LA DAME AUX CHEVEUX DE NEIGE

Printeboek – Ina Hoekstra  •  Heerenveen/Nederland  (Pixabay)

Une fois par vie, il neige dans nos rêve.
Neige, Orhan Pamuk1


À J.
pour les heures de consolation.


L’INCONNUE À LA FENÊTRE ne trouve pas les mots pour accueillir la nouvelle année.

Le soir du 31 décembre, assise à son ordinateur, ses doigts sur le clavier semblent être pris dans un bloc de glace. Elle sent que tout son corps commence à se crisper. Rien à faire. Alors, ses doigts quittent le clavier et repousse le voile blanc de sa fenêtre. Des perles de pluie tombent. Ce ne sont plus les hivers de mon enfance, pense l’inconnue. Elle regarde les quelques feuilles rouillées, celles attachées aux branches du chêne, lorsqu’un mouvement de l’autre côté de la rue détourne son attention.

C’est l’un de ses voisins, le joggeur. Elle est surprise de le voir à cette heure-là, il est plutôt horaire du midi que celui du soir. Au quotidien, il fait son jogging avec une poussette d’enfant. Il a deux variations. Poussette variation – un –  sa petite fille y est assise. Poussette variation – deux –  un grand chien blond-roux assis bien sagement. Ce soir, c’est le tour du grand chien.

Le voisin, la poussette et le grand chien disparaissent. Les yeux de l’inconnue se portent vers le lampadaire, le jet lumineux se reflète sur la mince blancheur au sol. Elle s’attarde en pensant y trouver une inspiration. Que du vide.

Hypnotisée par la lumière, elle sombre dans une rêverie. Puis, soudain, entre le lampadaire et les branches du chêne, se dessine le visage vieillie d’une femme à la chevelure aussi pure qu’une neige nouvellement tombée. Elle flotte, sans corps. Faisceau. Lumière. Neige. Le noir du soir. Illusion. L’inconnue secoue la tête. La Dame aux cheveux de neige s’évapore.

L’inconnue lâche l’ordinateur, lâche l’obsession des mots, et quitte la maison pour se retrouver dans les rues presque désertes du quartier. Son pas est lent, elle traque les pièces éclairées et sans rideaux. Il lui reste deux heures avant le couvre-feu imposé par le gouvernement.

Au deuxième étage d’un duplex, lumière tamisée, les silhouettes de deux personnes dansent devant une fenêtre. L’inconnue soupire, seule, avec les dernières heures de 2021.

Elle poursuit son chemin et s’immobilise devant une fenêtre s’ouvrant sur une pièce envahie par un éclairage violet.  Aucune présence. Envoûtée par l’ambiance, la promeneuse est certaine que l’actrice Isabella Rossellini, dans une scène du film de David Lynch, apparaitra avec sa peau de neige, ses lèvres peintes de rouge, ses paupières poudrées de bleu, son dos dénudé dans une robe noire moulante, chantant Blue Velvet2.

Plus loin, l’inconnue est attirée par une maisonnette de style shoebox3. Elle est si proche du trottoir que la passante pourrait faire deux pas et être à l’intérieur. Des rideaux en tissu pendent de chaque côté de la fenêtre du salon. Un divan à trois places, brun foncé avec des rayures horizontales dorées, appuyé sur un mur de papier peint à fleurs. Deux photos, en noir et blanc, accrochées. À gauche du divan, le portrait d’un homme. À droite du divan, le portrait d’une femme en robe de mariée. Dans un coin, sur une table d’appoint, une lampe en laiton avec un motif fleuri est allumée. Dans ce décor figé par le temps, l’inconnue imagine un couple de plus de soixante ans de mariage. Un vent de tendresse enveloppe la femme-qui-voyage-dans-les-fenêtres-des-autres.

Tout en continuant à musarder, sa mémoire dérive vers une autre maison shoebox. C’était en 2006, un dimanche soir d’hiver, un ancien quartier ouvrier de Montréal, une rue sans issue. C’était la maison d’enfance de l’amant de l’inconnue. Le père de l’amant était mort depuis plusieurs années. Et sa mère, Marie-Laure, était décédée depuis quelques mois et y avait vécu jusqu’à sa mort. L’amant avait vidé la maison et elle était vendue.

L’homme avait été un ami durant quelques années, et un amant le temps d’un hiver. L’amant d’un soir de la semaine, toujours le même, celui du dimanche. Vers 15 h, il appelait. La conversation était toujours très courte. Est-ce que l’on se voit ce soir ? Et l’inconnue répondait par un oui ou par un non. Rien de plus. Si elle disait – oui – il venait la chercher à 19 h. Il était toujours à l’heure.

