LE DANSEUR OCÉANIQUE

Chronique d’une danseuse de tango ben ordinaire. Une danseuse, après des années, encore si débutante, au gré des humeurs de sa santé, en recherche constante, à danser avec un autre humain, obsédée, par ses pieds, pas assez jolis, sa musicalité, souvent à côté de la note, et à chercher, trouver, perdre et retrouver l’abrazo1.

À T.

En quelque part, une ville, dans l’état de New York.

***

À la mémoire de Luc

(1961 – 2018)

Dans l’immensité de l’univers,

tes atomes dansent

l’éternité d’un tango.

Toujours.

Au centre de nous.

L’infinie délicatesse de ton abrazo.

***

Fillette, un jour d’été au chalet des parents d’une amie, je me suis presque noyée dans une rivière. Sortie de l’eau dans les bras du grand frère de mon amie, apeurée, mes yeux grands ouverts vers lui. Des décennies plus tard, les yeux fermés, je me noie dans les bras du tango.

Je suis seule dans un couloir. Les notes d’un tango se faufilent sous la  porte. J’attends quelques secondes. Un mélange d’anxiété et d’excitation. Je tourne le bouton de la porte. Je suis dans l’entrée. Je regarde qui est là. Est-ce que je danserai ? Est-ce que je ferai de la chaise ? Un jour, je suis ben ordinaire. Quelques jours plus tard, comme à la bourse, j’ai repris de la valeur. Et pourtant, je suis toujours la même femme, la même danseuse de tango.

Le vestiaire. Assise sur un banc, je mets mes souliers de tango. Debout, avant de faire un premier pas, transfert de poids un peu à gauche, un peu à droite, trouve mon équilibre, sentir mes deux pieds en communication avec le sol.

J’avance. Un arrêt. J’inspire l’air de la milonga. Le sourire d’une amie-tanguera m’invite. Salutations.  Après quelques phrases, elle me glisse à l’oreille, il y a un jeune danseur sur la pistetente d’accrocher son regard, danse avec lui, c’est divin. Je regarde les couples. Où est-il ? Elle pointe du doigt. Il y a trop de danseurs. Elle pointe à nouveau et me dit il est de l’autre côté de la piste. Surprise, je lui réponds que je le connais. Oui, il a une bonne technique, mais son abrazo n’est pas de chair. Son abrazo est de fer.

À son tour, ses yeux me questionnent. C’est impossible, me dit-elle, c’est la première fois qu’il danse à Montréal. Je n’ai pas le temps de continuer la conversation, de chercher le jeune danseur qui vient d’ailleurs, je réponds à l’invitation d’un ami-tanguero. Après la tanda2, je m’assois tout près de la piste.

Mes yeux font un tour d’horizon. Un jeune homme, assis sur un divan de l’autre côté de la piste, attire mon attention. Je ne l’ai jamais vu. C’est peut-être lui, le jeune danseur de mon amie.  Il se lève. Je l’observe.  J’aime ce jeu. Qui va demander qui ? Certains soirs, je prends des paris avec moi-même.

Il avance dans ma direction. Je cherche la jeune femme vers laquelle il se dirige. Je sens ses yeux. Certaine que son regard est pour une autre femme, je ne réponds pas tout de suite. Il insiste. Pas de doute, il m’invite. J’ai perdu mon pari!

Mon – oui –, d’un léger mouvement de tête, il se rapproche. Je me lève. Il est devant moi. Le premier tango de la tanda a commencé. Beaucoup de monde sur la piste de danse. Nous attendons qu’un couple nous ouvre un espace. Nous attendons. Rien. Nous sommes toujours l’un en face de l’autre à quelques centimètres de la piste de danse. Il me dit quelque chose.Je n’entends pas ses mots. Encore plus près de moi. Et encore. Il arrête. Un souffle entre nous.  Il attend la réponse de mon corps. J’avance. Un pas, mon corps effleure le sien.

Il ne bouge pas. Une certaine inquiétude me prend. Je ne sais pas quoi faire. Nos corps se touchent. Son immobilité me dénude. Sa patience m’impatiente.

Et c’est arrivé. Son bras droit m’enlace. Une coulée de douceur. C’est lent, c’est chaud, c’est rond, c’est ferme, c’est plein, c’est présent. Mon bras gauche l’enveloppe, plus près encore, nos respirations s’accordent. De lui, je ressens de légères oscillations. Nous sommes toujours en-dehors de la piste. Il manque une partie à notre étreinte. Son bras gauche et mon bras droit sont encore le long de chacun de nos corps.  Il n’est pas pressé. Mes yeux sont fermés. La musique nous enveloppe. J’écoute les battements de son cœur. Il est si calme. Aller plus loin, encore plus loin. Une sensation de rentrer chez-lui, dans lui. Restons là.

