IL Y A 20 ANS

À la mémoire de

René, mon père (1917-1999)

Roger Dupont (1924-2006)

Mariette Regnaud-Dupont (1930-2019)


« Les morts ne sont pas parmi nous, mais en nous.

 Ils meurent quand nous partons. »

Louise Warren1


Le 10 avril 2019, la première photo d’un trou noir fait le tour du monde.

Le 19 avril 1999, tu es aspiré par un trou noir. Ta photo ne fait pas le tour du monde.


La porte de la salle de bain est entrouverte. Tu es debout devant le miroir de la pharmacie. Tu portes un pantalon de pyjama et une camisole blanche qui découpe tes bras sculptés par les travaux de la ferme. Tu es grand. Je suis petite. Je m’arrête quelques instants et je guette tes mouvements. Un petit bol beige repose sur le bord du lavabo, ton bras s’allonge et tu prends un pinceau (un jour, j’apprendrai que cet objet s’appelle un blaireau). Le pinceau monte vers ton visage. Une neige se dépose sur le sol de tes joues, ton menton et ton cou. Tu fais des cercles et tu redéposes le pinceau dans le bol. Tu prends un rasoir, quelques coups, et la mousse s’en va. Tu rinces le rasoir, le secoue et tu recommences.

Tu te fais beau, mon père.

Une trentaine d’années plus tard, avril 1999, c’est la fin de semaine de Pâques. Depuis une semaine, tu ne dors plus dans le même lit que ta femme, ma mère. Dans ton pyjama trop grand, tu es allongé dans le lit de la chambre des visiteurs, il y a une mousse blanche sur tes joues, deux mains sur ton visage et ce ne sont pas les tiennes.

Tu te fais beau, mon père.

C’est ton troisième lieu de vie. Tu vis avec ta femme, Marie-Claire, à la résidence Éden dans la ville d’Acton Vale depuis cinq ans. C’est un grand appartement. Vous avez choisi ce lieu parce que Roger et Mariette y résident aussi. Mariette, c’est ta nièce, la fille d’Églantine, une de tes grandes sœurs. Tu étais le petit dernier d’une famille de douze enfants. Mariette est mariée à Roger. Roger est le cousin de ma mère. Roger est ton grand chum. Vous êtes un quatuor de vie. Danser, jouer aux cartes, visiter et recevoir amis et parenté. En été, vous vous retrouvez dans le grand jardin de fruits, légumes et fleurs ou dans la jolie cour de la résidence à jaser dans les balançoires et à vous amuser avec le jeu de galets.

En avril 1999, tu ne t’amuses pas, le cancer te ronge les os. À l’âge de 70 ans, tu avais eu un cancer de la prostate. Après les traitements de chimiothérapie, tu nous avais dit « si un jour, le cancer revient, je ne ferai pas de chimiothérapie. J’ai eu une belle vie, ce sera le temps d’aller de l’autre côté. » 

Tu ne vas plus danser avec ta femme, tu ne te lèves plus du lit. Je suis arrivée de Montréal le jeudi soir. Ça fait quelques jours que ma mère te donne de la morphine. Elle est épuisée, tu es faible. La nuit de jeudi passe. Nuit de vendredi. Ni ma mère, ni moi, n’avons pu dormir. Samedi matin, j’appelle le médecin de famille, je lui fais le compte-rendu de ta nuit, notre nuit, et tes mots aux petites heures du matin « il est temps que je rentre à l’hôpital ».

Il me rappelle une heure plus tard, il y a un lit de libre aux soins palliatifs. L’ambulance arrivera bientôt.

Je retourne te voir à la chambre et je te répète les mots du médecin. Tu écoutes, tu fermes les yeux, tu ouvres les yeux et tu dis « je veux être rasé avant que l’ambulance arrive ». Mon père et sa fierté. Tu veux être beau pour rentrer dans ta dernière demeure. Oui, dis-je, je demanderai à l’un de mes frères. Non, tu me réponds, va chercher Roger. »

Tes yeux. Petite, je n’ai jamais dit – non –   à ces yeux. Grande, je ne dis pas – non – à ces yeux de mourant.

Les vieux amis. René, mon père, (à gauche) et Roger (à droite)

Roger, ton vieux chum, arrive cinq minutes plus tard. Salle de bain. Il  prépare une bassine avec de l’eau chaude, le bol, le blaireau, le rasoir, le savon à barbe et une serviette. Il revient dans ta chambre. Roger débute le rituel du rasage. Appuyée sur le cadre de la porte, je suis des yeux les mouvements du corps de ton vieux chum. Par la fenêtre, une journée nuageuse, la pluie s’en vient, une onde lumineuse enveloppe le lit.

Tu cales sous la morphine et c’est moi qui hallucine. D’où vient cette percée de lumière ? Tes organes s’affaiblissent, l’oxygène se fait plus rare, le rythme respiratoire fluctue et ton regard est de plus en plus vers le ciel. Lumière. Autour d’un point infime au centre de ton corps, tes dernières ressources éclatent avant de se faire avaler par le trou noir. Lumière. Est-ce la présence de tous tes disparus – tes lumineux – qui te bordent pour la traversée vers l’autre versant ? Le temps se dénude, le paysage de tes années défilent sous les paupières. Lumière. Deux mains bienveillantes s’ouvrent vers le visage du mourant. Lumière. Je ferme la porte.

