LA VOIX DE MA MÈRE

Marie-Claire, ma mère
20 janvier 1922 – 14 juin 2021


Marie-Claire, fillette, son cahier ligné de 1936 et son agenda 2008-2009. Photo : Christiane

« Mais seule une mère peut marcher
avec le poids
d’un second cœur qui bat. »

Ocean Vuong1

C’ÉTAIT L’ÉTÉ, LE PLEIN DE L’ÉTÉ, et je grelottais sur le bord du Grand lac Nominingue. Le vent de juillet, trafiqué en novembre, pénétrait jusqu’à mes os. Des voix bourdonnaient autour de moi. Près de la souche d’un pin, un homme à quatre pattes fouillait, avec une truelle, un petit carré de terre. Plus loin, une femme portant un chapeau à la Indiana Jones, se relevait avec un sourire à repousser le gris de la journée, c’était la cheffe de l’équipe d’archéologie. La joie se manifestait sur tous les visages. Des tessons de poterie d’entre 500 et 2 500 ans et un grattoir en chaille Onondaga de plus ou moins 3 000 ans sont exhumés.2

Ce jour-là, on déterrait des artéfacts. 72 heures plus tôt, j’enterrais ma mère, Marie-Claire.

Entre le jour du décès de ma mère et le jour de des funérailles, je suis retournée à la résidence où elle avait vécu. J’ai poussé la porte de la chambre, ma mère ne m’attendait pas et elle ne m’attendrait plus. J’ai vidé la garde-robe, les tiroirs de son bureau, sa table de chevet et l’armoire à pharmacie. J’ai décroché les cadres, des photos de ses enfants et petits-enfants. Je suis absente sur les murs.

J’ai vidé une vie de 99 ans, 5 mois et 25 jours. « Vider, le verbe me gêne » écrit l’auteure, psychanalyste et photographe, Lydia Flem3, qui après la mort de sa mère doit vider la maison de ses parents. Ce que je vis avec ma mère est un peu différent. Ce n’est pas une maison, c’est une minuscule chambre. Ce processus de se défaire des choses, au gré d’une longue vie, s’était fait très graduellement pour mes parents. De la maison familiale, où nous vivions toute la famille, à la dernière chambre de ma mère, il ne restait presque plus rien.

Ce dernier geste – vider – une chambre, et pas n’importe laquelle, était celle de ma mère. Seule, sans sa voix qui donne son accord sur le tri – à conserver, à jeter ou à donner -, seule, je l’étais. Vide, je me sentais.

Et Barbara chante « Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes, mais les choses nous parlent si nous savons entendre. »4

Une pile de vêtements à donner. Une pile de vêtements et objets à jeter. Dans deux bacs de rangement, j’ai mis ce que je conservais de ma mère. Albums de photos, trois châles, un beige, un blanc, un noir, un vieux jeu de cartes, deux porte-monnaie en cuir, gravés avec ses initiales, une boîte rouge en métal de Noël, quelques bijoux en or, plusieurs de pacotille, ses bijoux du temps des fêtes en pierres du Rhin (trois colliers de différentes longueurs, deux paires de boucles d’oreilles, un bracelet, une broche), deux bérets, plusieurs foulards, une robe de chambre, couleur lilas, que je lui avais achetée il y a quelques mois, et que je porterai, même si elle est trop grande.

Dans une boîte de chocolats, qu’elle avait dû recevoir au temps où elle recevait de la visite comme elle disait, reposait son chapelet en argent avec ses grains de cristal, aux reflets aurore boréale. Le chapelet était brisé, le crucifix n’y était plus relié.

Le chapelet entre mes mains, les grains roulaient sous mes doigts jusqu’à mon enfance. La chambre à coucher de mes parents était au rez-de-chaussée, près de la grande cuisine familiale et du salon. Les quatre chambres des enfants étaient toutes au deuxième étage. Avant d’aller me coucher, je jetais un coup d’œil vers la porte de la chambre à coucher de mes parents. Parfois, la porte était entrouverte, ma mère agenouillée, avec son chapelet. J’entendais, une prière mâchonnée, celle du Notre Père. Plus d’une cinquantaine d’années ont passé, le même chapelet roule sous mes doigts. J’ai replacé le chapelet et le crucifix dans l’ancienne boîte de chocolats, et un autre souvenir est remonté.

