FRAGMENTS D’UN TEMPS ÉTRANGE

À Isabelle, ma nièce, préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD.

Aux femmes et aux hommes en première ligne
« nous accompagner, nous soigner, nous nourrir, nous informer et nous rassurer ».1
 Vous prenez soin de nous.
Ne pas vous oublier. Aujourd’hui.
Surtout ne pas vous oublier. Après
.
Toute ma gratitude.


Nos mains. Ma mère et moi.

L’eau, toujours  si claire, mouille mes mains. Un savon — peau sensible — roule entre mes paumes. Doigts entre les doigts. Ongles jusqu’aux poignets. Pouces tracent des lignes savonneuses. 20 secondes. Mousse blanche fuit dans le lavabo. Robinet fermé. Turquoise de la serviette, turquoise de la mer, enveloppe mes mains. La mer est loin. Un invisible « cent fois plus petit qu’une cellule humaine »2 chavire la terre.

Les portes se ferment. Je m’éloigne des autres.

Le premier samedi de ce temps étrange, qu’est le confinement, un lapin rose sur deux jambes passe devant la fenêtre de mon bureau. Quinze minutes plus tard, je suis dehors pour une promenade au parc. Devant un duplex, trois personnes sont sur le gazon avec le lapin rose. Le lapin rose est une petite fille. À deux mètres de distance, ils chantent bonne fête à une autre petite fille qui est avec ses parents sur un balcon décoré de ballons multicolores. Une heure plus tard, je reviens. Le lapin rose n’est plus là. Près d’une haie, un homme joue de la guitare, deux enfants sur le gazon parlent aux  parents et à la petite fille sur le balcon.

Au parc ou sur les trottoirs, adultes et enfants, nous apprenons un nouveau ballet. Nous zigzaguons. Mais après deux semaines de distanciation physique, je ressens un grondement souterrain. Au parc, je détourne mon visage des couples qui se tiennent la main. Les nuits sont de plus en plus courtes. Je ne sais plus si les jours avancent ou reculent. Difficulté à lire et à écrire. Je multiplie les 20 secondes. Les « dernières » me paraissent si lointaines. Le dernier tango. La dernière pièce de théâtre. Le dernier latté au café italien. Les dernières visites aux CHSLD*. Celui de Gilles, mon frère aîné. Celui de ma mère, Marie-Claire. Un kilomètre et demi les sépare. 70 kilomètres me séparent d’eux.    

Dans la nuit du 29 mars, je me réveille en sursaut. Un rêve de guerre. Des avions. Ce n’est pas un rêve. C’est le bruit d’un seul avion qui vole au-dessus du quartier. Je tente de retrouver le sommeil. Les statistiques s’affichent dans ma tête. Cas. Décès. Hospitalisations. Courbes. Chine. Italie. Espagne. Québec. Canada. États-Unis.

Je reviens à ma liste des « dernières ». Qui est la dernière personne que j’ai touchée ?

J’écris à mon amie Lili. « Je pense à toi, j’ai un vague à l’âme… tu sais, tu es la dernière personne à qui j’ai fait la bise. La dernière personne à serrer dans mes bras. (même si avec les nouvelles directives il ne fallait pas se toucher… mais c’était tellement nouveau). Je m’accroche à ce moment. Oui, c’est bien d’utiliser Facebook, Messenger, le téléphone, dire bonjour à nos voisin.e.s et faire des marches à deux mètres de distance, mais quand tu vis seule, et même si tu es une solitaire, avec tes livres et des mots pour écrire, même si tu as vécu de longues périodes en solo, la peau, l’odeur, la chaleur d’un être pas loin de toi, ben là, je te dis que ça me manque en ostie... Cette nuit, seule dans mon lit, dans le désordre de ma tête, à mouiller de larmes mon oreiller, il y a eu ce vendredi 13 mars. Tu es venue me chercher dans mon nord de l’île de Montréal pour m’amener sur ton Île des Sœurs… alors, ce dernier moment d’avant le « presque » confinement m’est très précieux.»

