LA CHUTE DE 2020

Photo : Lorraine Bélanger, Nominingue, décembre 2020.

À mes lectrices et mes lecteurs,
MERCI de lire Espace Mouvant .

À vous,
douceur pour l’année 2021.
Et que la terre et l’humanité
marchent vers un nouvel équilibre.

Quelques jours avant Noël, en sortant de chez-moi, une légère couche de neige cache un rond de glace, je m’étale sur le trottoir tout près du chêne. Au-dessus de mes yeux pendent quelques feuilles rouillées résistant au début de l’hiver.

Ma mère s’attache à la vie. Quatre chutes en trois semaines. Elle tombe, elle ne crie pas, elle n’appelle pas, elle ne presse pas sur le bouton d’urgence, elle attend que quelqu’un fasse sa tournée. Quelqu’un passe, la relève et me téléphone pour m’avertir de sa chute. Rien de casser, sauf la dernière chute, un œil au beurre noir.

Depuis quelques mois, je voyage vers ma mère. De grands voyages avec le même itinéraire. Montréal-Saint-Hyacinthe, deux fois par semaine, 60 minutes à chaque visite, mettre le masque avant d’entrer dans la résidence, attendre la réceptionniste, attendre le bruit de la clé dans la serrure, bonjour-bonjour, enlever manteau, bottes, désinfecter les mains, signer le registre, répondre aux questions avez-vous des symptômes, prendre la température, enfiler tout le kit de protection, gants, lunette, blouse orangée où j’ai l’air d’être toujours prête pour l’Halloween et comme à toutes les visites on me répète ne vous promener pas dans les aires communes, rester dans la chambre avec votre maman, ne la toucher pas, n’enlever pas votre masque, laisser la porte ouverte. Oui. Oui. Oui. Je sais. Je sais. Le bouton de l’ascenseur. J’arrive maman.

Il est 12 h 30. Tout est tranquille dans le corridor, je rencontre quelques employé.es, les portes des chambres sont ouvertes, plusieurs personnes sont couchées dans leur lit, ma mère sommeille dans son vieux fauteuil vert aussi usé qu’elle.

Je n’ai pas écrit un texte depuis la fin de septembre dernier, coincée de partout, j’écoute, je lis toutes les autres voix, sauf la mienne. Écrire un dernier texte pour l’année 2020. Écrire. Qui. Quoi. Pourquoi.

Écrire. Un matin d’octobre, j’ai tombé d’amour pour un homme, le seul depuis le début de la pandémie. Pour lui, je me suis réveillée tôt. À 7 h 30, j’étais prête, avec mon premier café, j’attendais son appel. 8 h 15 le cellulaire vibre. Sa voix « je serai là dans cinq minutes ». Dehors, je l’attends. Lui, c’est le ferrailleur. Ma vieille Honda s’en va. Lui ne ressemble pas au ferrailleur imaginé dans dans ma tête, celui aux gros mots et aux tatouages. Lui, le ferrailleur, un tissu de velours qui arrête de manier les courroies à la vue de mes larmes, il avance et plus il avance, plus je m’embrouille dans des phrases, un geyser d’excuses désolée de pleurer pour un char rouillé vous savez elle appartenait à mon Homme mort il y a quatre ans avant elle appartenait à sa soeur aînée morte il y a quelques semaines notre auto a roulé sur les routes de l’Ontario, de la Nouvelle-Écosse, du Québec, de Montréal et j’en passe où toutes les fois à faire des détours juste pour un bon café latté sa chaise roulante dans la valise.

Pas de kleenex dans mes poches, je pleure, l’idiote du matin devant une dépanneuse et un inconnu. L’homme de velours à deux mètres de distance « vous n’êtes pas la première personne qui pleure quand je viens chercher son auto, surtout des femmes, des souvenirs de leur premier enfant dans le siège de bébé, de la première journée à la garderie, et une fois, un homme, un vieil homme, on lui enlevait son permis de conduire et avant que l’auto monte sur la remorqueuse, de ses deux bras il entoure tout ce qu’il peut d’elle. Il pleurait.

