LE BRUISSEMENT DES LETTRES

« Les flocons de neige sont comme des lettres envoyées du ciel »
Ukichiro Nakaya, physicien2,.

À l’inconnu de la lettre, toute en dentelle,
100 ans plus tard.

À Ray,
Quatre ans et deux mois plus tard.

Là où vous êtes,
dans mes mains et mon coeur,
vos mots.

À Geneviève, ma grand-mère,
la lettre du 12 mars 1920
dans un tiroir de ta commode.

À Marie-Claire, ma mère,
d’avoir préservé la lettre de l’inconnu à Geneviève.

L’amoureuse que je suis vous dit, MERCI.


Mon corps suit un autre corps. Entre nous, la neige tombe. Les trottoirs ont disparu. Nos pas dessinent un étroit sillon dans la neige. Mon capuchon enveloppe mon visage. Je ne sais pas où je vais. De temps en temps, je relève la tête. La poudrerie est un drap qui s’épaissit. Ville enneigée. Bruit des flocons.  

Quelques heures plus tard, je suis chez-moi. Le début de la nuit s’éclaire de sa plus belle lumière. Le blanc de la neige. Une lettre près de l’ordinateur m’attend. Je la lis et la relis depuis des semaines.

 « Mademoiselle,

Vu le mauvais état des chemins il m’a été tout à fait impossible d’aller vous rendre visite dimanche…»

C’était il y a 100 ans. Le 12 mars 1920. Après une bordée de neige de 34 cm1, un homme écrivait à la main ces mots à une femme. L’homme, un inconnu. La femme, Geneviève, allait devenir ma grand-mère maternelle.

Un an plus tard, en 1921, Geneviève, qui n’était pas encore ma grand-mère, a marié un autre homme. Je n’ai pas connu l’homme de la lettre. Je n’ai pas non plus connu mon grand-père qui est mort deux ans avant ma naissance. J’ai connu Geneviève, ma grand-mère, sans homme.

Elle vivait en face de l’église d’un village dans un tout petit appartement sur deux étages. Lors de nos visites chez elle, le deuxième étage devenait notre royaume, le mien et celui de mes cousines et cousins. Au bout d’un escalier – qui aujourd’hui ne serait pas aux normes de sécurité –  nous entrions dans son intimité. Son  lit double. Deux commodes. Un paravent en tissu rose cachait – si on peut dire – la toilette et le lavabo. Le bain était dans une autre petite pièce. Les adultes étaient en bas. Les enfants en haut.

Et le jour arriva où Geneviève ne pouvait plus rester seule. Ses enfants, dont ma mère, ont vidé son appartement. Ils y ont découvert une lettre toute en dentelle, cachée ou oubliée au fond d’un tiroir de la commode.

Puis les années ont passé et, à son tour, ma mère a déménagé dans un lieu plus sécuritaire. J’ai vidé son petit appartement avec l’aide de deux de mes nièces et de mes frères. Nous avons jeté des objets et trié ses vêtements. Il y avait deux boîtes contenant des photos et ses documents personnels. Ces deux boîtes sont maintenant chez-moi, à Montréal. C’est parmi ces photos que j’ai découvert la lettre du 12 mars 1920 que cet inconnu adressait à ma grand-mère qui n’était pas encore ma grand-mère.

Seize kilomètres entre les deux villages. Deux jours de tempête L’homme poursuit «… et aussi j’ai été un peu malade, je n’ai pas pu écrire plus tôt. C’est à ce papier que je vais confier ce que j’aurais aimé vous dire de vive voix, vous savez mademoiselle que je ne puis faire de fréquentations longues et inutiles, […] mademoiselle de grâce ne me repoussez pas, soyez assurée que si vous acceptez ma demande je veux et j’espère pouvoir vous rendre heureuse… »

L’inconnu n’est pas venu visiter Geneviève le dimanche 7 mars 1920. Est-ce que les yeux de Geneviève se sont noyés devant la fenêtre à attendre l’homme ? S’est-elle demandé si l’homme traverserait les routes enneigées pour venir jusqu’à elle ? Sans savoir qu’il a « été un peu malade ». Avec les jours qui passaient, son cœur s’est-il refermé avant même l’arrivée de la lettre écrite le 12 mars ?

Tempêtes hivernales. Mars 1920. Février 2020. À côté de mon ordinateur, la lettre de l’inconnu à Geneviève continue son voyage. Un siècle. L’écriture de l’homme commence à s’effacer. Les bancs de neige devant chez-moi fondent. Sous la lettre toute en dentelle de ma grand-mère, un feuille de papier dépasse. Cette feuille de papier que j’ai trouvé quelques jours plus tôt dans un des tiroirs de mon classeur Ikea. Je cherche un objet quelconque. Ma main tâtonne jusqu’au fond du tiroir. Je ne trouve pas ce que je veux.  Je touche une feuille de papier. Intriguée, je la retire.