À 12 h 42, j’ai pesé sur la touche « Envoyer ». Quelques minutes plus tard, le téléphone sonne. C’est toi.

Après deux journées de pluie, le soleil revient. Au bout de ma rue, le magnolia m’offre ses bourgeons. Je marche jusqu’au parc, je longe la rivière. Dame Colvert caquète. Monsieur Colvert la suit de très près. Les canetons de dame Colvert et monsieur Colvert naîtront dans quelques semaines.

Fin d’après-midi de la troisième semaine de confinement. Le temps est gris. Aujourd’hui, une promenade vers un autre parc, celui des Hirondelles. Il y a une toute petite butte. Durant l’hiver, les enfants glissent. Ce n’est plus l’hiver. En haut, je suis seule. Je respire au rythme des cloches d’une église. Descendre du ciel, revenir chez-moi. Sur le trottoir de ma rue, un enfant a dessiné un jeu de marelles. La rue est déserte. Je saute d’une case à l’autre. Arrivée à la dernière case, celle du ciel, mes deux pieds dedans, l’enfant a écrit « ça va bien aller »3. Au même moment, le jaune du soleil chasse le gris du temps. Juste ça. La lumière.

Ma mère a célébré ses 98 ans le 20 janvier 2020. Sept jours plus tard, un titre dans le magazine Québec Science  « Le point sur le coronavirus au Canada. Pas de panique!4 Nous n’avons pas paniqué. Pas encore. Quotidien. Boulot. Garderie. Voyage. Restaurant. Magasiner. La panique, c’était ailleurs, au loin.

Pas de panique. Ça va bien aller. Au mois de mars, ma mère au travers de l’écran. Notre premier appel vidéo. Elle me demande « pourquoi tu ne viens pas me visiter à la place ?» Je lui explique. La préposée lui explique. Sa tête s’approche de l’écran « pourquoi tu ne viens pas me visiter à la place? » Nous lui expliquons. Encore une fois et une autre fois. Derrière un écran, dire « je t’aime » à ma mère. Derrière un écran. Elle m’envoie la main. Sa main que je ne peux pas toucher.

Aujourd’hui, les gestes du rituel des 20 secondes sont saccadés, brusques. Mes ongles s’enfoncent de plus en plus dans mes paumes. J’ai besoin d’avoir mal. Je déteste l’expression « ça va bien aller ». Je la déteste parce que dans quelques mois, elle deviendra creuse, banale, comme celle « vivre le moment présent ». Un jour, quelqu’un tentera de partager sa tristesse et une voix lui répondra « ne t’en fais pas, ça va bien aller ».  

Ça va bien aller. Non. Les inégalités crient. Ici. Ailleurs.

J’ai mal. Je suis abasourdie de voir comment nous aimons depuis le 13 mars « nos personnes âgées ». Sidérée d’entendre, d’un ton si familier, le pronom « nos ». Nos aînés, nos personnes âgées, nos vieux, nos vieilles. Comme si ces femmes et ces hommes inconnu.e.s il y a quelques semaines nous appartenaient. Je ne sais pas ce qui me fait le plus mal. Le désengagement de nos gouvernements, l’abus et la mauvaise gestion de certains propriétaires de résidences ou les commentaires qui savent me rentrer dedans « moi, je ne ferais jamais cela à mes parents ou à mes grands-parents de les placer dans ces lieux », « moi, j’ai pris soin de mon père ou de ma mère à la maison ». Je me sens déjà assez impuissante de ne pas pouvoir aller voir ma mère et mon frère durant ce temps étrange. Et je me sentais déjà si coupable dans le temps d’avant—dans le temps où on avait une vie dite normale—de les laisser derrière moi. Et même si certaines de ces personnes âgées— que nous aimons tant depuis quelques semaines—disaient à ma mère « vous êtes chanceuse d’avoir de la visite ». Mon cœur se tordait. Je n’y allais pas assez souvent.

