HISTOIRE DE PÊCHE

Après-midi  au rythme des vieux. Je suis avec ma mère, ma vieille mère, 96 ans et 7 mois. Il y a trop de soleil pour rester dans la petite chambre de sa résidence aux têtes grises et blanches. Je prends la main de mère. Viens, allons dehors. Viens, dans les balançoires.

Dans la vie de ma mère, il y a toujours eu des balançoires. Je ne sais pas quand elle était petite, je ne lui ai jamais demandé. Maintenant, il est trop tard. Sa mémoire effacée.

Une balançoire dans chacun des lieux de vie de mes parents. Près de la maison de la ferme. Après la vente de la ferme à l’un de mes frères, nous déménageons dans l’autre maison, juste à côté de la ferme. Un jour, mes parents décident de vivre dans un grand appartement, une petite ville pas trop loin de notre campagne. Et après la mort de mon père, ma mère s’en va dans une nouvelle ville. De la première résidence pour personnes aînées à celle où elle habite présentement, il y a toujours des balançoires.

Le rythme de la balançoire. Aller et retour. Et un jour, il n’y a plus de retour.

En attendant, le non-retour, je suis avec ma mère, sa main dans la mienne. Dehors, je regarde vers les balançoires. Elles sont toutes occupées. Il y en a une où un vieux monsieur est assis tout seul. Nous allons vers lui. Je lui demande si ma mère et moi pouvons nous asseoir avec lui. Il me dit « oui ».

Quelques minutes passent. Ma mère me demande si je reste à souper avec elle.

– Non, je m’en vais rejoindre, mon amie Denise, au restaurant.

– Je la connais ?

– Oui.

– Denise qui ?

– Denise G.

– Je ne m’en souviens pas. Son nom de famille c’est ?

– G.

Le vieux monsieur interrompt notre conversation.

– Est-ce que vous savez si la famille de votre amie vient de la région de Montmagny ? Je suis né dans cette région. Il y avait des familles G. Mais ça fait longtemps que je suis parti. J’avais 16 ans.

– Je ne sais pas. Je lui demanderai ce soir. C’est la première fois que je vous rencontre. Est-ce que vous habitez à la résidence depuis longtemps ?

– Deux mois.

– Quel est votre prénom ?

– Simon1

– Ma mère, Marie-Claire. Je suis Christiane. Où viviez-vous avant, Simon ?

– Dans ma maison, pas très loin d’ici. C’est à cause d’elle que je suis ici…. Maudite maladie, c’est pour ça que je suis ici. Maudite maladie. Vous savez celle qui s’appelle Alzheimer. C’est ce que mon docteur m’a dit. Alzheimer. Pis, je vivais dans ma maison. J’étais heureux. J’aimerais mieux mourir que de vivre ici, que de vivre cette maudite maladie. Mes fils ont décidé qu’il était temps que je laisse ma maison. Maudite maladie.

-….. Combien de fils avez-vous ?

– Deux. Il y en a un qui s’en vient. Il m’apportera des gâteries pour mettre dans mon petit frigo. Et demain, il s’en va à la pêche pour dix jours avec mon autre fils. Dix jours à la pêche. C’est la première année que je ne les accompagne pas. Ils ne veulent pas que j’y aille avec eux. Ce sera trop difficile pour moi. Dangereux, qu’ils disent. Ils ont peur pour moi. Je ne sais pas ce qu’ils pensent. Moi, je sais, que je peux y aller. Je le sais. Mais eux, ils ne veulent pas. Ils oublient qui leur a montré à pêcher. C’est moi. Comme mon père a fait pour moi. J’ai appris à pêcher avec mon père et mes fils avec moi. Et cette année, ils ne veulent pas de moi avec eux.

Ma mère est silencieuse depuis le début de la conversation avec Simon.

– Mes fils ne veulent pas m’emmener à la pêche. C’est la première fois. Ils me laissent ici.

Simon enlève ses lunettes. Un kleenex sort de sa poche de pantalon. Il s’essuie les yeux.

Je n’ai pas de kleenex. Que la main, si douce, de ma vieille mère dans la mienne. Mes lunettes de soleil me protègent des larmes de Simon.

La voix de ma mère. Tu me serres trop fort… 

Je relâche la pression. Simon remet ses lunettes. Il est agité. Il regarde partout.

Les mains de Simon. Longues et fines. À sa main gauche, une bague en argent avec une pierre qui ressemble à de l’onyx.  Je lui dis j’aime votre bague et vous avez de très belles mains.

À cet instant, ses yeux dans les miens, son regard change. La froideur dans cette chaleur d’une si belle journée d’été. Son visage ombragé.

Pourquoi ma mère ne me pose pas une question pour changer l’air dans la balançoire ? Ma mère absente. Ma mère qui n’entend presque plus. Ma mère qui ne se souvient presque plus de sa vie. Où es-tu, maman ?

