GLACE



Crédit photo : wagrati/pixabay.com



 «  L’avenir du moment présent va être trop
misérable pour compter.
Les nouvelles engendrent peur et aliénation.
Il faut trouver la lumière dans les chênes, pas dans mon coeur.
Je cherche un poète avec qui partager une nuit de conversation. »

Etel Adnan (1925-2021) Je suis un volcan1



AVANT QUE FÉVRIER S’EN AILLE, avant que la neige disparaisse, avant que les eaux des rivières inondent les terres, les maisons, avant que les journées s’allongent, avant que les cœurs ne deviennent des entités numériques, avant que l’on oublie les prénoms de celles et ceux que nous avons aimés et aimons, avant que mars arrive avec ses deux ans de pandémie, avant que tout cela arrive, un dimanche de février, le soleil éclatant sur mon quartier, je marche jusqu’au parc Frédéric-Back.

Il n’y a personne dans le parc. Où est passé le monde ? En faisant quelques pas, j’ai compris l’absence. J’avais oublié qu’il y avait eu des jours de temps doux, et quand l’illusion printanière nous a quittés, le froid de l’hiver est revenu et le parc s’est transformé en miroir de glace. Je patine avec mes bottes sans crampons, et avant la chute, je retourne sur mes pas pour retrouver un sol porteur.

Il arrive parfois que le soleil ne puisse réchauffer un cœur gelé. Il arrive parfois que le soleil ne puisse illuminer la désolation d’un quartier. Le froid me mord le visage. D’une rue à l’autre, des maisons de briques grises s’enlignent les unes après les autres, j’avance sur des trottoirs recouverts de pierres noires concassées. Des masques bleus et noirs abandonnés sur le bord des rues. Je suis les traces d’urine des chiens.

Une plaque de glace, mon corps vacille, il ne faut pas que je tombe, j’ai mon épaule gauche en inflammation depuis quelques semaines. Une auto stationnée, ma main s’appuie, j’évite la chute, et mes yeux retrouvent l’horizon.

À quelques mètres devant moi, à l’intersection de deux rues, une tache rose vient d’apparaître dans la saleté des rues. Un homme, avec de longues jambes, porte sur son dos une petite fille au manteau d’hiver rose. Les avant-bras de l’homme, sous les cuisses de l’enfant, et l’enfant, les bras autour des épaules de l’homme. Un père et sa fille. (j’imagine).

Je ralentis mon pas. Mon nez coule. Je n’ai pas de papier-mouchoir. Je renifle. Et je renifle. L’homme a dû m’entendre. Il s’arrête, un pas de côté, son corps fait un quart de tour. Le chemin est ouvert, mais il ne sait pas que je ne veux pas les dépasser, il ne sait pas que c’est le moment le plus lumineux de la journée, il ne sait pas que mon seul désir est de me laisser porter par eux. L’homme ne sait pas. L’homme ne bouge pas, ni l’enfant.

Je suis arrivée près d’eux et je remercie l’homme. Le visage de la petite, trois ou quatre ans, est lové dans le cou de son père, le capuchon rose la recouvre. La petite semble dormir.

J’oublie d’avancer, immobile devant le père et l’enfant. Le corps de l’enfant est dans un tel abandon sur le dos du père. À regret, je les quitte, et continue ma route jusqu’à chez moi. Je ne me souviens pas d’avoir été porté ainsi, je ne me souviens pas que mon corps ait ressenti cette confiance entière contre le corps d’une autre personne.

Je contourne les plaques de glace. J’évite les chutes.

Les Jeux olympiques d’hiver de Beijing 2022 sont commencés. Je n’ai jamais eu d’intérêt pour les compétitions et les activités sportives. La glace et les jeux olympiques ramènent un souvenir de ma mère qui aimait le patinage artistique. Une question que je ne lui ai jamais posée – « pourquoi aimes-tu le patinage artistique ? » Morte depuis huit mois, elle ne pourra pas me répondre. Tant de questions jamais posées. Tout ce que je ne sais pas d’elle. Alors, en rentrant chez moi, je regarderai les reprises de quelques programmes de patinage artistique. Pour elle.