Qu’allons-nous faire ? Attendre une commission d’enquête de l’après catastrophe sanitaire et humanitaire. Attendre un rapport de 500 pages. Des faits. Des statistiques. Une fois lu, s’en frotter les mains devant les journalistes. Attendre que le rapport fasse le tour de tous les ministères et des organismes. Mettre le rapport tout en haut sur une tablette. Continuer de s’indigner derrière un écran. Laisser les mois passer. Retourner dans le temps où on avait une vie dite normale.

Qu’allons-nous faire pour dessiner un nouveau paysage ?

Fin de la quatrième semaine de confinement. Aux petites heures du samedi de Pâques, je rêve. La sonnette de la porte. Je descends. J’ouvre. Il n’y a personne. J’entends des voix. Je remonte. Pierrette, ma sœur, morte depuis 14 ans et S., grand amour de mes 20 ans, mort depuis 36 ans, sont dans la cuisine. Qu’est-ce que vous faites ici ? Ils ne me répondent pas. Ils sourient. Mon appartement est en rénovation. Je m’excuse du désordre. Ma sœur flotte d’une pièce à l’autre. S. ouvre les bras. Je m’engouffre dans sa peau, sa chaleur et son odeur. La voix de S. dans mon oreille « c’est comme avant ». Son sexe se gonfle. Je me réveille. Je cherche ma sœur dans l’espace de la chambre. Je cherche S. sous les couvertures. C’est le vide. Mes morts sont venus me toucher.

Derrière la fenêtre de ma chambre à coucher, un oiseau chante. Je m’endors.

Premier tête-à-tête Zoom avec mon frère. Tu es dans ta chambre avec Marie,5 une jeune technicienne en loisirs du CHSLD. Je suis un peu anxieuse. Je ne sais pas si tu comprendras d’où vient ma voix, si tu reconnaîtras mon visage flou. Je parle seule à l’écran. Tes tics. Balancement de la tête. Haussement des épaules. Marie pointe avec un doigt où tu dois regarder. Un salut avec ma main, ton prénom que je répète et répète et répète. Je parle encore seule à l’écran. La voix de Marie. « Gilles, est-ce que tu vois qui te parle, est-ce que tu la reconnais ? ». Encore, tu balances la tête. Je ne sais plus quoi te dire. Je me demande qu’est-ce que ça donne. Tu regardes Marie. Tu ne me regardes pas. Je lui demande si nous devons raccrocher. C’est ta voix qui nous donne la réponse.  « c’est… c’est…. c’est…. mamama…ma… ssss…oeur ». Tu éclates de rire.

Je marche à tous les jours. Je pense à toi. Je ne sais pas où tu es depuis le début de ce temps étrange. Cet après-midi, la couleur rouge capte mon regard. Je traverse la rue. Des gens font la file sur le trottoir. Tu es assis au sol, le dos appuyé sur le mur gris de la pharmacie avec un livre et ton petit chien couché sur tes cuisses. Tu portes un manteau rouge que je n’ai jamais vu. T’es là. Comme avant. J’avance. J’oublie le deux mètres. Je recule. Je prononce ton prénom. Tes yeux bleus acier m’accueillent. Je t’inonde de questions. Où étais-tu depuis le début du confinement ? Est-ce que tu vas bien ? As-tu un endroit pour dormir ? As-tu rencontré le travailleur de rue ? Tu vas bien que tu me dis. Silencieux pour les autres questions.

