LES TEMPS DU MAGNOLIA

« L’éternité est amoureuse des oeuvres du temps. »
William Blake (1757-1827)

« Il y a un peu de toutes les saisons dans chaque saison »
Annie Dillard, Pèlerinage à Thinker Creek

Fleurs du magnolia Soulangiana. Image parLMoonlight de Pixabay

D’amour, je tombe, comme ça, des fois pour des petites choses et des fois pour de grandes choses. Ça me tombe dessus sans avertir. L’autre jour, en passant sous l’ombrelle d’un arbre, un oiseau me siffle. Je m’arrête, tout là-haut sur une branche, habillé de rouge, un cardinal. J’ai continué mon chemin, le cœur heureux, je m’arrête encore, je me retourne, l’amoureux n’est plus. J’ai pensé à lui toute la journée et je me suis endormie avec le rouge cardinal dans le cœur.

D’amour, je tombe, au début de chaque printemps et c’est toujours le même commencement. Je quitte mon appartement. Sur le trottoir, je prends le nord pour aller jusqu’au bout de ma rue qui se relie au boulevard Gouin. Huit minutes de marche jusqu’à lui, planté devant une maison, le magnolia soulangiana (de Soulanges).

Je tombe d’amour pour ses fleurs. Une passion étant une passion, elle ne dure qu’un temps éphémère, une vingtaine de jours ou moins. Et comme une folle, je foule les rues de mon quartier, à dénicher les magnolias fleuris sous des formes d’étoiles, de tulipes ou de coupes. Soulangiana, Stellata, Susan, Elizabeth, Butterflies et tant d’autres.

Un après-midi, je quitte le café-chocolaterie Arioum et marche vers l’est. Devant une maison ancestrale, un petit magnolia Leonard Messel capte mon attention. Personne à l’horizon, mes pieds sur un terrain privé, je fleurète avec l’arbuste. La porte de la maison s’ouvre, une femme avec un sac d’épicerie réutilisable me surprend avec la tête dans les fleurs étoilées. Je fige. Des secondes passent, mes lèvres s’ouvrent, je bafouille

-Je m’excuse d’être sur votre terrain, j’ai une folie printanière qui s’appelle magnolia.

Elle éclate de rire, s’approche de moi, elle jette un coup d’œil au magnolia comme si elle le découvre pour la première fois…. Je ne sais pas trop si je dois aller sur le trottoir ou rester là à attendre….

-C’est le magnolia de mon mari. C’est lui qui l’a planté, il y a dix ans.

Écho dans mon corps.  « C’est le magnolia de mon mari ». Chaque particule de cette phrase, les montées, les descentes et l’appui vocal sur le – mon –. Sonate amoureuse.

-Depuis combien d’années vous vivez dans cette jolie maison ?

-20 ans

Nous échangeons nos prénoms, l’histoire de la maison, quelques connaissances sur le magnolia. J’apprends qu’il peut vivre jusqu’à 200 ans et qu’il est très résistant à la pollution et au froid. Et nous prenons chacune une direction différente.

Ma conversation avec cette femme me tourne dans la tête. Comment est le magnolia sans ses fleurs ? Et, tout en continuant ma promenade, je lis les affiches du Parcours Gouin et, là aussi, je réalise que je ne connais presque pas, ce quartier Sault-au-Récollet1, dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville. Ce lieu d’une grande richesse historique où je me promène à tous les jours depuis trois ans.

Le lendemain, à la bibliothèque, je prends un beau livre sur le magnolia2. Assise sur ma galerie, sous le chêne, mes doigts effleurent des photos, des dessins et des études. Tu es le plus vieil arbre à fleurs du monde. Des fossiles témoignent de ta présence au temps des dinosaures. Et puis, arrive un bouleversement terrestre, la période des grandes glaciations et tu es emprisonné. Et il faudra attendre, très, très, longtemps, pour que tu reprennes vie en Amérique du Nord, en Chine, dans l’Himalaya et au Japon. Par contre, tu as disparu de l’Europe.

