UNE PETITE FILLE, DES VACHES ET UNE BICYCLETTE

Juin 2018. À la frontière du Mexique et des États-Unis.
Des enfants sont séparés de leurs parents.
– Aux enfants de tous les continents –
À toi, l’adulte du présent, qui a été un enfant.
Prendre dans tes bras.
 Protéger. Aimer.
Les enfants.

 « Il reste toujours quelque chose de l’enfance, toujours… »
Marguerite Duras, Des journées entières dans les arbres. Théâtre.

 

La lune est pleine. Je me stationne devant chez-moi. L’air du début de la nuit s’immisce par le toit ouvrant. Les notes, traces lumineuses, de l’album Dans ma main du pianiste Jean-Michel Blais¹, montent vers la lune.

Il est temps de rentrer. Je ferme le toit ouvrant. Je prends la pochette de l’album. Un cœur brillant, déposé dans le creux des mains. N’est-ce pas ainsi que nous devrions prendre nos fragilités ? Les tiennes. Les miennes.

J’ouvre mon ordinateur. Par la fenêtre, la lune pleine accompagne mes doigts. Je te retrouve là où je t’avais laissée au début du mois de mai. J’avais commencé à écrire sur notre rencontre silencieuse entre les stations Sherbrooke et Sauvé. Il y avait tellement de liens insensés que je ne trouvais pas où je m’en allais avec toi. Après quelques jours, j’ai décidé de ne plus ouvrir le document word – Petite fille -.

Tu reviens dans ce début de nuit, sous les doigts sensibles du pianiste, la lune tout là-haut. Tu reviens.

Assise dans le métro, mes yeux dans un livre. Le siège à côté de moi est vide. Les pages tournent sous mes doigts. Et puis, un mouvement dérangeant. Des jambes agitées. Les pieds ne touchent pas au plancher.

Une petite fille. Comment es-tu arrivée sur le siège ? Tu as été si discrète. Tu as le dos bien collé au dossier du siège. Tes mains sur tes cuisses. Le regard vers l’avant. Tes cheveux noirs tombent sur les épaules. Tu es très droite. Trop. Pour une enfant de 4 ou 5 ans. Ton corps ne bouge pas. Seulement tes jambes qui vont et viennent. Tu as peut-être senti mon regard sur toi. Tu tournes la tête, pas les épaules, pas le corps, juste la tête. De grands yeux noirs. Des yeux apeurés. Tu sembles seule. Où est l’adulte avec toi ?

Il y a un homme debout près de ton siège. Un cellulaire dans une main. Sur son épaule, un petit sac à dos rose avec une princesse de Disney. Ton visage, c’est le visage de cet homme. L’homme au cellulaire est ton père.

Tes yeux ont lâchés les miens. Je retourne à mon livre. Tes jambes embrouillent mes mots. Je ferme le livre. Nos regards se rencontrent. Tes grands yeux noirs, apeurés. Tu dois te demander. Qui est cette étrangère ? Pourquoi me regarde-t-elle ainsi ?

L’homme-père toujours en relation avec son cellulaire. Tu quittes mes yeux.  Ton corps si tendu. Tes lèvres serrées. Tes mains crispées sur tes cuisses. Est-ce que tu respires ? Tes petites jambes se balancent. Un tiraillement dans mon cœur. Je te connais. Je reconnais ce visage triste. Ces yeux apeurés.

C’est ma station. Je me lève. Tes jambes cessent leurs mouvements pour me laisser passer. Merci, je te dis. Sur le quai, te regarder une dernière fois. Et toi aussi, une dernière fois, ton visage vers moi.

Tes yeux apeurés. Est-ce que l’homme au sac à dos rose viendra s’asseoir près de toi ? Aucun mouvement. La princesse de Disney reliée au cellulaire. Les portes se ferment. Ton visage accroché au mien. Tu pars.

Tu t’es faufilée à l’intérieur de moi. J’avance vers mon enfance.

La maison au bout du rang. La ferme. C’est l’été. Si tu savais, je déteste l’été à la ferme. J’ai 8 ou 9 ans quand je commence à aider aux travaux de la ferme. J’en ai fait moins que mes frères et sœurs. Je sais. Ils me l’ont toujours dit. La petite dernière. La fragile. La maigre. Les yeux par en-bas. Les mots pris par en-dedans. La rêveuse.

La ferme ce n’est pas pour une flâneuse de l’enfance. Il y a toujours à faire. Le grand jardin de fruits, de légumes, de fleurs. Arroser. Bêcher. Cueilir. La pelouse, de tous les côtés. Pas un petit carré. Surtout pas. Et puis. Les récoltes. Le temps des foins. Conduire le tracteur. Revenir à la grange. Mettre le ballot de foin sur le monte-bottes. Et les fins d’après-midi. Aller chercher les vaches au champ.