Et commence une veille de seize jours et nuits.

Tu es dans une chambre avec une autre mourante. Un rideau bleu vous sépare. Elle est près de la fenêtre, tu es près de la porte. Elle crie, elle pleure, elle chiale, elle en veut à tout le monde, à la maladie, ne veut pas mourir, tout est injuste. Et ainsi, elle sera, compagne de tes seize derniers jours. Tu es calme, tu reçois les gens comme si tu étais à la maison, pleine de monde.

Un après-midi, entre la visite qui entre et qui sort, je suis seule avec toi. La dame d’à côté endormie, son mari près d’elle. Tu me demandes, va chercher du papier et un crayon, je veux que tu écrives mes derniers mots.» Je ne me souviens plus si j’ai souri à ta demande, mais tout en écrivant ce texte, oui, je souris. Toi, l’homme, au bout de ta vie, né au bout d’un rang, de peu d’éducation, l’homme de la terre, qui a labouré la terre de ton père, la terre de ton grand-père, toi, l’homme, maire de la municipalité d’Upton entre 1967 et 1971, l’homme des discours, l’homme, mon père, près de sa mort, le dernier mot, même le jour de ses funérailles.

Tu me dictes tes phrases. Ton message. Tu veux que l’on célèbre la vie. J’écris. Tout est tranquille de l’autre côté du rideau. Tu ne parles plus. Tes yeux se ferment. J’ai mis le point final. Je dépose le crayon. Tes yeux s’ouvrent. Tu veux entendre ma voix lire tes mots en ajoutant « tu demanderas à Marie-Josée2 de les lire à l’église ». Je lis. Tu ne dis rien. Je plie le papier, le range dans mon sac à main.

Le mari de ta compagne de chambre se pointe au pied de ton lit. D’une voix, à chuchoter, il s’excuse de nous déranger. « J’ai entendu vos mots, quelle sagesse vous avez, ça fait du bien de vous entendre, j’aimerais qu’elle (et il pointe du doigt la dame d’à côté) ait cette force, cette paix intérieure. Merci »  dit-il. Nous n’avons pas le temps de lui répondre, il est déjà de l’autre côté du rideau. 

Des jours, des nuits, ton cœur si vaillant continue de battre. Ta respiration est plus laborieuse. Tu dors de plus en plus. Plus d’une semaine que tu es aux soins palliatifs, un soir, près de 22 h, tout est silence dans la chambre, la lumière est tamisée, la dame d’à côté endormie, je m’assois sur le bord du lit, c’est à mon tour de te demander quelque chose. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas si ça vaut la peine. Tu ne me donneras pas la réponse que je veux. Je sais. Mais à force de tasser la question, la tête veut m’éclater. Je suis une petite fille de 39 ans. Une petite fille qui veut quelque chose et qui ne l’aura pas. Je me penche pour être plus près de ton oreille, tu penses peut-être que je veux te dire bonne nuit, tu fais de plus en plus des arrêts respiratoires, la tête me serre, la petite fille ne trouve pas les mots, ça coince dans la gorge, tout ce qui sort, c’est bonne nuit.

Je quitte la chambre. Le couloir de l’étage des soins palliatifs est dans la pénombre. J’avance lentement vers l’ascenseur, chacun de mes pas comme une prière, ne pas faire de bruit, ne pas déranger les mourant.e.s. Je suis dehors dans l’air frais d’avril, je ne me souviens plus où j’ai stationné l’auto, ton auto. Je la trouve. Je quitte le stationnement de l’Hôtel-Dieu. Ça fait 15 minutes que je conduis, je suis maintenant sur le chemin de la 116, mes mains se crispent sur le volant, une vague d’anxiété derrière le coeur, et si la mort venait te prendre durant la nuit. Où ira ma question ? Qui l’entendra ?

Attends-moi, je reviendrai demain, attends-moi, attends-moi.

Le lendemain, je reviens. Je sors de l’ascenseur. Je recommence le chemin vers toi. La porte d’une chambre est grande ouverte, le lit n’a plus de drap, ça sent le désinfectant, un mourant n’a pas eu le temps de finir sa nuit. Tu es avec des visiteurs. La journée passe, le soir arrive, être seule avec toi, encore une fois, assise sur le bord du lit, encore une fois, je me penche vers ton oreille, « Pa, j’ai une question… »

Au ralenti, tu tournes ton visage vers moi, un bruit du fond de ta gorge, ça passe, je pose ma question, tes yeux dans le fond des orbites, l’attente en points de suspension, un gémissement de l’autre côté du rideau bleu, je suis sur le point de me lever quand j’entends « je vous aime tous ». Ton souffle s’arrête. Et recommence.

Entre le – je – et –  aime -, c’est le –t’– qui manque, le – t – que tu ne prononces pas. Je retiens mes larmes.