Papier à imprimer blanc format lettres à usages multiples de Staples. Il est replié en deux. Une tache de café. Ce n’est pas une lettre. Et c’est une lettre. 15 janvier 2016. Neuf lignes imprimées. D’un homme. Mon Homme qui n’est plus dans la vie depuis bientôt quatre ans.

Ça ne finit jamais un deuil quand tu as aimé. Ça change de luminosité. Flou, depuis plus d’un an. Tu viens et tu repars quand mes yeux se posent sur des photos, mes mains enlacent ta poterie ou des conversations avec des ami.e.s. Pas de larmes. Ni de soupirs.

Ça joue à cache-cache le deuil. Une feuille de papier plié en deux qui dort dans un tiroir et ça se détraque à l’intérieur de moi.

Je lis les neuf lignes. Plus d’une fois. La déneigeuse de la ville passe. La lame gratte ce qui est tombé du ciel. La déneigeuse repasse encore. Tout est soufflé dans un camion à chargement. Le crissement de la lame pénètre mon appartement. Les couches de mon épiderme sont raclées par tes neuf lignes.

J’suis à l’os.

Tout me revient. C’était quelques jours avant mon anniversaire, le 8 novembre 2015. J’étais triste, très triste. Je voulais un cadeau de toi. Un simple cadeau. Tu es devant moi. Mes lèvres s’ouvrent et je m’entends encore dire  « tes mots me manquent, tes mots parlés, tes mots écrits, tes lettres d’amour d’avant cette foutue maladie qui te prend tout le corps, ton corps qui ne t’appartient plus, ton corps qui ne répond plus à presque rien, ta bouche qui ne peut plus s’ouvrir ou presque, ta bouche que nous devons nourrir, ton corps le laver, je veux une lettre d’amour de mon poète. »

Paroles lancées d’une journée où je n’en peux plus de te voir ainsi, n’en peux plus de ne pas être touché par toi, n’en peux plus de ne pas recevoir tes mots. J’ai attendu. Je n’ai rien reçu le 8 novembre 2015.

C’est le 16 janvier 2016 à 12 h 13 que je reçois de ton gmail à mon hotmail tes neuf lignes écrites en neuf semaines. Ce n’était pas la lettre d’amour que je désirais. J’ai enfoncé la déception.   

Au mois de février dernier, après une tempête de neige, je relis tes mots que j’ai imprimés je ne sais plus quand sur une feuille de papier que j’ai plié en deux et qui s’est retrouvée dans le fond d’un tiroir. Ce n’est plus la feuille de papier qui est pliée en deux, c’est moi.

Comment ai-je pu – ne serait-ce qu’un moment – oublier tout ce que ça te prend pour écrire ou dire un mot même si tu as un ordinateur adapté et des logiciels pour t’aider ? Comment ai-je pu oublier ce jour-là que des neurones meurent dans ton cerveau ? Comment ai-je pu oublier tout le temps qu’il te faut pour qu’un seul mot se connecte jusqu’à tes doigts ? La touche de la lettre est presque sous ton doigt, tu manques la cible de quelques millimètres et la lettre t’échappe. Et tu recommences.

Tant de fois je t’ai vu assis dans ta chaise roulante à tenter d’écrire ou de dire un mot. De si longues minutes juste pour un mot. Combien de fois, Lise, l’aidante, et moi, nos regards se croisent et nos yeux se mouillent. Ta désespérance à vouloir communiquer avec nous malgré ce corps qui t’emprisonne. Tu ne lâches pas. Comment ai-je pu oublier ?

J’suis à l’os. J’suis pliée en deux.  

Une de tes premières phrases est « I apologize for last night ». Ce n’est pas à toi de t’excuser. Ce n’est pas à toi. C’est moi qui te demande pardon.

J’ai hésité à copier ta lettre. Après plusieurs jours à balancer entre le oui et le non, j’ai décidé d’enlever des bouts. Cinq lignes sur neuf. Les points de suspensions sont les mots qui resteront entre nous. Pour l’instant.