J’ai peur des vaches. Je ne l’ai jamais dit. Une enfant de la ferme qui a peur des vaches, ça ne se dit pas. Alors, tu peux t’imaginer, tout ce que je n’ai pas dit. Et j’imagine à voir tes yeux apeurés, ton corps raide, prenant le moins possible d’espace sur le siège, toi aussi, tu ne diras pas tout. Je le sais.

Dans la maison au bout du rang, j’avais un refuge au 2e étage. Tout en haut de l’escalier, un petit boudoir et les quatre chambres à coucher des enfants. Et une grande salle de jeu accessible par la chambre de mes grands frères.

Avant de pénétrer dans la chambre de mes frères, attendre quelques secondes sur le bord de la porte. Dans leur chambre, il y a la trappe pour aller au grenier où je n’y suis jamais allée. Trop noir. Un tour d’horizon. Lever les yeux. Des voix, des fantômes, des monstres.  On ne sait jamais. Aucun bruit. Je prends une respiration, traverse la chambre à la course. Ouvrir la porte du refuge. Fermer la porte. Je suis libre. Je veux passer mes étés au 2e étage. Pas dans les champs, le jardin et l’étable.

Dans ce refuge, il y avait mes poupées, mes livres. Et aussi, selon les années, une table de billard ou de hockey pour mes frères, mes cousins et leurs amis. Pour moi, ces objets n’appartiennent pas à mon monde imaginaire. Je tente de ne pas les voir. Je m’installe tout au fond, près d’une lucarne, un vieux divan, un tapis tissé par ma mère et ma grand-mère durant les longs hivers, quelques malles remplies de vieilles robes de ma mère, de ma sœur aînée. Une petite table d’enfant et deux chaises. Un berceau. Celui de nos premiers mois de vie, devenu le lit de mes poupées.

Dans ce refuge, seule, je suis heureuse. Je me transformais selon mes humeurs de petite fille. Avec des vieilles robes trop grandes, une poupée dans mes bras. En sage lectrice. En héroïne sans costume.

L’héroïne sans costume, ça se passait à l’intérieur de moi. Ma peau devenait plus grande que ma peau d’enfant. Une peau dépassant les murs de la maison. Une peau me donnant de super-pouvoirs. Sur un petit banc, je parlais d’une voix venue d’ailleurs à mes poupées qui se transformaient en humaines aux visages sans expression. N’ayez pas peur. Je suis l’héroïne du 2e étage, celle qui vous sauve des méchants humains, des monstres, des bibittes d’une autre planète.

Être héroïne du 2e étage ne dure jamais longtemps. Il y a toujours une voix qui transperce les murs, le plancher de ton royaume, une voix te rappelant, c’est l’été. Et l’été à la ferme, il y a tant à faire.

C’est l’heure du rituel de 16 h 30. Aller chercher les vaches. Dans le bois, près de la cabane à sucre, ou plus loin, en bas de la côte, ou encore plus loin, près de la rivière. Marcher sur un chemin de terre. Un bâton à la main. Au cas où. On ne sait jamais avec les vaches.

Je les vois. Mes doigts pressent le bâton. Je suis près d’elles. Les réunir. Leur faire comprendre de tourner de bord, de prendre le chemin de terre, d’aller vers l’étable. Ne pas rentrer dans le bois, SVP. Rester sur le chemin de terre. SVP. Ne me regarder pas avec gros yeux. SVP. Allez à l’étable. Certaines sont désobéissantes, ne pas être dans le troupeau, à brouter ailleurs. Certaines ont des cornes. D’autres pas. Un front de vache c’est plus large que mon corps. Et si tout à coup. L’une part à courir après moi. Où puis-je fuir ? Mon royaume du 2e étage est trop loin. Et dehors, je n’ai pas de super-pouvoirs.

J’ai peur des vaches. Je n’ai jamais compris d’où venait cette terreur. C’est maintenant, en t’écrivant que je me suis rappelée l’histoire de mon père, racontée un jour, par ma mère.

Il y a plus de 50 ans. J’avais ton âge, peut-être. Toute la famille dormait. Mon père, avant que le jour ne soit le jour, quitte son lit pour aller dans le champ. La veille, il avait senti qu’une des vaches du troupeau mettrait au monde son petit. Il voulait s’assurer que tout aille bien. Quand il arrive au champ, avant que le jour ne soit le jour, le nouveau-né tète déjà sa mère.