Elle aimait lire, lui aussi. À chaque fois qu’ils se rencontraient, il la nourrissait de livres. Elle se souvient du premier qu’il lui avait prêté. Le bonheur a la queue glissante d’Abla Farhoud4. Elle découvrait une écrivaine, une écriture en délicatesse, et Dounia, la vieille femme libanaise du roman. L’amante avait pleuré.

L’amant était à la retraite, et toutes ses actions, ses paroles étaient encore teintées de son passé de syndicaliste. Il était très engagé dans la communauté, des heures de bénévolat dans le corps. Le samedi matin, il boxait. Lors d’une conversation où l’amante s’intéressait à sa passion, il lui a demandé si elle l’accompagnerait à son centre de boxe. Elle a dit oui. Il a ajouté « si tu veux essayer, je demanderai à mon entraineur de t’enseigner la base. Elle a répondu « oui ». Pendant trois samedis l’amante a tenté d’apprendre à boxer. Après le troisième cours, elle dit à l’amant « tu sais, mon genre c’est si je tombe sur le dos, j’y reste pour regarder la voûte céleste, attendre la chute les flocons de neige sur mon visage. » Il a ri.

L’amant du dimanche et l’inconnue aimaient se promener dans les rues du Vieux-Montréal. L’amant avait une qualité rare, celle d’une âme consolatrice. Et l’amante avait un grand besoin de consolation.

Un dimanche soir, l’amant lui demanda si elle voulait passer quelques heures avec lui dans la maison vide de Marie-Laure. C’était la dernière fois qu’il pouvait y passer du temps, car le lendemain, il devait remettre les clés aux nouveaux propriétaires. L’amante honora le désir de son amant.

Deux jours avant la soirée dans la maison vide de Marie-Laure, il y avait eu une tempête de neige. Le soir de leur rencontre, plusieurs rues de Montréal n’étaient pas déneigées et la rue de la maison shoebox en faisait partie. Quand ils sont arrivés devant la maison de Marie-Laure, un banc de neige la cachait des regards. Ils ont escaladé le banc de neige et avec leurs pieds ont poussé la neige qui bloquait la porte d’entrée. La maison était froide. L’amant a fait le tour des thermostats. Leurs manteaux sur le dos, ils ont attendu la chaleur. L’amant ne voulait pas l’éclairage des lumières électriques. Il avait des chandelles. Aucun meuble. Aucun électroménager. Seulement des rideaux blancs de dentelle dans le salon. L’amante avait l’impression d’être une squatteuse. En plus des chandelles, l’amant avait apporté une bouteille de vin, deux coupes en verre, des croustilles et des couvertures de laine qu’ils ont déposées sur la moquette à poil long, de couleur brune et beige.

Ils se sont faits un lit de couvertures et se sont allongés. Ils ont bu quelques verres de vin. La chaleur est enfin arrivée, et ils ont enlevé leurs manteaux. Ils ont discuté des derniers livres lus et l’amant a partagé de moments intimes de sa vie avec sa vieille maman. Et sans se presser, avec les flammes dansantes autour d’eux, ils se sont déshabillés. De longs baisers, et l’amour en silence, comme si Marie-Laure dormait de l’autre côté du mur. Vers 2 h du matin, les amants ont quitté la maison vide emmurée derrière un banc de neige.

Quand l’amante, couchée dans son lit, ressentant encore la peau chaude de son amant sur sa peau, elle pensa que pour une fois, c’était elle qui avait été la consolatrice.

Le souvenir de 2006 quitte la promeneuse. Elle observe le ciel, aucun signe de neige.

Il est l’heure de retourner à la maison, car le couvre-feu approche.

Le matin du 2 janvier 2022, enfin, une bordée de neige.

L’inconnue ouvre l’ordinateur, clique sur lien de La lettre quotidienne de Mediapart. Son attention capte immédiatement un titre en caractères gras.

« 3 féminicides en moins de 24 heures.
Nous sommes le 2 janvier 2022, et 3 hommes ont tué leur compagne ou ex-compagne. Le gouvernement français n’en dit pas un mot. »5

 « Et ce monde étrange continue de tourner. »6 Une larme d’impuissance coule, les paupières de l’inconnue se referment, et une grande tristesse renverse son cœur.

Durant des heures, l’inconnue tente de capturer les mots, son cœur à sec, elle capitule. L’inconnue s’habille d’hiver, prend la pelle au bas de l’escalier, et tout en déneigeant l’auto, la vie de ses pensées reprend.