Me lever, te quitter pour la nuit, prendre le chemin, encore une fois, ça fait combien de matins et soirs, je suis chez-vous où tu ne retourneras plus, ta femme, ma mère, est déjà à la maison, en pyjama, me démaquiller dans la salle de bain, ma mère assise sur le bord du bain, nous jasons, je ne lui dirai pas pour ma question, ni ta réponse, est-ce que le téléphone sonnera cette nuit ? Le visage fatigué de ma mère dans le miroir, combien de temps ça te prendra pour mourir ? Je l’embrasse, ferme les lumières, je suis dans la chambre où tu étais allongé il y a plus d’une semaine, ma mère, seule dans son lit, 55 ans de vie à se coucher près de ta peau, pleure-t-elle quand les lumières sont fermées, elle ne pleure pas devant nous.

Je ne me lève pas tout de suite. Je ne te quitte pas tout de suite. Tu ne me laisses pas m’en aller, ta main, ta grande main de mourant, se dépose sur ma tête, tes doigts bougent lentement, tes doigts s’enroulent dans une mèche de cheveux, tu les déplaces de quelques centimètres, une autre mèche, mes larmes sur l’oreiller, je ne bouge pas, derrière le rideau bleu tout est redevenu tranquille, ta main est de plus en plus lourde, tu es au bout de tes forces, mon corps s’incline encore plus, ta main dans mes cheveux, ne me quitte pas, ta main glisse sur mon visage, ton bras retombe sur les draps, mon visage dans l’oreiller mouillé, ton « je  – t’ –  aime – » dans mes cheveux.

La porte s’ouvre. Une infirmière. Il est temps de partir.. Tes yeux sont fermés. Je mets ton bras sous le drap. Je t’embrasse.

Vingt ans plus tard, un matin d’avril, assise à mon bureau, des photos de Roger et toi, toi et moi. Quand mes doigts ne sont pas à l’écriture, je prends les photos, je caresse les visages, les corps et les mains. Vous venez vers moi et les mots redeviennent vivants. Devant ma fenêtre, le temps s’arrête, de gros flocons tombent. La rue, les trottoirs et les autos s’enveloppent d’une neige molletonneuse. Je suis dans cette neige, lumineuse mousse blanche, les mains de Roger sur ton visage, ta main dans mes cheveux. Je ne t’ai jamais dit je t’aime.

Ma petite main dans sa grande main ! Bal des finissantes, Collège Ellis, Drummondville, 1979.
10 mois avant son décès . Mon père, René, & Christiane. Upton. Juin 1998.

Christiane

Le 19 avril 2019

MERCI aux enfants de Mariette et Roger d’avoir dit – oui – à ma demande de raconter ce moment d’intimité entre leur père, Roger, et mon père, René. Un dernier geste d’amitié entre deux hommes. Mystères. Roger avait 7 ans de moins que mon père. Roger quitte le monde 7 ans après le décès de mon père. Et chacun ira dans la mort dans l’année de leur 82 ans.

© 2019  Espace Mouvant – Christiane Martin

1 Louise Warren, L’enveloppe invisible, Éditions du Noroît, 2017, p. 55.

2 Marie-Josée Côté, petite-fille et filleule de mes parents. Elle lira les mots de René, mon père, son grand-père, le jour de ses funérailles.

10 Replies to “IL Y A 20 ANS”

  1. Chère Christiane et petite cousine, Quelle joie chaque fois que je vois que tu as une nouvelle fois écris. Avec toi je fais connaissance un peu plus avec ma grande famille, mais aussi et surtout tu m’aides à me réconcilier avec mon…enfance.
    Merci pour ces trop courts moments d’une lecture si agréable et enrichissante.

    Josée

    1. Josée, quelle délicatesse de ta part. Tes mots me touchent directement au coeur. Nous nous jaserons « en privé » de ce sentiment de réconciliation… c’est un beau sujet, mais plus qu’un sujet, c’est un passage dans la vie qui libère tellement. Merci chère Petite Cousine ! Amitiés, Christianexx

  2. Quelle plume, chère Christiane. La présence d’un deuil si proche et un texte si magnifique…ouf! pour l’instant, c’est une tempête de larmes qui inonde mon visage. Merci xx
    Je le relirai une, deux, trois…..fois

    1. Merci chère amie Suzanne, oui,c’est un héritage qu’il me laisse, sa façon d’aller vers ce dernier passage de vie, de comment le vivre, la décision éclairée pour les derniers moments. Et surtout ce que j’ai appris de court instant d’amitié entre Roger et lui. C’est un tableau vivant qui sera toujours en moi.Merci encore de lire mes mots. Amitiés, Christianexx.

  3. Chère Deninse, je te remercie d’être si présente à mes textes, à ma vie. Oui, nous avons encore à apprendre sur l’une et l’autre, de l’une et l’autre, à nous dévoiler petit à petit, certaines personnes ne le font jamais Ne pas tout connaître de l’autre, fait partie du mystère de l’amitié, de l’amour, de la vie. Je trouve cela très beau qu’avec nos 35 ans d’amitié, il y a encore des espaces intimes à labourer…c’est ce qui fait la richesse d’une relation. Avec douceur, mon amitiéxxx

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