Je ne me souviens plus si mon père est allé au champ avec un tracteur ou à pied. Mais mon père n’a pas vu que notre jeune chien, tout fou, l’a suivi de loin. Il est trop tard quand mon père s’en aperçoit et il ne peut pas arrêter la course folle du jeune chien qui se jette sur le nouveau-né pour le renifler, le pousser. Maman vache, en protectrice de son bébé, enfonce ses sabots dans la terre, baisse la tête, avec ses cornes, fonce vers mon père. Il n’a pas eu le temps de sauter la clôture.

Quelques heures plus tard, mon père ne revenant pas à la maison, quelqu’un le retrouve, allongé dans l’herbe, tout en sang, dans le champ. Mon père a les côtes fracturées et une déchirure de je ne sais quoi. Quelques semaines au lit.

Cette histoire a fait son chemin dans mon corps de petite fille. L’histoire entendue dans un recoin de la maison dans les semaines qui ont suivi l’accident ou est-ce l’image de mon père dans son lit, le haut du corps enroulé dans des bandages. Je ne me souviens pas. Ce qui est certain, l’événement – mon père écorné par une vache – s’est inscrit dans les loges souterraines de mon corps. Et quelques années plus tard quand j’ai commencé à aller chercher les vaches dans les champs, l’histoire, mise en veilleuse, s’est réveillée en angoisse. Une vache peut passer au-travers de moi.

De retour avec les vaches sur le chemin de terre. Je vois l’étable. Quand elles sont toutes à l’intérieur, je ferme les grandes portes. Elles s’installent deux par deux dans leur stalle. Les attacher. Donner la moulée. Est-ce que je peux m’en aller dans mon refuge ? Non. Mon père et deux de mes frères sont encore à travailler dans les champs. Alors, encore besoin de la petite dernière pour l’heure de la traite.

Mettre la sangle autour de leur corps. M’accroupir sous leur ventre. Nettoyer les trayons. Attacher la trayeuse à la sangle. Installer la trayeuse aux trayons. Succion. Queues chassant les mouches. Queues fouettant mes bras. Les sabots s’agitent. Elles sont de plus en plus nerveuses. Je me relève. Leurs deux gros ventres de plus en plus contre moi. Je ne dis rien. Ne demande pas d’aide. Une petite fille de la ferme n’a pas le droit d’avoir peur des vaches. Me le répète encore. La sueur sur mon front. Les repousser. Me force à mettre une main sur le ventre de l’une des vaches. Pousse gentille petite fille de la ferme qui n’aime pas les vaches pousse un peu plus. Elle se tasse la vache. Vite avant qu’elle change d’idée. Vite. Saute par-dessus le dalot.

On a plus besoin de moi. Je cours vers la maison. À mi-chemin, j’entends ma mère « épluche les patates, mets-les sur le feu pour le souper ». Je fais ce qu’elle me demande. J’attends un peu. L’eau des patates bouillent. Je baisse le feu. Je monte vers mon refuge. Oublier les vaches. Oublier le temps.

La porte claque. La voix de ma mère. « Les patates brûlent ».

Brûlent les patates.

Brûlent les forêts.

Brûle l’enfance.

Je quitte la maison du bout du rang. Les vaches. Les champs. L’étable.

Je suis arrivée chez-moi.

Et toi, es-tu dans ta maison ? Est-ce que ta petite main est dans une grande main ? As-tu eu peur aujourd’hui ? As-tu quelqu’un pour en parler ?

Deux jours, après notre rencontre silencieuse dans le métro, il y a ce dimanche. Un dimanche de mai que nous attendions tous après des jours de pluie et de froid. Un dimanche éclatant. En début d’après-midi, je marche vers le parc. Sur le boulevard Gouin Est, au coin de la rue du Pont, il y a le café-boutique Arioum², ouvert depuis quelques mois. Je commande un café au lait. En attendant qu’il soit prêt, je déguste un chocolat. Avec mon café, je retourne au soleil, assise sur une marche, je regarde les passants. La joie sur tous les visages.

De l’autre côté du boulevard, une femme et un petit garçon sur sa bicyclette. La femme montre le panneau Arrêt au petit garçon « Tu regardes toujours à gauche et à droite pour voir s’il y a des autos et des cyclistes sur la piste cyclable, après, tu y vas. »

Pas d’autos. Pas de vélos. Ils traversent.

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La femme voit le café-boutique Arioum. Elle avance vers la fenêtre, regarde à l’intérieur et se retourne vers le petit garçon, c’est joli, ici, viens, je vais prendre un café au lait, et pour toi, un chocolat chaud.

Le petit garçon : maman, nous ne pouvons pas rentrer, nous ne pouvons pas attacher mon vélo.