Je me retrouve devant mon écran, et je regrette. Je me suis laissée prendre par l’histoire de la jeune patineuse artistique russe, Kamila Valieva, 15 ans. Je suis obsédée par son visage et ses gants rouges. Je lis tout et j’écoute les commentaires des analystes sportifs. Je retrace des vidéos de Kamila. Sur la glace, à trois ans et demi. À cinq ans, compétition, en patins rouges et costume traditionnel russe. En septembre 2015, à l’âge de huit ans, première place à la compétition « Irina Rodnina’s Cup« . Aucune chute.2

Jeux olympiques d’hiver de 2022, Kamila Valieva, athlète à 15 ans, est l’une des plus grandes patineuses artistiques. Autour d’elle, un scandale de dopage. Tout a été écrit, dit, analysé. Non, je ne reviendrai pas sur l’historique du scandale. Mais nous pouvons nous demander si les questions fondamentales seront posées par les parents, les fédérations, les comités olympiques concernant l’âge de participation aux Jeux olympiques, la protection des enfants-athlètes, les protocoles concernant les entraînements d’enfants et le dopage systémique dans certains pays.

Le 17 février dernier, Kamila Valieva, patine sous l’air du Boléro de Ravel3. Elle porte la pression de toute cette tempête sur ses épaules. Elle sait que le monde entier la regarde. Elle est de l’or pour la Russie.

Kamila Valieva patine, et dans sa tête, peut-être, tourne en rond la devise de son entraîneuse « qu’importe les moyens employés, c’est la victoire qui compte. »4

Depuis 20 ans, les patineuses artistiques sont de plus en plus jeunes. Légères, elles doivent être légères, monter jusqu’au ciel pour des quadruples sauts. Pour la plupart, c’est la retraite avant d’avoir 20 ans et plusieurs ont des troubles alimentaires et autres problèmes de santé. Toutes ces enfants-athlètes de l’équipe de Russie, entraînées par Eteri Tutberizde, entendent ces mots « Il n’y a pas de « je suis fatiguée, je n’en peux plus ». Si vous êtes fatiguée ou blessée, vous restez sur la glace et vous travaillez. Même si vous avez deux orteils cassés, vous y retournez et vous refaites la même chose 100 fois. ».4 La fabrication de championnes.

Kamila Valieva, ses mains dans des gants rouges, virevoltent, caressent les notes du Boléro. Le corps ondule sur la glace. Et, une première erreur, et une autre. Et une première chute, et une deuxième chute. Rien ne peut arrêter la descente. Le Boléro de Ravel continue. Kamila continue. Enfin, la finale dramatique du Boléro explose et s’éteint. Quatre minutes s’achèvent et Kamila Valieva ne tient plus, le haut du corps ploie et son visage se retrouve dans la mer rouge de ses gants. De honte ? De déception ? De la pression sur ses épaules de 15 ans ? D’épuisement ?

En attendant sa note, Kamila est assise entre les deux entraîneurs, un lapin de peluche rose et blanc sur les genoux. Nous voyons, derrière nos écrans, les soubresauts de son corps. Elle tente – peut-être – de retenir ses sanglots. Et encore, son corps s’affaisse vers ses genoux, écrase le lapin en peluche, et cache son visage avec ses mains rouges. Le résultat est annoncé. Quatrième place. Pas de médaille.

Un cœur brisé, un corps brisé, un rêve d’enfant, volé et trafiqué, par des adultes assoiffés de pouvoir et du podium pour leur pays.

Le commentateur Mike Tirico de NBC sports écrit «… Ce qui est certain : ils (comité olympique russe (ROC) et les entraîneur.es de Kamila Valieva) ne l’ont pas protégée. » .5

Le rouge ne me quitte pas. Le « ne l’ont pas protégée » ne me quitte pas. Qui te porte Kamila Valieva ?


Avant que février s’en aille, une tempête de neige. Sur l’heure du midi, déneigement, pelles à la main, plusieurs voisins sont dehors avec moi. Le voisin-qui-sait-tout-de-la-rue s’approche, « tu dois être contente de ne plus être obligée d’aller à Saint-Hyacinthe ».