« 8 Nov. 2015. Dear Christiane, I have opened the two programs, word and wordQ3… I apologize for last night. My only explanation is…..That being said, today is your day, your birthday… and I wish you… You just came home from shopping … some time has passed. It’s now 15 Dec. 2015. More: 4 Jan 2016. …my mouth refuses to open…. You are… a…. woman who is my life and my wife and my… I love you. And in case you don’t think I write you, I better send this. Friday, 15 Jan. 2016. »

La géométrie de l’amour ressemble à la géométrie des cristaux de neige. « La probabilité de trouver deux flocons identiques est de 0,00… 1 (avec 700 zéros après la virgule) ».2

Geneviève, le jour de son
mariage en janvier 1921.

Est-ce que Geneviève a relu souvent la lettre de l’homme ? Est-ce que cette lettre l’aidait à vivre certains moments difficiles de sa vie de femme ? Je ne le saurai jamais.

Vers la fin de la lettre, l’homme écrit « je prie St-Joseph de bien vouloir exaucer les vœux que je forme. »

Étant donné que je n’ai pas une connexion directe avec saint Joseph et que je suis obsédée par l’inconnu qui a signé la lettre avec son prénom et son nom de famille, je suis allée un après-midi aux Archives nationales du Québec (BANQ)4. J’ai fouillé dans les recensements, les différents sites de généalogie et le journal de la région. J’ai retracé l’homme de la lettre. Il est né en 1897. Il s’est marié en août 1920 (cinq mois après la lettre à Geneviève) avec une autre femme. Ils ont eu plusieurs enfants. Il est mort en 1981. Sa femme, en 1995. Ma grand-mère est née en 1898. Elle s’est mariée en janvier 1921. Elle a eu quatre enfants. Veuve en 1957. Elle est morte en 1997. L’homme de la lettre et Geneviève sont toujours demeurés à seize kilomètres de distance.

La toute dernière phrase de la lettre. « J’attends une réponse avec anxiété.»

Où est la réponse ? La lettre de la tempête de neige de mars 1920 restera un mystère. Et saint Joseph n’a pas rempli sa tâche.

Neuf semaines pour recevoir tes neuf lignes. Je ne me souviens plus si je t’ai dit Merci, mon Amour. Je ne me souviens plus si je t’ai embrassé. Je ne me souviens plus.

En même temps, que j’écris Le bruissement des lettres, je copie tes neuf lignes et je les colle sur un papier fin Vergé de France. Je mets une note au bas de la page en expliquant d’où vient l’histoire de ces mots. Je glisse le papier dans une enveloppe avec la lettre toute en dentelle de l’inconnu à Geneviève, ma grand-mère. Un jour, quelqu’un, je l’espère, continuera à protéger les mots de l’amour.

Est-ce que tu attends toujours ma réponse ? Je pense à ton doigt qui bouge très lentement vers la touche SEND de ton gmail. Quatre ans et deux mois plus tard, un de mes doigts presse la touche PUBLIER de wordpress.

Tes yeux immensément bleus habitent la robe du ciel. Mes mots s’envolent dans la toile de l’infini.

Christiane

Montréal, le 12 mars 2020

© 2020  Espace Mouvant – Christiane Martin

1 https://climat.meteo.gc.ca/climate_data/daily_data_f.html?hlyRange=%7C&dlyRange=1871-07-01%7C1993-03-31&mlyRange=1871-01-01%7C1993-12-01&StationID=5420&Prov=QC&urlExtension=_f.html&searchType=stnProx&optLimit=specDate&Month=3&Day=6&StartYear=1840&EndYear=2020&Year=1920&selRowPerPage=25&Line=0&txtRadius=25&optProxType=city&selCity=45%7C31%7C73%7C39%7CMontr%C3%A9al&selPark=&txtCentralLatDeg=&txtCentralLatMin=0&txtCentralLatSec=0&txtCentralLongDeg=&txtCentralLongMin=0&txtCentralLongSec=0&txtLatDecDeg=&txtLongDecDeg=&timeframe=2

2 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1004540/unicite-flocons-neige

3 https://carrefour-education.qc.ca/formation_virtuelle/capsule_sur_les_fonctions_daide_wordq

4 https://www.banq.qc.ca/accueil/

4 Replies to “LE BRUISSEMENT DES LETTRES”

  1. Chère Christiane, ceci est un de tes plus beaux textes, rempli de sensibilité et d’amour, les subtilités de la communication, les incompréhensions… Merci pour ce beau partage XX

  2. Chère Christiane,
    Encore une fois tu as embrouillé ma vue. Aussi, à lire l’histoire de Geneviève, je me dis combien de souffrance du coeur il y a eu!
    Merci de nous partager ces moments et surtout ces si beaux mots pour nous les raconter. xx

Répondre à Josée Meunier Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.