Les parents protègent les enfants. Puis, un jour, vient ce temps, les enfants protègent les vieux parents.

Aller et retour.

Aller vers Simon. Réparer ce que j’ai brisé par mes mots, mes gestes.

– Simon, je suis désolée. Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui vous a dérangé? Simon, je ne voulais pas vous blesser.

– Je ne veux pas entendre vos mensonges.

Je ne comprends pas. Alors, je lui demande.

– Quels mensonges ?

– Vous avez dit que vous aimiez ma bague et que j’ai de belles mains. Ce n’est pas vrai. Cette bague, c’est du toc. Juste du toc. Si vous saviez combien je l’ai payé. Et mes mains. Mes mains sont vieilles. Ma bague c’est du toc et mes mains ne sont pas belles. Elles sont vieilles. Vous dites n’importe quoi…

Où dois-je regarder ? Le ciel. Les branches de l’arbre au-dessus de la balançoire. J’enlève mes lunettes de soleil. Je plonge dans les yeux de Simon.

– Simon, l’arbre, avec son feuillage comme une ombrelle au-dessus de la balançoire, est-ce un arbre jeune ou vieux ?

Simon tourne son visage vers l’arbre.

– Il est vieux. Très vieux.

– Et le lac où vous avez appris à pêcher avec votre père, il était là avant votre père. Et il existe encore. Est-il jeune ou vieux ?

– Il était là bien avant nous. C’est un lac très vieux, très vieux.

– Simon, est-ce que le lac et l’arbre sont beaux ?

– Oui, ils sont beaux.

– Ils sont vieux. Ils sont beaux. Simon, j’aime votre bague, vos mains sont belles.

Ma mère s’agite. Elle veut s’en aller dans sa petite chambre.

-Au revoir, Simon.

Simon salue avec sa tête. Le vieil homme du début de notre rencontre, avant l’histoire des dix jours à la pêche, avant la bague et les mains, a retrouvé son sourire et ses yeux ensoleillés à l’ombre du vieil arbre.

Une heure plus tard, c’est l’heure du souper. Je reconduis ma mère à la salle à manger. Je l’embrasse sur le front. Simon est assis à la table derrière ma mère. Sa tête penchée, je m’approche de lui.

– Simon ?

Il relève sa tête. Le visage, celui dans la balançoire, n’est plus. Ses yeux hagards me demandent…. qui êtes-vous ?

« Et puis l’oubli
La sale affaire
…Et puis l’oubli
Fait son affaire
…Mais tu m’oublies
Y a rien à faire.
chanson « Mémoire » de Moran2

– J’étais avec vous dans la balançoire.

Longue attente. Il cherche.

– Est-ce vous qui étiez avec votre mère ?

– Oui.

– Est-ce que vous reviendrez me voir ?

– Oui, Simon, je reviendrai.

J’effleure sa main. Je retourne vers ma mère. Un autre baiser sur le front. Je quitte la résidence des têtes grises et blanches.

Oui, je reviendrai, Simon.

Nous recommencerons les présentations. Nous recommencerons le début de votre histoire. Votre enfance à Montmagny. Le départ de toute la famille, papa, maman et les  10 enfants. Il y a 66 ans. Une trajet de 150 milles vers une nouvelle ville. Du travail pour votre père. Toute la famille logée dans un appartement. Vos histoires de pêche avec votre père, vos fils. Vous me raconterez toute votre vie au rythme d’une balançoire. Nous recommencerons tout, Simon. Tout. Du début jusqu’à la fin. De la fin jusqu’au début.

Aller et retour.

Les bébés bercés par des bras. Les vieux bercés par des balançoires.

fisherman-591699_1920n_août 2018

 

Lancer la canne à pêche dans les souvenirs d’une vie. La ligne se déroule. La ligne se tend. Le fil se casse.

 

Où sont les poissons ? Le lac s’assèche.

Est-ce que les rives s’éloignent, se rejoignent ou disparaissent ?

Christiane

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1 Le prénom de ce bel homme a été changé.
2  Chanson : Mémoire. Paroles : Moran. Musique : Carbou. Album : Le silence des chiens de Moran.

6 Replies to “HISTOIRE DE PÊCHE”

    1. Merci ma belle Amie, merci Suzanne. Toi, tu es dans le début de la vie avec ta petite-fille, née il y a quelques semaines, bercée par sa grand-maman. Berce la petite, berce. Merci, toi si fidèle lectrice et amie. xxx

    1. Merci pour tes mots, chère Amie, nos mères l’une près de l’autre, qui aurait dit cela quand nous nous sommes rencontrées il y plus de 30 ans. Merci Denise d’être dans ma vie. Douces amitiés, Christianexx

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