Le trajet Montréal / Saint-Hyacinthe, c’est (était) aller vers ma mère. Il a su bien viser le voisin-qui-sait-tout-de-la-rue. Je n’ai plus 62 ans, c’est ma voix de petite fille qui répond « ma mère, elle me manque »

… ah, dit le voisin, et il s’en retourne vers chez lui, avec sa pelle.

Une pelletée par ici, une pelletée par là. Il y a trop de neige, trop de douleur dans mon bras du côté cœur, trop de trous dans mon quotidien. Le téléphone ne sonne plus, les voix des soignantes de ma mère ne sont plus là, « votre maman a besoin d’une paire de pantoufles avec une semelle antidérapante » « votre maman n’a plus ses biscuits préférés » « votre maman a tombé, non, non, ne vous inquiétez pas, pas de blessures, juste les lunettes, il faudrait les réparer » « maman a perdu du poids, elle a besoin de nouveaux pantalons ». Je m’accroche à la pelle, le téléphone ne sonne plus.

Épuisée, je m’en vais dans le parc, celui où coule la rivière-des-Prairies. Vers la fin de la promenade, je quitte le sentier principal pour aller rejoindre un passage étroit en légère pente avec des marches faites de terre et de bois. Les rives sont glacées, ainsi que celles de mon cœur. Un banc solitaire trône sur une bande du terrain, en demi-lune, et qui avance vers la rivière. Près du banc, un vieil arbre s’incline vers l’eau. Sur chacune des lattes du banc, des mots, des phrases, des cœurs dessinés, par des personnes inconnues. Josy aime Steve – – Nommons nos morts.

Et il y a une phrase plus longue. Je l’avais lu pour la première fois l’été dernier et je l’avais capturé avec le cellulaire. Avec les mois, et tous les corps qui se sont assis sur le banc, la phrase est presque effacée.

Avant que février s’en aille, la flamme des Jeux olympiques 2022 s’est éteinte, la chute du visage de Kamila dans ses gants rouges, et l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Avant que février s’en aille, avant que les dos, des femmes et des hommes, ne portent plus l’Autre, et avant la disparition de la plus longue phrase du banc —

« La pire pandémie c’est le manque d’amour », Inconnu.e / banc du parc-nature de l’Île-de-la-Visitation, Montréal – Été 2021 – photo : Christiane

-FIN-

Christiane

Le 26 février 2022
© 2022 Espace Mouvant – Christiane Martin

Sources :

1 Etel Adnan, une partie du poème Maïakovski (5e section), dans Je suis un volcan, Galerie Lelong & Co., novembre 2021.

2Vidéos de Kamila Valieva (enfant)

https://www.youtube.com/watch?v=QViJduIx7Is

https://www.youtube.com/watch?v=a1pfBqsETFM

3 Radio-Canada sur l’entraîneuse Eteri Tutberizde (entraîneuse de Kamila Valieva)


4 Performance du 17 février 2022, programme long, 4e place)

5 (traduction libre) NBC sports commentator Mike Tirico on Thursday said 15-year-old Russian skater Kamila Valieva is the “victim of the villains” in the Winter Olympics. Portrayed by some this week as the villain, by others as the victim, she is, in fact, the victim of the villains,” Tirico said, referencing the Russian Olympic Committee (ROC) and the skater’s coaches, NBC Bay Area reported. […]But what is certain: They failed to protect her,” he added.

10 Replies to “GLACE”

  1. Comme toujours, ton texte nous fait vivre toute une gamme d’émotions, sourire et tendresse, nostalgie, déception et rage…
    Merci Christiane et bonne fin de février !

  2. Je retiens ces mots tendres…pleins… merci encore!

    AVANT QUE FÉVRIER S’EN AILLE, avant que la neige disparaisse, avant que les eaux des rivières inondent les terres, les maisons, avant que les journées s’allongent, avant que les cœurs ne deviennent des entités numériques, avant que l’on oublie les prénoms de celles et ceux que nous avons aimés et aimons, avant que mars arrive avec ses deux ans de pandémie, avant que tout cela arrive, un dimanche de février, le soleil éclatant sur mon quartier, je marche jusqu’au parc Frédéric-Back.
    La pire pandémie c’est le manque d’amour

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