Ma mère, veuve depuis quelques années, vivait dans un joli appartement sur le bord de la rivière Yamaska à Saint-Hyacinthe. Lors de l’une de mes visites, en pleine conversation, elle m’a lancé d’un trait « j’ai dit au curé que je n’irais plus à la messe, j’ai assez donné ». Est-ce à ce moment qu’elle a placé le chapelet dans la boîte vide de chocolats ? Aujourd’hui, je regrette de ne pas lui avoir demandé ce qu’elle voulait dire par « j’ai assez donné ». Je ne sais pas si c’était une coïncidence, mais quand elle m’a dit cela, Pierrette, sa fille aînée tant aimée, était décédée depuis quelques mois du cancer à 58 ans.

Un an, après la mort de ma sœur, ma mère ne voulait plus cuisiner, ni s’occuper de son appartement. Elle voulait vivre dans une résidence pour personnes âgées. Je ne voulais pas. C’est ce qu’elle désirait.

Le chapelet, en deux parties, était-il le cœur brisé de ma mère, celui d’avoir perdu sa fille tant aimée, celle qui vivait près de chez elle, de l’autre côté de la rivière. Et nous, ses autres enfants, n’avons pris soin du chagrin caché de notre mère. Aucun de nous.

Je n’ouvrirai plus la porte d’entrée de la résidence, je ne prendrai plus l’ascenseur, je ne longerai plus le long couloir, presque désert, je ne pousserai plus la porte de sa chambre, je n’embrasserai plus ma mère, assise près de la fenêtre, dans son fauteuil vert élimé.  

Avec les deux bacs de rangement, je suis revenue à Montréal. Sur la table de la salle à dîner, comme des artéfacts, j’ai étalé ce qui restait de Marie-Claire, ma mère. Au centre de la table, une photo d’elle. 

J’ai pris la boîte de métal rouge de Noël que je n’avais pas encore ouverte. À l’intérieur, une dizaine de médailles religieuses, des pièces de monnaie, des boucles d’oreilles dépareillées, son carnet d’adresses en lambeaux, retenu par un élastique, et un minuscule agenda de la compagnie de cosmétique Yves Rocher – Septembre 2008 – Janvier 2010.

En ouvrant l’agenda, à la première page, mon prénom et mon numéro de cellulaire. Ce n’est pas son écriture, ni la mienne. Je laisse mes doigts tourner les pages.

Elle note tout. En passant par les prénoms – enfants, petits-enfants, voisines, frère, belle-soeur, cousins, cousines, ami.e.s – ses rendez-vous, les changements des saisons, le beau temps, le mauvais temps, ses malaises, ses activités. Entre les pages, je sens l’attente. Ma mère attend quelqu’un, quelque chose.

Je suis la fille, archiviste, de ma mère, je transcris quelques-uns des mots griffonnés, parfois de courtes phrases qui témoignent de son passage, transcrire ses mots « pour redonner la parole des gens ordinaires », comme le nomme l’historienne Arlette Farge.5

La première entrée de 2008 – 8 septembre « j’ai fait le ménage de mon garde-robe avec N.*, après été au centre d’achats. Merci. »

24 octobre « écouté de la musique. À 18 h, joué aux cartes »

12 novembre « rendez-vous chez le docteur avec L., j’ai eu mon vaccin »

24 décembre « je ne vais pas nulle part. Mon pouls est à 84 »

28 décembre 2008 « c’est sombre, c’est ennuyant, grand vent »

Quelques traces en 2009.

