LA FEMME QUI A TANT PLEURÉ

Image par Krzysztof Pluta de Pixabay

« Aux vulnérables et aux endeuillés. »

Sarah Chiche
(La dédicace de son roman Saturne)1


ET C’EST AINSI QUE TOUT COMMENÇA. Le ciel abandonna le ciel, la terre abandonna la terre et les larmes abandonnèrent les yeux des humains. Il y eut un tonnerre de cris, de rage et de désaccords.

Puis une grande fatigue arriva, un silence perça l’air de l’univers, d’anciennes rivières s’ouvrirent et une sagesse venant de l’Antiquité « où pleurer était considéré comme un geste humain, héroïque même, et non comme une faiblesse »2 coula dans les veines de tous les vivants.  

Et c’est ainsi que la fragilité retrouva son chemin. Le ciel retourna dans le ciel, la terre retourna à la terre et les larmes retournèrent dans les yeux des humains.     


Heures d’hiver au bord de la rivière. Concert de craquements. Glace. Branches. Crac Crac Crac résonnent jusqu’à mes os. Depuis quelques jours, tout m’irrite. Crac Crac Crac tout remonte à la surface des eaux.  

Les journaux, les réseaux sociaux, les revendications, les chicanes, la haine, la colère, les anti-ci, les anti-ça, le vaccin qui arrive, qui n’arrive pas, j’en aurai plus que toi, je les garde pour moi, c’est moi avant toi, eux y’en auront pas, les mots que l’on peut dire, ceux que l’on ne peut pas, les femmes que l’on tue, nous tuent, encore et encore, aller sur Mars pour l’avancement de l’humanité, dit un homme tout excité, on est tellement heureux, merci Mission Perseverance3, ici-bas, « 2,2 milliards de personnes qui vivent sans accès à de l’eau salubre »4, des enfants meurent de faim, des pauvres, des oubliés, mais y’a des argentés, leurs rêves, aller sur Mars, sur la Lune, le ciel déjà pollué de satellites, comme si on avait pas assez pollué Terre et Océan.

Quand j’étais petite, je rêvais. Presque vieille, je rêve encore. Du ciel, de la lune, des étoiles, j’en rêve de jour pour qu’ils habitent mes nuits, j’en rêve, ça ne veut pas dire que je veux y aller, faut-il avoir tout sous la main, sous les yeux, faut-il toucher à tout pour voir si ça existe, faut-il tout avaler ?

Les rêves – trop réels – des autres m’épuisent. Je suis si fatiguée. Honte de ma fatigue. Tant de personnes (plusieurs sous-payées) sont toujours dans le brasier pandémique.

Crac Crac Crac, je retourne m’enfermer chez moi comme si je n’étais pas assez enfermée depuis un an.

Les semaines passent. Je supporte à peine le quotidien, mais il y a les marches avec une amie, certains livres qui te plantent des phrases soignantes dans le cœur. Peu à peu, les tensions se relâchent, le corps s’apaise et l’air devient plus respirable. Le printemps est presque à mes pieds. Le barrage de colère cède et les larmes inondent la rivière. Tout me fait pleurer.  

Pleurer en regardant le film Minari5 à la scène de la chambre à coucher où le petit garçon coréen, au cœur fragile, a peur de s’endormir et de ne plus se réveiller. Sa grand-maman pour le consoler, le couche près d’elle, l’entoure de ses bras et ils s’endorment.

Pleurer durant l’entretien de Lee Isaac Chung, réalisateur du film Minari (entretien offert à la suite du film). L’interviewer lui pose une question en lien avec la scène où j’ai versé des larmes. Derrière l’écran la voix de Lee Isaac Chung se prend dans un filet d’émotions et il s’éloigne de l’écran, « I’m sorry » dit-il. Je sais qu’il ne pouvait pas m’entendre, les mots sont sortis « s.v.p ne sois pas désolé, montre tes larmes. »

Pleurer en écoutant le Téléjournal de 18 h de Radio-Canada au cri du cœur de la journaliste Josée Legault6, sœur aidante de sa sœur Manon, déficiente intellectuelle. À la fin de l’entrevue, la journaliste, voix chevrotante, « je m’excuse ».

Je veux vos visages dessinés par vos larmes, vos visages éclairés par cette eau salée sur vos joues, vos visages défigurés par le chagrin, s.v.p. donnez-moi vos larmes, j’en ai besoin.

Pleurer dans l’auto le jour du 11 mars, à la radio des voix chantent « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai »7

Pleurer au rituel matinal – crème sur mon corps -. Au mollet droit. Où est passé son galbe ? Ne plus danser le tango. Un an. Et le visage de ma mère s’est pointé, un an, sans la toucher, un an. Elle tombe de plus en plus. Je pleure pour un mollet mou.

Pleurer de toutes mes larmes, elles contiennent les mots — arme — et anglais — arm — (bras). Lâchons nos armes. Ouvrons nos bras.