Mon bras, celui qui est le long du corps, amorce un léger mouvement, il se détache, flotte dans l’air. Le danseur d’ailleurs ressent mon mouvement. Et son bras se lève. Nos mains se rencontrent. Nos paumes s’apprivoisent. Elles s’écoutent. Restons là. Rien de plus. C’est ainsi que commence un tango. Dans l’étreinte.

Il m’a glissée. Je ne sais plus, je ne sais pas ce qu’il a fait. Nous sommes maintenant avec  les autres couples sur la piste.

Dans ses bras, ce sont de toutes petites vibrations qui ondulent jusqu’à mon corps. C’est le roulis de sa cage thoracique sur la mienne. Il y a dans sa façon de se mouvoir une qualité particulière. Je m’en imprègne durant le premier tango, sans savoir de quoi elle est faite. Deuxième tango. L’image prend forme et l’élément de sa nature n’a pas de forme. C’est l’eau. Je suis dans l’eau, sur l’eau.  Il danse avec le rythme des marées et la mélodie des vagues. Je suis une île. Il est partout autour de moi. Je suis aérienne. Il est des eaux profondes. Nous sommes le courant de nos rivières veineuses, Nous sommes un fleuve musical3 dans un flot de mouvements, courts-longs, linéaires-ronds, légers-denses, calmes-rapides. Et ça devient si petit, si lent. C’est l’ancrage dans l’immobilité, là où l’océan et le ciel se retrouvent unis. En suspension dans l’espace pendant quelques notes. Et nous retrouvons les marées et les vagues. 

Il est océan. Je suis voilier. Je suis océan. Il est voilier. Et ainsi, nous naviguons trois tangos et trois valses. 

Photo : Pixabay. CC0 Creative Commons

Depuis le début du début de tous les temps, la vie a commencé dans les océans. 70 % du globe est recouvert par les cinq océans. Le corps humain de l’adulte est composé à 70 % d’eau. Certains de nos organes en contiennent plus que d’autres. Les reins, 81 %. Le sang, 79 %. Le cœur, 79 %. Le cerveau, 76 %4. Et pendant neuf mois, le fœtus nage dans la matrice maternelle.

Mer intérieure. Tu es. Mer intérieure. Je suis. 

C’est la dernière valse-tango. Toutes les notes se taisent. Notre spirale prend une dernière respiration. Nous nous détachons. Le danseur océanique vient me reconduire là où il est venu me chercher. Il retourne vers le divan. Je marche, en état d’ivresse,  vers mon amie-tanguera. Assise, je lui dis, je ne veux plus danser ce soir, je ne veux pas déranger cette sensation de lui, la rondeur de ce temps danséC’était… (et je n’ai plus de mots).  Je ne sais pas de quoi a l’air mon visage, son rire éclate. 

Près d’elle, je dérive dans ce moment de grâce.  Je la quitte après une vingtaine de minutes. Vestiaire. Mes souliers plats. Pousse une porte. Un escalier. Une autre porte. Je suis avec la nuit. La lune pleine. Les pieds sur le bitume, l’océan dans le corps. Je tangue. Est-ce qu’il reviendra à Montréal ?

L’écrivaine Anne Lamott5 a écrit « je ne comprends absolument pas le mystère de la grâce – je sais seulement qu’elle nous rencontre là où on se trouve mais qu’elle ne nous laisse pas où elle nous a trouvé. »

Le danseur océanique est reparti au large, je suis restée sur le rivage. Je n’ai presque plus envie de danser. Je m’ennuie de la fluidité de l’eau. Je frustre. Ma mer intérieure s’assèche. Ça dure des semaines. Je veux écrire ce texte. Je ne peux pas. Je m’assois à l’ordinateur avec la musique de tango. Il n’y a rien à faire. Je ne peux pas écrire et écouter de la musique de tango en même temps. Elle me possède trop. Mes doigts lâchent le clavier, Di Sarli inonde l’air de mon appartement. Je danse avec le mur, la chaise, dans le couloir. Je m’apaise. Je reviens au clavier. Ferme le son. Deux phrases et puis, plus rien.

Je cherche. Le danseur ou l’émotion de l’eau. La vague qui meurt sur le littoral. La vague qui repart en haute mer. Le bleu du Gulf Stream. Le gris-vert du courant arctique. La goutte d’eau suspendue à une note. La marée qui arrive. La marée qui s’éloigne. La mer calme. La mer houleuse.

Deux mois plus tard, le danseur océanique revient à Montréal. Il est assis avec des amies. Ils jasent. Après quelques minutes, il va danser avec l’une d’entre elles. Je les regarde un certain temps. La jeune femme ne m’intéresse pas. C’est lui.

À notre première rencontre, je ne l’avais pas vu danser avec d’autres femmes. Ni avant, ni après nos tangos. Il était venu vers moi. Nous avions dansé et je suis partie dans la nuit.

Je reconnais le physique de l’homme, je ne reconnais pas le danseur. Voir danser quelqu’un et être dans ses bras peuvent être des expériences très différentes. De l’extérieur, il  n’a pas l’esthétique du danseur que certaines personnes recherchent dans le tango. Il passe inaperçu.