6 janvier « un trouble avec ma carte Visa »

19 février « visite de Barak Obama à Ottawa. Christiane m’a appelée. »

15 mars « Beau soleil. Madame G. est venue. N. m’a appelée »

2 avril « permanente à 9 h. G. est venue, dîner au restaurant Lussier »

13 mai « aller voir madame M. S’asseoir dans les balançoires et après marcher »

23 juin « été au parc avec madame G. »

7 juillet « ça ne va pas. Il tonne un peu, beaucoup de pluie »

25 août « Beau soleil. Ça va pas »

13 septembre « j’ai gagné au bingo »

10 octobre « Christiane va à Nominingue »

28 novembre « Madame C. est décédée »

15 décembre « j’ai eu un engourdissement plus fort à 1 h 10 »

Dernière entrée dans l’agenda – 2 janvier 2010 « veillée chez M. L. est venue me chercher. Christiane a appelé, elle viendra demain »

Une photo en noir et blanc tombe à mes pieds. Une fillette, avec sa frange carrée, pose sagement. Derrière elle, un arbre. À l’endos, ma mère a écrit son prénom et son nom, pas de date. Je n’avais jamais vu cette photo.

Ma mère as été de ces femmes dont on ne sait rien ou presque. Qui était la petite fille sur la photo ? Est-ce qu’elle avait des rêves ? Avait-elle été aimé par ses parents ? Est-ce qu’elle voulait des enfants ? Est-ce qu’elle en voulait autant ? Dix grossesses. Est-ce qu’elle nous désirait ? Est-ce qu’elle aimait ce travail, si difficile, sur la ferme ?

Quand je me retrouvais près d’elle, je lui posais des questions pour tenter de mieux la connaître, la comprendre. Sur son enfance, ses années de jeune fille, de jeune mariée, ses accouchements, et elle répondait inlassablement « je ne sais pas, je ne m’en souviens plus ». Et cela, même avant le déclin de sa mémoire. Ma mère n’a jamais su se dire, ni se raconter. Un voile opaque l’entourait. Elle a été prisonnière du moule de la société de son époque. « Je ne sais pas, je ne me souviens plus » sont les phrases que j’ai entendues le plus souvent de ma mère.

Dans la boîte de ses photos, j’ai aussi retrouvé un cahier noir ligné, les pages jaunies, certaines détachées, les autres tenant par l’agrafe du haut. Un cahier d’exercices de son école de Saint-Liboire, le village où elle était née. Elle écrivait avec une plume fontaine à l’encre bleue.

Le cahier débutait le 4 novembre 1936. Chaque page avait un thème différent. Analyse logique. Rédactions. Notes géographiques. Anagrammes. Synonymes. Développement.

À la page du 14 décembre 1936, ma mère écrit « LETTRE À MES PARENTS. « Votre petite fille prie d’agréer les voeux de bonne et heureuse année…. [et plus loin] Soyez assuré pour ma part que que je ferai mon possible pour vous plaire au travail et à mon année d’étude que je continuerai avec attention puisque c’est probablement la dernière. » Ma mère avait 14 ans et 11 mois.

La dernière page. « DICTÉE. LE CORPS. Le corps est un ennemi dont il faut se défier on ne doit le ménager qu’autant qu’il est nécessaire. Il est juste qu’il souffre… »

L’agenda Yves Rocher, 15 mois d’une vie de plus de 99 ans, et le cahier de ses 14 ans, sont les deux objets qui me sont les plus précieux et les plus intimes de ma mère. Son écriture, à deux moments de sa longue vie, son corps penché vers le papier, une plume entre ses doigts, c’est ma mère.

Durant des semaines, j’ai laissé tout ce qui restait de sa vie sur ma table. Je regardais sa photo, vieille femme et celle fillette, je caressais ses bijoux, j’errais dans l’appartement, en pyjama, son long collier de perles autour de mon cou. Je lisais à voix haute, passant de l’agenda au cahier ligné, certaine qu’elle était tout près, certaine d’entendre « je ne sais pas, je ne me souviens pas ».