Pleurer de cette culpabilité que je traîne envers mon frère Gilles, mort il y a dix mois. Un souvenir qui me console. Un peu. C’est le visage de la docteure du CHSLD au pied du lit de mon frère pendant que je tenais la main de Gilles avec ma main gantée. Trois mois sans voir mon frère. Quatre petites heures auprès du mourant inconscient. La colère de la docteure. Colère qu’elle retenait en disant « ce n’est pas la façon de faire, c’est tout simplement pas humain ce que l’ont fait aux mourants, aux personnes âgées et à leurs familles. »

Pleurer de cette maudite peur de vieillir seule et cela m’est difficile de l’avouer, en plein jour, sur cette page. J’aime la solitude, j’y suis bien et j’en ai besoin pour respirer dans notre monde, mais la pandémie me montre un autre versant.

Pleurer de la peur de ne plus vivre une autre histoire d’amour, de ne plus exister dans les yeux d’un homme, de me flétrir, seule, derrière les pages d’un livre.

Pleurer qu’aucune main aimante, une main qui connaît mes fragilités, mes grandeurs, mes petitesses, ne me tienne pas la main et qu’une voix tendre ne murmure pas mon prénom à la porte de la mort.

Pleurer d’une histoire au Nouveau-Brunswick avec Lonny et Kendyl qui sont mariés depuis 60 ans8. Kendyl souffre de la maladie d’Alzheimer et il est à l’hôpital depuis juillet 2020 en attente d’un transfert dans un centre de soins prolongés. En février dernier, Lonny, 80 ans, visite son mari et lui touche la main. Une infirmière la surprend. Lonny ne suit pas les règles et celle-ci lui rappelle. Lonny retourne à la chaise, à 2 mètres de son mari, mais il est trop tard, deux agents de sécurité arrivent et escortent Lonny, 80 ans, hors de l’hôpital. « Touch me I say » écrit la poète Natalie Diaz.9

Plongée sous-marine dans mes larmes, je remonte à la surface quand je visite ma mère de 99 ans. La porte de sa petite chambre est ouverte, je m’appuie sur le cadre de la porte, tout est comme ma visite précédente. Elle sommeille dans son vieux fauteuil vert, la tête penchée, toujours vers la gauche, les lunettes sur le bout du nez, les mains entrelacées sur son vente, la télé ouverte, puis j’avance tout en douceur, Maman, Maman. Rien, j’avance encore, Maman.

Depuis un an, je n’ai jamais autant prononcé Maman de ma vie. Peut-être que je me reprends pour toutes les fois où j’ai oublié de le dire.

J’avance. Maman. L’ouïe baisse. Maman. Plus fort tout en cherchant la tonalité juste pour que Maman résonne d’amour. J’avance. Maman. Sa tête se soulève. Maman. Elle s’incline vers l’avant, regarde l’écran de la télé, je suis près d’elle, Maman, je suis ici. Enfin, elle me voit

-Tu pensais que Maman venait de la télévision
-(silence)… ben oui

Elle rit. Je ris. (sous nos masques)

Louise10, l’infirmière-chef de la résidence vient nous faire ses salutations. Elle quittera son poste dans quelques jours. Elle reste près de l’entrée de la chambre. Je vais vers elle, même si je sais qu’elle reculera. Il fait toujours – 20 0C près de Louise. Tu veux lui parler, dis ce que tu veux en cinq mots, elle répond en deux mots. Depuis cinq ans, j’ai appris à naviguer avec elle, car j’ai une grande confiance dans sa façon à prendre soin des personnes âgées.

Aujourd’hui, elle ne recule pas. Elle a autre chose à me dire que « je m’en vais… ». Elle jette un regard vers ma mère, se déplace légèrement pour être en face de moi et replace son masque. J’attends. Un lac se forme dans ses yeux noirs. Elle baisse son visage, sous sa blouse d’infirmière, sa poitrine se gonfle, une, deux, trois fois, je ne la presse pas. Ses yeux reviennent dans mes yeux, il n’y a plus d’eau, ils sont rouges. « Je veux te dire, profite de ta mère, elle change beaucoup ces dernières semaines, elle mange moins, elle est de plus en plus fatiguée, profite de tous tes moments avec elle. »

Je ne pleure pas à ce qu’elle raconte, depuis quelques semaines je vois les changements chez ma mère. Je suis émue par la femme devant moi. Une fissure dans son armure. Des larmes presque déversées. Deux femmes masquées dans une dernière rencontre, une fille aime sa mère, une soignante aime ses vieux, ses vieilles.

Louise retourne à son bureau. Dans le silence de la chambre, un cri dans le fond de ma tête au diable les consignes, et habillée en protection Covid, mes bras enveloppent ma mère. La première fois en un an.