Il revient à sa table. Il me voit. Nos sourires. Nous dansons. Ce soir, je suis fatiguée. Ce soir, il n’est pas seul. Ce soir, l’atmosphère de la milonga est sans relief. Ce soir, la grâce n’est pas au rendez-vous.

Malgré l’absence de la grâce, être doucement bercée dans les bras du danseur océanique, même si mes pieds s’emmêlent dans les siens et que mon corps est tendu. Être avec sa sensibilité. Je sais qu’il ressent mes dissonances. Il fait de petits ajustements. Il écoute. Son étreinte m’enveloppe encore plus. Il  reste dans la simplicité des pas. Il est avec moi.

Qui est le meilleur danseur ?
Celui qui montre qu’il en connaît beaucoup
ou celui qui tente de donner son cœur, son « feeling ».
Je crois au dernier.
Ricardo Vidort, milonguero

Je danse le tango pour sa musique. Je danse pour être ce – deux -, aller à ta rencontre, et créer en quelques minutes notre tango. Pour la sensualité du mouvement. Je danse le tango pour l’expression des temps de la vie, certains perdus dans les abysses de mon corps. Je danse mes joies, mes peines d’amour,  mes morts qui flottent dans le cœur. Je danse pour le manque de connexion de mon système nerveux. De là, mon obsession de la connexion entre deux danseurs, Peut-être que j’aspire à une réparation symbolique. Je danse le tango pour la fragilité de vivre. Je danse comme si c’était le dernier tango. Toujours. Peut-être que demain ne sera pas présent.

Le tango, ça part de l’intérieur, qu’il soit un état de grâce ou ben ordinaire.

Je continue à danser le tango même s’il m’écorche en tant que femme . Le tango m’apprend à dire, avec une voix plus claire, un – oui – ou un – non – . Le tango m’apprend à choisir et à ne pas juste me laisser choisir. Le tango m’apprend à ne pas accepter d’être encagée, brusquée, contrôlée. Je ne suis pas une chose, une matière plastique. Je suis un être vivant, comme l’océan.

Fillette, j’ai tourbillonné dans une rivière. Est-ce que ce jour d’été, dans les bras du grand frère de mon amie qui m’a sortie de l’eau, a été le début d’une recherche de bras aimants, d’une traversée jusqu’au danseur océanique ?

Les yeux ouverts. Les yeux fermés. Je ne suis plus la fillette qui s’est presque noyée dans une rivière. Je ne le suis plus.

Christiane

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Tant qu’à être dans l’élément – EAU – . Un tango sous l’eau.


There is no slow motion effect. As dancers we wanted to get immersed in water’s tempo, give and follow the form of its flow, dwell into its poetic dimension. Filmmakers & Concept: CLARA ANDRES / JAVIER CURA. Dancers: Tabea Bley, Claudia Mathai, Javier Cura. Filmed by: Cameras: Fee Scherer & Holger Kettner for Kordula’s Hildebrandt documentary Tango Pasion in Berlin. Location/s: Berlin, Germany. Music by: “Les Abeilles” by Rupa & The April Fishes

1 Abrazo : étreinte

2 Tanda  : une suite de 3 ou 4 tangos, milongas ou valses

3 Fleuve musical : expression de Michel Serres, philosophe et historien des sciences.

4 https://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/usages/eauOrga.html

Autres chroniques en lien avec le tango : Rouges, mes souliers de tango, Leçon de tangoLes humains du tangoLes pas effacés, je n’oublie pas tes bras

8 Replies to “LE DANSEUR OCÉANIQUE”

  1. Magnifique texte, Christiane. Très prenant. J’ai été incapable de m’en détacher jusqu’à la fin. Bravo. J’ai beaucoup apprécié le vidéo aussi. Merci !

    André Morin xx

    1. Merci André ! Et ce texte m’a pris des mois… enfin, il est écrit. Tout cela semble simple, mais c’est comme le tango… comme tu dis, – prenant -. Et merci à ton amitié, qui a débuté dans nos premiers pas du tango ! Abrazo, Christiane

  2. Ce texte est magnifique chère Christiane, rempli d’émotion et de sensibilité. Très très touchant et plein de sensualité . Quelle belle description des corps qui se mettent au diapason pour un moment xx

    1. Merci Suzanne, si tu savais, tant de mois à le ressentir, à l’avoir à l’intérieur de moi, je l’ai presque jeté à la poubelle il y a trois jours… je te remercie pour ton amitié et notre complicité dans la création. Christianexx

  3. J’ai presque dansé le Tango en te lisant Christiane .Tes mots expliquent merveilleusement bien cette danse si peu connue du commun des mortels. Tu as toutes les qualités requises pour cette danse. Comme je t’ai dit lors de notre dernier souper j’adorerais voir un vidéo de toi ou tu danses. Tu m’as dit non mais qui sait …notre si vieille amitié pourrait venir à bout de ta résistance xxx

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