Avant que la lumière du jour s’éteigne, les pas de l’inconnue la conduisent à la patinoire du quartier. Des jeunes jouent au hockey. Une fille est la gardienne de but. Juste à côté, la patinoire des petits. Fillettes et garçonnets chaussés de leurs patins, tombent, pleurent et se relèvent. Les parents consolent et tiennent la main. L’inconnue passe près d’un papa, les regards se croisent, Bonne Année qu’il lui dit, et son petit de quatre ans lève la tête, Bonne Année !

Elle poursuit son errance. Et dans l’heure incertaine, celle de l’heure hivernale où les lumières artificielles commencent à éclairer l’intérieur des demeures, l’inconnue retourne vers son appartement. À l’intersection d’une rue, une grande maison protégée par une haie de cèdres saupoudrée de neige, est dans la noirceur. Mais la blancheur à l’étage supérieur arrête la marcheuse.

Une immense pièce luciole. Sur les murs lactés, des toiles, de toutes les grandeurs, explosent de couleurs. Soudain, il y a un mouvement à l’intérieur de la pièce illuminée. Au centre de l’espace, une femme, debout, devant un chevalet, peint. La peintre dépose le pinceau, recule, et s’approche de la fenêtre. L’inconnue ne bouge pas. Est-ce que la femme–peintre détecte l’inconnue sur le trottoir ? La peintre semble scruter l’horizon du soir. Les doigts de l’inconnue se recroquevillent sous la peau de cuir de ses gants rouges, ses yeux s’agrandissent, sa nuque plie légèrement vers l’arrière, les battements de son cœur se bousculent, car le visage et les cheveux de la peintre se distinguent clairement. C’est la Dame aux cheveux de neige.

L’inconnue ne peut l’expliquer, mais elle sait, que le réel et l’imaginaire ont, parfois, ce pouvoir de s’entremêler. Elle se détend, longe la haie de cèdres, et de retour dans son appartement, elle écrit, avec la présence des deux Dames aux cheveux de neige jusqu’à minuit. Fatiguée, elle ferme tout. Sous les draps, elle sent son corps se délester du poids de la journée et s’endort avec le ronronnement monotone du purificateur d’air. Les heures de la nuit avancent.

Au matin, l’inconnue se lève, ouvre le rideau de la fenêtre de sa chambre. Dehors, la neige éclate sous le soleil. L’inconnue se souvient qu’elle a rêvé de la Dame aux cheveux de neige qui lui a murmuré « empile dans tes rêves, empile toute la neige, avant qu’elle disparaisse de la terre. »

Christiane

Le 5 janvier 2022

© 2022 Espace Mouvant – Christiane Martin

SOURCES :

1Neige, Orhan Pamuk, Éditions Gallimard, Collection du Monde Entier, 2005

2Isabella Rossellini dans la scène du film BLUE VELVET de David Lynch en 1986

Bobby Vinton (version de 1963 et que l’on peut entendre dans le film)

3 Maison shoebox

4Le bonheur a la queue glissante, Abla Farhoud, L’Hexagone, Montréal, 1998

5Mediapart : journal d’information numérique, indépendant et participatif en France.

6Rose Hawthorne (20 mai 1851-9 juillet 1926). C’est en lisant un roman de Paul Auster que j’ai découvert Rose Hawthorne. SEUL DANS LE NOIR / Paul Auster, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf, Leméac/ Actes Sud, Montréal/Arles (France), 2009, 186 pages (phrase de R. Hawthorne à la page 182). Pour en savoir plus sur la vie de Rose Hawthorne

4 Replies to “LA DAME AUX CHEVEUX DE NEIGE”

  1. Bonjour Christiane! J’ai commenté ton texte dans la section appropriée mais de toute évidence ça ne semble pas avoir fonctionné. J’écrivais: Ton texte est d’une beauté cinématographique. On y perçoit autant la blancheur de la neige que la lourdeur de l’humidité du temps qu’il fait. La beauté poétique de la rencontre des êtres me laisse sans mot. Il s’entend que ta plume est réconciliatrice. Un petit bijou d’émotion profonde dans la simple complexité des sentiments… Claude M. XOXOX J’ai hâte de te prendre dans mes bras!

  2. Bonjour Christiane,

    j’ai fait le tour de ton quartier, de la vie dans ces maisons…par les fenêtres encore ouvertes…avec la douceur de la neige et les émotions qui se ressentent à travers ces petits moments d’une vie. L’amant. Merci comme Toujours!

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