Il est temps de la quitter, et comme toujours, quand je suis près de la porte, elle dit, ma mère :

-Tu t’en vas déjà
-Oui, je m’en retourne chez moi, à Montréal
-Je m’en vais chez moi aussi (et fait un mouvement vers la marchette)
-Tu es chez toi Maman.

D’un doigt, je pointe en nommant l’un après l’autre « ton lit, ta courtepointe, ton fauteuil, ta télévision, tes photos de famille, tu es chez toi, Maman ».

Vaincue, ma mère s’enfonce dans le fauteuil, bonne route, qu’elle dit.


ET C’EST AINSI QUE TOUT COMMENCE. Un matin, très tôt, je suis réveillée par le chant d’un oiseau sur la branche du chêne, les yeux à peine ouverts, je lui demande « est-ce toi qui revient à chaque année » ? Sa réponse ne se fait pas attendre, il chante à nouveau. De mon lit, je lance un bonjour, je glisse une main sous l’oreiller où mon carnet de notes dort avec un crayon oublié entre deux pages, je me retourne du côté cœur et sur une page blanche écrire

À 6 h 25, sur le bord de la rivière, un oiseau cherche une branche pour se reposer. C’est alors qu’il voit la femme qui a tant pleuré. Après quelques battements d’ailes, il trouve refuge sur son épaule. Dans la quiétude matinale du monde, la femme et l’oiseau sont immobiles. Le vent souffle un air de printemps sur le visage de la femme qui a tant pleuré. Elle rompt le silence et demande à l’oiseau

Après les larmes, qu’arrive-t-il ?

Heureux d’entendre la voix féminine, l’oiseau lui offre une mélodie pour la remercier de l’hospitalité de son épaule. Le vent s’emmêle dans les cheveux de la femme, l’aile de l’oiseau lui caresse la joue, la femme qui a tant pleuré sourit à la rivière, et l’oiseau s’envole.

 
Christiane

Montréal, le 25 mars 2021

© 2021 Espace Mouvant – Christiane Martin



  1. Sarah Chiche, Saturne, les Éditions du Seuil, 2020.
  2. Andréa Marcolongo, La Part du héros : le mythe des Argonautes et le courage d’aimer, trad. Béatrice Robert-Boissier, éditions des Belles Lettres, 2019, 272 p. (p. 48 pour la phrase citée).
  3. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1771662/perseverance-rover-nasa-arrivee-surface-mars-jeudi
  4. https://www.un.org/fr/observances/water-day
  5. https://digital.tiff.net/film/minari/ (pour le film et l’entretien avec le réalisateur)
  6. https://www.facebook.com/tj18h/videos/461447595057188
  7. Cérémonie de commémoration nationale des victimes de la COVID-19 au Québec – 11 mars 2021.
  8. https://www.cbc.ca/radio/whitecoat/cracks-in-patient-and-family-centred-care-exposed-by-the-pandemic-author-says-1.5889823
  9. https://poets.org/poem/excerpts-duned?mc_cid=7eec15de8f&mc_eid=a172d02ae9
  10. Son prénom a été changé

11 Replies to “LA FEMME QUI A TANT PLEURÉ”

  1. Que de tendresse dans ces fortes marées d’eau salée. Chère Christiane, je partage avec toi ces courants navigables jonchés de récits, d’écueils et de mirages…Vivement, que le printemps nous redonne le courage!
    Claude
    ❤️🥰💕🌹

  2. Merveilleux ce texte plein de tendresse, de tristesse et de compassion envers ta maman, cette humanité qui t’entoure et toi-même. J’adore. Merci de ce beau partage. Amitiés XX

  3. Beautiful expressions. I am sorry for the loss of your brother, the potential loss of your mother. These days I think often of those I loved who have passed. It has been a tough year. I love your writing. I would encourage you to see positivity and discovery and wonder and appreciation for human achievement in the Mars mission. Take care Christiane!

  4. Merci Christiane,

    Je suis touchée et bouleversée par ton texte.
    Ton talent d’écriture est immense.
    Sylvie😘

    Envoyé de mon iPhone

  5. Hi Christiane, I have just read your latest posting and found it incredibly moving as well as so poetic. I remember you telling us of your visit with your mom, Louise and giving your mom a hug. Enfin! Your tears are less now. I’m glad you ended with your early morning bird, such a wonderful harbinger of spring and hope.

    We are doing our seder tonight, again with zoom. May next year a better year for everyone. Calins, Mara

    1. Chère Marilyn, un Grand Merci for your words, it is very kind of you. And you are part of the persons who follow me with my mother (and it is because of Neil, my link in the text with the couple in New-Brunswick !). And I love the word « harbinger » I didn’t knew the meaning so I search for the translation « présage ». Encore une fois, Merci d’être présente à mes mots et dans ma vie. Et oui, l’an prochain, peut-être, tout sera différent, espérance. Amitiés, Christianexx

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