Deux jours avant sa mort, ma mère a prononcé ses derniers mots. C’était le samedi soir, vers 20 h. J’avais passé la journée auprès d’elle et je me préparais à partir. Ma mère était dans le lit d’hôpital que le CLSC avait prêté à la résidence. Elle ne mangeait plus, buvait un peu, et sommeillait de plus en plus. Ça faisait 48 heures que la docteure avait débuté le protocole des soins de confort. La chambre, enveloppée de la chaleur de la journée, était sous silence. L’infirmière de l’équipe du soir était avec nous. J’ai enlevé mon masque, embrassé ma mère et murmuré Bonne nuit, je t’aime, je reviendrai demain matin.

Je n’ai pas eu le temps de me relever que ma mère a ouvert ses yeux embrumés par la drogue, a tourné légèrement la tête, et a planté ses prunelles dans les miennes. Ses lèvres se sont ouvertes, et elle m’a souhaité, comme elle le faisait depuis tant d’années « bonne route ». Ses paupières sont retombées, j’ai glissé mes doigts dans ses cheveux argentés, si fins.

Elle a ouvert ses yeux à nouveau. Et d’une voix qui n’était pas celle du « bonne route », ni la voix des dernières semaines, c’était une voix venant des profondeurs. Celle – peut-être de ce lieu maternel où j’avais habité neuf mois – comme si la drogue avait déterré, soulevé des mots et des sentiments, inconnus ou oubliés, une voix claire et puissante qui a poussé un « je t’aime ».

J’ai reculé. Je me suis retournée vers l’infirmière, et sans hésitation, comme si elle comprenait ce qui se passait dans ma tête, l’infirmière aux yeux mouillés, « oui, vous avez bien entendu, oui, votre mère vous a dit « je t’aime ».

Pour la première fois de sa vie. Pour la dernière fois de sa vie.

Christiane, fille de Marie-Claire,

Le 17 décembre 2021

© 2021 Espace Mouvant – Christiane Martin

*Pour les entrées de l’agenda de ma mère 2008-2009, j’ai écrit seulement la première initiale du prénom ou du nom de famille par confidentialité et respect des personnes nommées. Je n’ai pas changer ses mots, je n’ai pas corrigé son français.

1 Ocean Vuong, Ciel de nuit blessé par balles, traduit de l’anglais par Marc Charron, préfacé par Kim Thúy, Mémoire d’encrier, p. 34.

2 https://www.lequotidien.com/2021/09/03/quebec-nominingue-odanak-3e115c8fed7257de0236c7f360e7472

https://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/1812549/fouilles-archeologie-anichinabes-algonquins-nominingue

Chaille Onondago : Une chaille (un chert en anglais) est une concrétion partiellement silicifiée au sein de masses calcaires. Les Onondagas (ou OnontaguésOnondages) sont une tribu amérindienne iroquoise, membre auparavant de la confédération des Cinq-Nations. Leur langue, l’onondaga, est apparentée aux langues iroquoiennes. (Wikipedia)

3 Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Éditions du Seuil, 2004, p. 16

4 https://www.youtube.com/watch?v=dc6GqKknlhs

5 Arlette Farge, Des lieux pour l’histoire, Éditions Seuil, 1997

8 Replies to “LA VOIX DE MA MÈRE”

  1. Récit très touchant qui m’ a arraché quelques larmes. Quel lien magnifique avec l’archéologie et les souvenirs de ta mère. À l’ère du jetable et de la surconsommation, on oublie trop souvent la signification des objets qui nous accompagnent et que nous chérissons.

  2. Wow ! Très touchant Christiane !
    Son Je t’aime m’a évidemment noué la gorge.
    Quel beau cadeau tu as reçu, et tu le méritais !
    Merci pour ce partage !

  3. Hello Christiane,
    I was pleasantly surprised to see your blog in my inbox and read it in its entirety. I was moved to tears. Thank you for sharing such a personal story. Many of us have a similar yet different version but are unable to describe it in such an eloquent and touching way. You are very talented. xoxo

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