C’est en 1711 qu’une de tes espèces, le magnolia grandiflora, revient en Europe. À bord du bateau à voile, le Saint-Michel, tu quittes la Louisiane avec d’autres arbustes et végétaux. Après de longues semaines de traversée, tu arrives dans le port de Nantes. René Darquistade, armateur-négociant, propriétaire du Saint-Michel et maire de Nantes tombe fou de tes fleurs. Il te désire. Il te transporte jusqu’à son château de la Maillardière dans une serre de son orangerie. Tu y vis près de 20 ans.  Malheureusement, tu ne pousses presque pas et aucune fleur n’est apparue sur tes branches. René Darquistade se lasse d’attendre et demande à son jardinier de te jeter. Mais dans l’histoire, il y a une femme. C’est la femme du jardinier. Elle te trouve un nouvel emplacement, à l’air libre, près d’un pigeonnier. Les fientes des pigeons sont ton engrais, tu grandis et tu fleuris, sauvé par une femme qui n’a pas de nom.

Un jour, un ami met la photo d’un magnolia en fleurs sur sa page facebook. Mon cœur flanche, j’écris mon émotion. L’ami me demande pourquoi j’aime tant le magnolia. Je ne sais pas. C’est tout ce que je peux répondre. Tombé d’amour est un mystère. Si je n’avais pas rencontré cette femme devant sa jolie maison, je n’aurais jamais pris le temps d’effeuiller l’éternité du magnolia. Saisons de ses bourgeons, de ses fleurs, de ses feuilles et de sa nudité dans la dormance de l’hiver.

Et je marche vers le l’île-de-la-Visitation3, île aux soupirs, son surnom. Je longe la rivière des Prairies, un sentier m’amène près de l’Église de la Visitation, la plus vieille sur l’île de Montréal. En 1736, la paroisse du Sault-au-Récollet a été fondée et la construction de l’église débutera en 1749 pour s’achever en 1751. Depuis 1974, elle est classée monument historique national et joyau du patrimoine religieux du Québec.

La quiétude de ma promenade est dérangée par la circulation de l’autoroute 19. Les cloches de l’église sonnent et je retrouve la paix. Sur le parvis de l’église, des mariés et leurs invités sont photographiés. Sous leurs pieds, une pointe de projectile lamokoïde de 4 000 ans (avant aujourd’hui) a été retrouvée lors de la réfection du parvis en 19954. Quelle sera la durée de mariage entre l’homo sapiens et la terre? Sapiens veut dire sage. J’en doute. Pas de l’origine du mot, mais de la sagesse de notre espèce.

Je ne sais plus combien d’années se sont passées depuis ma dernière visite dans une église. Un désir me prend. Non pas, celui religieux, mais celui de m’imprégner de l’histoire et d’une curiosité « sociologique ». Qui va à la messe aujourd’hui ? C’est décidé, demain, dimanche, je serai à la messe de 11 h.

C’est ma première messe depuis si longtemps, je fais mon entrée par la grande porte. La nef s’ouvre et mes yeux montent au ciel. Je tombe d’amour pour la voûte décorée de feuilles d’or 22 carats5.

Quand je ne suis pas au ciel, je regarde les fidèles. Nous sommes près de 80 personnes. Des femmes, des hommes. Des grands-parents, des parents avec leurs enfants et des ados, des hommes seuls, des femmes seules, des femmes et des hommes à la chevelure d’ébène.

À ma gauche, un garçon de 7 ou 8 ans. Dans ses mains, un cellulaire, celui de son père assis près de lui. Il joue à un jeu sur le petit écran. Il est tranquille. Quand j’avais son âge, j’étais aussi une enfant très sage, je n’avais pas de cellulaire, mais une tête avec des histoires à ne pas dire au confessionnal.

Sur le banc en avant de moi, un homme, dans la trentaine, t-shirt bleu acier, peau ensoleillée, petite lunette ronde, visage sculpté par les anges, se lève, je me lève et je vois, je les vois, ses fesses, j’agrippe le dossier du banc, ses fesses, les courbes, leurs rebondis, ma tête ni au ciel, ni au sol, je capte une parole du prêtre, « cela est juste et bon ». 