« Et toi, Christiane ? Ça doit te manquer de ne pas danser le tango. » Je te réponds que je ne peux pas me plaindre. Mon quotidien est presque le même… ma vie n’est pas bouleversée comme celle de tant de personnes. Et le tango, tu sais, c’est futile…sauf… Tu attends le reste de ma phrase. Tes doigts sales disparaissent dans le pelage de ton chien. Une patte s’étire. Sa tête change de côté. Il ramène sa patte près de son corps. Une pièce de monnaie résonne dans le pot en métal. Tu dis « merci » au passant. Ton visage revient vers moi « tu sais, j’ai mon chien, toi, t’es seule dans ton appartement, ça doit te manquer d’être touchée et de toucher, t’aimes le tango et t’as arrêtée de danser du jour au lendemain. » Mordre ma lèvre. Ne pas te répondre. Avoir mal. Deux mètres entre nous. Trouver quelque chose à faire. Te mentir. Je dois y aller. Nous nous laissons. Quelques secondes plus tard, j’entends mon prénom. Un demi-tour vers toi et tu me lances « merci de t’inquiéter ». À deux mètres. Tes mains. Je ne peux pas les prendre. À 70 kilomètre. Ni celles de mon frère et de ma mère.

Je n’ai pas mes lunettes de soleil. Je n’ai que des yeux mouillés jusqu’à mon refuge. Je n’enlève ni mes souliers de marche ni mon manteau ni mon foulard. Je vais jusqu’à mon bureau. Un livre tout noir. Titre et nom de la philosophe en pourpre. RUPTURES (S) de Claire Marin. Un livre de 151 pages que la propriétaire de la librairie indépendante de mon quartier a déposé dans ma boîte aux lettres la semaine dernière. Temps de confinement. Livraison à domicile. Un post-it bleu à la page 106. À voix haute, pour que les mots traversent les murs, « La fragilité de l’autre me fragilise, elle m’oblige, d’une manière parfois brutale, à me confronter à mes propres vacillements.»6

Devant la fenêtre, un rouge étincelant se pose sur la branche nue du chêne. Un cardinal. Une femelle vient le rejoindre.

Immobilité.
Temps.Arbre. Oiseaux. Femme.

Aux oiseaux, je murmure, ne vous en allez pas, pour mes yeux, ne vous en…. Et vous vous envolez. J’échappe le livre. Un chat traverse la rue. Mon auto rouille sans rouler. Cinq semaines à tracer des kilomètres dans ma tête. Les allers et les retours vers ma mère, vers mon frère. Je ramasse le livre de la douce philosophe. J’ai oublié de me laver les mains.

Christiane

Fragments de mon quotidien entre le 13 mars et 14 avril 2020

© 2020  Espace Mouvant – Christiane Martin

1 https://ici.radio-canada.ca/reportage-photo/848/travailleurs-employes-coronavirus-pandemie-risque?fbclid=IwAR2F4a8yd91e7Rt4KfwsIuhpduEJviOeoFlNoEXb40m7aNFwWWNx_wxw06M

2 https://ici.radio-canada.ca/tele/decouverte/site/episodes/459580/covid-19

3 https://www.lapresse.ca/societe/202004/07/01-5268468-ca-va-bien-aller-marque-deposee.php

4 https://www.quebecscience.qc.ca/sante/le-point-sur-le-coronavirus-au-canada-pas-de-panique/

5 Par respect pour la personne, j’ai changé son prénom.

 6 Rupture (s), Claire Marin, collection « La relève », Éditions de L’Observatoire, 2019, page 106.

Crédit photo : Christiane Martin. Octobre 2019.

*Depuis 2017, mon frère Gilles réside au Centre d’hébergement de l’Hôtel-Dieu-de-Saint-Hyacinthe (CHSLD public). TOUTE MA GRATITUDE aux équipes du CHSLD et en particulier au personnel de l’unité Du Marché où mon frère a sa chambre. Depuis son arrivée, il y a trois ans, leur dévouement dans l’art de soigner me touche profondément. La qualité de vie de mon frère s’est grandement améliorée depuis qu’il y vit..

ET TOUTE MA GRATITUDE à tout le personnel de la résidence Marie-Luce Labossière (RPA) où ma mère réside depuis mai 2016.

Et Merci pour vos suivis téléphoniques depuis l’annonce par le ministre Legault, le 14 mars dernier, de l’interdiction des visites dans les centres d’hébergement (CHSLD et RPA).

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