril, qu’elle retrouve sa cour arrière.

La Dame du jardin italien se tient devant son jardin dénudé, vêtue de sa toujours robe-sac de coton fleurie, ses gros bas roulés aux chevilles et une veste de laine trop grande. Une veste qui a, peut-être, appartenu à un homme. Ses cheveux, qu’elle teint d’un rouge-orangé, sont de plus en plus clairsemés.

Je prépare une tasse de café et reviens à la fenêtre. La Dame du jardin italien n’a pas bougé. Je l’imagine en train de faire le plan de ce qu’elle sèmera et plantera dans quelques semaines. Fleurs. Tomates. Légumes. Son corps n’est pas le même que l’été dernier. Il est de plus en plus attiré vers la terre. Elle met ses mains sur ses hanches et se redresse. Elle fait un pas. Arrêt. Et un autre pas. Arrêt. Et encore une fois, les mains sur ses hanches et relève le haut de son corps. De ma fenêtre, il me semble qu’elle cherche son souffle. J’ai peur qu’elle tombe. Ne pas détourner le regard.

Elle continue jusqu’à ce qu’elle trouve un appui sur un coin du perron, près des marches. Je pense qu’elle rentrera chez elle. Mais non. Elle se dirige vers des pots et des bacs en plastique qui sont entassés près d’un mur de la maison. Elle en prend un, le déplace. Un autre, mais il semble trop lourd pour elle. Elle tente encore de le bouger, mais n’y arrive pas. Toujours une main sur le mur, elle se retourne péniblement, et elle refait le chemin jusqu’aux marches du perron. Le dos courbé, elle place son corps un peu en angle, puis elle se sert de la main courante de droite comme soutien. Elle commence l’ascension des quatre marches. Arrivée sur le palier, elle glisse une main dans la poche de son gilet, sort un papier-mouchoir, et essuie son front. Encore quelques pas, la Dame du jardin italien ouvre la porte de sa maison et la referme.

Je suis toujours à la fenêtre
habitée par la lenteur de ma voisine
l’âme de ma mère m’effleure
mes pensées voyagent
vers la légèreté
de la jeune femme à l’heure de l’Atlantique.

Je suis toujours à la fenêtre
mes pensées reviennent
à Montréal
devant le poids des années
de la Dame du jardin italien.

Je suis toujours à la fenêtre.
Nous regardons la jeune femme à l’heure de l’Atlantique.
Qui regarde la Dame du jardin italien ?

Le 19 mai 2022
© 2013-2022 Espace Mouvant – Christiane Martin

SOURCES :

1 Sei Shônagon, Notes de chevet, Connaissance de l’Orient, Gallimard / Unesco, 2006, pour la traduction française et l’introduction, p. 256.

Sei Shōnagon (清少納言?) est une dame de cour, femme de lettres, autrice des Notes de chevet, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature japonaise de l’époque de Heian (IXe-XIIe siècles). Notes de chevet appartiennent au genre sôshi, c’est-à-dire «écrits intimes». (Wikipedia)

2 Mona Ozouf, entrevue à La Grande Librairie (émission littéraire sur France TV), avec son amie Michelle Perrot, historienne, militante féministe, le mercredi 19 mars 2022.

3 Heure de l’Atlantique

4 Barachois : sur les côtes du golfe du Saint-Laurent (Canada), petite baie peu profonde protégée par une barre sablonneuse coupée par un chenal.

5 Girls just want to have fun, Cindy Lauper (album: She’s so unusual, 1983).
https://www.youtube.com/watch?v=PIb6AZdTr-A

12 Replies to “LA JEUNE FEMME À L’HEURE DE L’ATLANTIQUE”

  1. Ah, Christiane, tu ne cesses de faire voyager au travers de tes mots. Tu sais tellement bien décrire. En te lisant, je deviens tes yeux le temps d’un texte…

  2. Wow !
    L’autre p’tite madame a bien apprécié ces souvenirs !
    Ta prose ressemble parfois à des haïkus, les images nous apparaissent comme des clichés photographiques.

    Merci Christiane !

    1. Merci Jacinthe de lire mon texte, d’écrire tes mots. Grand grand Merci ! Je pensais bien que cela te ferait sourire « la p’tite madame », tu as été mon témoin… Christianexx

  3. Bonjour Christiane, je viens de lire un très beau texte, j’aime cette écriture du quotidien avec ce mélange de va-et-vient comme les vagues du fleuve qui s’accorde à ton âme.
    N’arrête pas d’enjoliver nos coeurs avec tes images de mots et moi j’en ferai tout autant avec mes pinceaux.

    Amitié,
    À bientôt

  4. Bonjour Christiane…je vois tes images prendre forme et apparaitre sur mon écran imaginaire. Tout à coup je suis ton parcours, toujours tendre et poétique et précis. Merci !

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