De l’autre côté, une petite fille, à la chevelure tressée serrée, voyage à contresens des adultes. Nous, assis. Elle, debout sur le banc. Nous, à genoux. Elle, assise. Nous, debout. Elle, dans l’allée. Elle revient au banc pour s’accrocher à sa maman. Une pause qui ne dure pas longtemps. Elle récite maman maman maman MAman pour finir par un M A M A N. Dans un micro, la parole d’un homme en soutane ne peut rien contre la puissance du « maman » d’une petite fille.

L’heure de la bénédiction. Une femme portant un turban mauve, une robe aussi colorée que les vitraux de l’église. Dans un élan de ferveur, elle écarte les bras de son corps, les élève et retourne les paumes vers la voûte d’or. Et c’est ainsi que se termine la messe. Une femme soutient le plafond du monde.

Avant de quitter l’église, je m’arrête devant le luminaire des lampions. Tant de flammes ondulent sous mes yeux. L’air est pollué par des demandes, des prières et des vœux. Je ne sais pas si là-haut un statisticien étudie le pourcentage entre les demandes faites pour le – je –, celles pour le – nous – et celles pour  – la planète –.  Le prêtre a peut-être la réponse, mais il a disparu derrière l’une des magnifiques portes de la sacristie, sculptée par Philippe Liebert, vers 1771.

Dans un moment d’égarement, j’oublie la pollution de l’air sacré et je glisse une pièce de monnaie de 2 $ dans la boîte en métal du luminaire. J’hésite pour la couleur du lampion. Bleu. J’allume la mèche. Une flamme, au mouvement aussi hésitant que moi, tente de prendre vie. Il est vrai que je ne suis pas encore illuminée par une prière. Dieu doit le ressentir. Enfin, un p’tit quelque chose monte, un battement de cœur, un seul mot. MERCI. Dieu sera déçu.

Je quitte la voûte d’or, je suis sous le soleil. Des personnes choisissent la voix du Seigneur, la mienne s’appelle Magnolia Soulangiana. Vers l’est, j’irai, vers lui, j’irai. Je marche le pas aussi léger que possible sur cette terre que j’habite, cette terre qui m’habite. Je marche avec humilité dans la vastitude du quartier Sault-au-Récollet, autrefois un petit village près de la rivière au nom huron Skawanot6, la rivière en arrière de l’île.

Une maison, celle avant le magnolia du bout de ma rue, un homme et une femme prennent soin de leurs fleurs. À tout hasard, je leur demande s’ils connaissent l’âge du magnolia sur le terrain voisin. L’homme vient vers moi « ben oui, je m’en souviens très bien, j’étais un p’tit gars quand le vieux monsieur, un Italien, l’a planté.» La femme prend la parole « nous vivons ici depuis la fin des années 70. » Devant moi, une mère et son fils. Et le fils rajoute « alors, le magnolia, y doit ben avoir près de 40 ans, mais le vieux monsieur italien est mort.»  

-Merci beaucoup et bonne fin de journée, dis-je.