La maman : juste quelques minutes, le temps de commander, il y a la fenêtre, nous allons surveiller, personne ne prendra ton vélo.

Le petit garçon, un sanglot sur le bord de ses lèvres, NON MAMAN, je ne veux pas y aller. Je reste avec mon vélo.

Je les regarde.

Moi : je ne suis pas pressée, je vais surveiller la bicyclette, c’est promis.

La maman : merci! c’est sa nouvelle bicyclette, sa première promenade.

Le petit garçon, vers moi, les yeux inquiets.

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Photo : Noémie Roy Lambert. Tableaux : Ariel Barrios Humaran

Moi : je reste ici, ne t’en fais pas. Va avec ta maman, il y a de beaux et bons chocolats.

Assise sur la marche, mes yeux sur la bicyclette, café dans une main, dix minutes

passent. Le garçon et la maman sortent de chez Arioum.

Le petit garçon va vers sa bicyclette. Et il revient vers moi.

Merci Madame !

Ce sourire. Je n’oublierai jamais le sourire de ce petit garçon. Jamais.

Je me lève. Je marche jusqu’au parc. Un sentier sous les arbres. Le petit garçon me relie à toi, petite fille, aux yeux apeurés du métro. Tu es si près de mon coeur.

J’étais une petite fille qui avait peur des vaches. Je suis devenue une « dame ». Je ne vis plus dans mon refuge avec des poupées. Je n’ai pas de super-pouvoirs. Je ne sauve pas le monde. Je n’ai plus ma peau d’héroïne de l’enfance. Je n’ai que ma peau d’humaine.

Au fil des ans, j’ai labouré mes molécules. J’ai déserbé, enlevé les roches d’insécurité, de colère. J’ai tenté de semer des graines d’amour, de bienveillance, de joie. Certaines années, il y avait tant de larmes, j’étais un champ inondé. D’autres années, la colère me ravageait. La terre restait stérile. J’ai recommencé, avec patience, très souvent avec impatience. J’ai recommencé, au fond de moi, ne pas oublier, qu’un jour, j’ai été une petite fille, aux yeux apeurés. C’est elle qui me rapproche de toi. C’est elle qui reconnaît ton visage. J’ai recommencé pour un monde sans frontières, sans murs. Et peut-être que ce monde existe seulement pour les héroïnes de l’enfance.

Dans ce présent de ma vie, tout ce que je veux par un dimanche ensoleillé, qu’un petit garçon ne pleure pas. Que la main du petit garçon trouve refuge dans la main de sa maman. Que le petit garçon et la maman montent les marches, poussent la belle porte centenaire d’un lieu à l’odeur de café, de chocolat et de soleil et au nom poétique –  Arioum -. Que la maman et le petit garçon rencontrent, derrière le comptoir, Noémie, artisane chocolatière, sa voix, comme ses chocolats fondant dans la bouche. Et Ariel, artiste peintre, son amoureux, l’homme aux pas félins, ses tableaux sur tous les murs. Une mer de couleurs. Son Cuba à Montréal.

Un dimanche ensoleillé. Être la gardienne de la nouvelle bicyclette d’un petit garçon. C’est tout ce que je veux.

Petite fille, aux grands yeux noirs, apeurés.

Ne t’en fais pas.

Dans un coin de l’imaginaire.

Ta main dans la mienne.

Christiane

Le 26 juin 2018

© 2018 Copyright Espace Mouvant. Tous droits réservés.

¹Site de Jean-Michel Blaishttps://jeanmichelblais.com/

²Arioum Chocolats, projet commun de Noémie Roy Lambert et Ariel Barrios Humaran. Chocolaterie artisanale. Café-Boutique. 2080, boul.Gouin Est, Montréal (QC)

Arioum_Juin 2018_Petite fille triste
Les chocolats de Noémie

H2B 1W9. Tél. : 514 779-0917.

VISITER LA PAGE FACEBOOK ET AIMER https://www.facebook.com/pg/Arioum-Chocolats-734656970065720/about/?ref=page_internal

Article à lire : https://www.madamegin.com/2018/02/decouvrez-arioum-chocolats-pour-lamour.html²

 

6 Replies to “UNE PETITE FILLE, DES VACHES ET UNE BICYCLETTE”

  1. Quel beau texte..en plus je revoyais, toutes les pièces de cette grande et belle maison, ainsi que ses champs. Tout un exutoire pour toi, peut-être pas vaincu..mais tu peux en parler. Bravo!

    1. Merci France, tes mots sont d’une telle gentillesse. Merci de te laisser guider par mes mots et de t’être laissée être dans ce lieu que tu as connu, un lieu ù se rencontrait la famille, oncles, tantes, cousins.es et des amis.es. Christianexx

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