L’amour a été de courte durée. À 8 h 45, l’homme, l’auto et des souvenirs sont partis vers la ferraille. La poète Maude Smith Gagnon me console « Les objets, comme les paysages, existent autour de moi sans autre mérite que celui-là. Ils ne m’apportent aucun sens. Mais le fait de les partager avec toi, oui. »

Écrire sur les relations qui s’effritent. Écrire sur une dinde sauvage, au milieu de la rue, deux jours avant Noël. Écrire que j’ai acheté un chrysanthème fuji de couleur jaune, seul dans un coin du frigo chez Sara, la fleuriste de mon quartier. Un jeune homme rentre dans la boutique, entendre Sara aux yeux cernés « désolée, je n’ai plus de fleurs » et lui « je préfère offrir une plante verte à ma copine, en avez-vous ? ». La petite voix de cruella dans ma boîte crânienne me lance « à 30 ans, on t’offrait des fleurs, à 61 ans, tu te les achètes. »

Écrire. J’ai rêvé à mon frère Gilles, enterré au mois de juin dernier par une journée de soleil et de grand vent. À l’aube d’un jour de décembre, il est entré dans ma chambre, lui ne marchant plus depuis tant d’années, avançait dans la lumière d’un autre au monde, il s’est assis au pied de mon lit avec un sourire. À mon réveil, je n’ai pas bousculé ni le temps ni les draps ni le silence de sa présence.

Écrire. L’après-midi du jour de Noël, j’ai marché dans les sentiers boueux du parc avec mes humeurs toutes aussi boueuses.

Écrire. Mon souper de Noël. La jolie fleur jaune, deux chandelles, un verre de vin, une salade et une pizza sur la nappe en lin et dentelle que mes parents avaient achetée lors d’un voyage en Belgique dans les années 80.

Écrire. La soirée de Noël. J’ai sorti du fond de la garde-robe un sac avec mes souliers rose de tango et laissé tomber d’un cintre une belle robe noire. J’ai dansé le tango avec le chrysanthème fuji jaune.

Écrire. J’ai reçu une lettre écrite à la main d’un ami d’Allemagne, une autre écrite à la dactylo d’une amie libraire et deux cartes de Noël dessinées par des amies peintres.

Écrire. J’ai lu 113 livres en 2020 et mon tour de taille a pris quelques centimètres.

Écrire. Je n’ai pas goûté la peau de ma mère depuis mars 2020. Neuf mois. Je tente de retrouver tous les goûts de ma mère dans le ketchup aux fruits, les gâteaux aux fruits, les beignes au sirop d’érable et le sucre à la crème.

Écrire. Ce jour du 31 décembre 2020, c’est à ma mère, celle dont la mémoire chute vers l’oubli, que je donne la parole. Des bouts de nos conversations entre octobre et décembre.

14 octobre 2020 – Il est temps de quitter ma mère, je prends les cartes et les remets dans un tiroir, replace la petite table sur laquelle nous avions joué, dépose son verre d’eau, son livre de mots cachés, des kleenex et ouvre la télé. Une dernière fois, je la regarde, je suis près d’elle – à deux mètres –

-maman, j’aime quand tu prononces mon prénom, est-ce que tu peux me le dire ?

Une ombre passe dans ses yeux, elle cherche, elle hausse les épaules
– j’sais pu
-Christiane, je suis Christiane

Elle relève la tête.

-j’en ai une…
-qu’est-ce que tu veux dire par « j’en ai une » ?
-j’ai une Christiane dans ma famille

21 octobre 2020 – J’arrive à sa chambre et après lui avoir demandé comment ça va, elle me répond :

-c’est tout tout un adon que tu sois ici
-pourquoi ?
– parce que je viens d’arriver icitte
– où étais-tu ?
– ben, chez-nous
– où ça chez-vous ?
– chez-nous à Upton… ou… Saint -Liboire, je ne sais plus…
-est-ce que tu étais avec quelqu’un ?
-(hésitation) je ne sais plus,  j’ai une mémoire de petite vieille

(elle a quitté Saint-Liboire en 1943, Upton en 1994 et elle demeure à cette résidence (RPA semi-autonome) depuis juin 2016)

28 octobre 2020 – Vers la fin de ma visite, elle répète sans cesse

-pourquoi tu ne viens pas t’asseoir près de moi (silence) comme avant ? pourquoi ?