Magnolia Soulangiana. Image parWikimediaImages de Pixabay

Un bruissement des feuilles, la cathédrale Magnolia Soulangiana m’accueille. Avec lenteur, je pénètre son autel, je disparais sous sa tonnelle verte et je m’approche de son tronc. Ses branches sont mes bras. Ses racines sont mes jambes. La chaleur de l’été coule dans mon corps, je tends un bras vers l’une de ses feuilles, c’est velouté, je ferme les yeux, les fesses de l’homme au t-shirt bleu de l’église, de l’autre côté de la feuille, je voyage sur ses nervures, le plissé de la peau de ma vieille mère, sous mes paupières les couleurs dansent, un visage nimbé de rose, celui de Geneviève, ma grand-mère maternelle, morte à 99 ans il y a bien des décennies, la spirale du temps, la fille, la mère, la grand-mère entrelacées, nous sommes – une et multiple -, mes pieds épousent de plus en plus le sol, je m’allonge, un petit dinosaure devient un oiseau, à l’ouest de l’église, des pas fatigués au Fort-Lorette7, le vent me souffle des voix, « c’est le magnolia de mon mari », un raconteur de la légende Le cheval blanc8,  au loin, très loin, sur les berges de la rivière, un bébé babille, une phrase du livre Matisiwin « Dans le tikinakan, accrochée au dos de ma mère, je voyais surtout derrière. Ma kokum (grand-mère) à moi disait que les tout-petits voient les Ancêtres au loin, lorsqu’ils sont portés comme ça, le regard vers d’où l’on vient9 », en 1625, un canot se renverse dans les eaux tumultueuses de la rivière, les cris du père Nicolas Viel et du jeune Ahuntsic, ils disparaissent, je lâche la feuille du magnolia, une feuille d’or glisse dans la main du vieil homme italien.

Enroulée dans le temps de tous les temps, je sais que l’automne viendra. Il revient toujours. Un jour, je ne marcherai plus sur l’écorce de la terre, cela est mon futur connu comme celui des feuilles du magnolia dégrafées de la branche qui se reposeront au sol avant d’être ensevelies par la neige. Inconnu est le déroulement de la chute. Est-ce un vent forcené, un vent léger ou des gouttes de pluie qui nous détacherons de la lumière de l’univers ?

Une porte d’auto claque, j’ouvre les yeux, des nuages tapissent le ciel, un homme me prend en délit d’amour pour son magnolia. Il est peut-être habitué à cette invasion sur son terrain, il ne se presse pas, ouvre la porte de sa maison, la referme, et peut-être qu’en relâchant un soupir, il murmure, il y a encore la folle sous le magnolia.

Et d’amour, j’ai tombé. Et d’amour, je tombe. Et d’amour, je tomberai.

Christiane

© 2019  Espace Mouvant – Christiane Martin

1 Sault-au-Récollet : carrefour des peuples autochtones et des explorateurs français, le Sault-au-Récollet est le berceau du développement du nord de Montréal. Il foisonne d’événements historiques. (Dépliant : Les trésors de la visitation) http://patrimoine.ville.montreal.qc.ca/inventaire/fiche_zone.php?id=1031

2 Magnolia. L’arbre fleur venu du nouveau monde. Textes de Corinne Langlois & Roland Jancel. Éditions Privat, 2010.

3 https://parcs-nature.com/public/ile-de-la-visitation

4 type de projectile lamokoïde : indique que c’est la période Archaïque post-laurentien (4 000 ans avant aujourd’hui); la découverte a été faite lors des travaux de réfection du parvis en 1995. (inventaire archéologique Arkéos, 1996). D’autres artéfacts ont aussi été retrouvés : aiguilles, pierres à fusil, faïence blanche, tessons de verre coloré, manches à pipe, etc.  http://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/41/5a.pdf

5 David Fleury-David : http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=7418&type=pge#.XU9aZlRKjIU

6 Skawanoti deviendra rivière des Prairies: en 1610, Sieur des Prairies remonte la rivière jusqu’au sault (« rapides » en ancien français) et lui donne le nom de rivière des Prairies (dépliant : Les trésors de la Visitation)

7 http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=207347&type=bien#.XVKxrlRKjIU

8https://www.lapresse.ca/voyage/quebec-et-canada/201402/28/01-4743348-le-cheval-blanc-de-sault-au-recollet.php

9 Matisiwin (vivre) de Marie Christine Bernard, Éditions Stanké 2015, p. 42

6 Replies to “LES TEMPS DU MAGNOLIA”

  1. D’amour je suis tombée aussi un jour pour un certain magnolia que j’ai fait mien. Depuis ce jour, à chaque année j’attends les printemps avec impatience pour que je puisse admirer ses fleurs délicates soit de ma fenêtre de chambre ou depuis mon jardin. Merci encore une fois Christiane pour ce beau morceau de quotidien. C’est avec la même impatience que j’attendais de te lire.

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