5 novembre 2020 – Aujourd’hui, ma mère est très fatiguée. Sa tête s’incline vers sa poitrine, ses yeux se ferment, ses deux mains entrelacées sur son gros ventre, sa respiration est rapide, après quelques secondes elle revient dans le jour de la chambre, son regard est vide et elle retourne immédiatement dans un sommeil léger. Son déambulateur entre nous, je sors mon carnet de notes et j’écris durant ses pauses de somnolence. Elle me surprend à écrire et me demande

-qu’est-ce que tu fais ?
-j’écris sur toi
-eh ben… y’a pas grand chose à dire (silence) est-ce que je peux lire ?

Elle prend mon carnet, lit, tourne deux pages et me le remet après quelques minutes.

-et qu’est-ce que j’ai écrit sur toi ?

Elle tourne son visage vers la fenêtre…

-je m’en souviens plus

12 novembre 2020 – Fin de la partie de cartes. 600 points pour ma mère et 2 035 points pour moi. Tu gagneras, la prochaine fois que je lui dis.

Et elle de me répondre : « gagner ou perdre, c’est pas important »

12 décembre 2020 – Visioconférence avec mon frère Jacques et sa fille Sonia.

-tu as de la belle visite aujourd’hui (je pointe du doigt Sonia et Jacques à l’écran)
– ben oui… mais c’est de la visite en boîte

24 décembre 2020 – Visioconférence avec Marie-Josée, sa petite-fille.

Le visage de Marie-Josée s’ouvre sur l’écran et nous n’avons pas le temps de dire un mot que ma mère dans un geste où il n’y a aucune hésitation détache le haut de son corps de son fauteuil usé, son bras droit s’étire, sa main se lève et se dépose sur le visage pixélisé et derrière son masque elle lui dit « bonjour ».

Ce Baiser de Noël 1, phénomène de la grande conjonction grand-mère et petite-fille.

Vers toi, je vais.
Où que tu sois, je te touche.

C’est l’heure de nous séparer. Marie-Josée disparaît de l’écran. Je ferme l’ordinateur, je me lève pour le remettre dans son sac, mais ma mère ne me laisse pas le temps d’aller très loin

– tu t’en vas déjà ?
-oui, tu sais, je peux rester seulement une heure
-mais tu viens d’arriver
-je sais ça passe vite une heure, je reviendrai dans quelques jours, promis, je reviendrai
– ah oui…

À 98 ans, 11 mois et 11 jours, ma mère, Marie-Claire, traversera le dernier jour de l’année 2020 vers la première journée de 2021.

J’arrive maman.

Marie-Claire et Christiane


Montréal, le 31 décembre 2020
© 2020  Espace Mouvant – Christiane Martin

1 Baiser de Noël, appellation poétique pour la Grande conjonction de Saturne et Jupiter du 21 décembre 2020.

LIENS VERS LA GRANDE CONJONCTION SATURNE ET JUPITER DU 21 DÉCEMBRE 2020

https://www.franceculture.fr/sciences/baiser-de-noel-lune-de-sang-ou-riviere-noire-vulgariser-les-phenomenes-astronomiques

https://www.numerama.com/sciences/678346-une-photo-de-la-grande-conjonction-par-leso-montre-toute-la-beaute-de-cet-evenement-astronomique.html

https://www.numerama.com/sciences/677953-voici-les-plus-belles-photos-de-la-grande-conjonction-entre-jupiter-et-saturne.html

6 Replies to “LA CHUTE DE 2020”

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