Trois mois de silence. Trois mois à lire des romans, des essais, de la poésie. Trois mois dans le gel de l’hiver. Vers la fin de la saison, mon harceleuse de fatigue s’est manifestée. Je lui ai résistée. Et je m’y suis abandonnée. Je ferai ce qu’il y a à faire. Rien. Mon lit. Me lever tard. Manger. Un bout de lecture. Au sol, bouger mon corps lentement. Inspirer. Expirer. Debout. Manger. Retourner au lit. Une autre nuit. Une autre journée.
Et un certain matin, quelques jours avant l’arrivée du printemps, l’harceleuse s’est retranchée, partie comme elle est venue. Enfin, presque. Son bruit de fond quotidien amarré à ma santé, la terre commence son cycle de dégel. L’eau d’érable coule. Ma tête libérée de son brouillard. Une tasse de café. Je savoure ma légèreté. Les livres éparpillés sur la table de cuisine. Le roman Une vie sans fin de Frédéric Beigbeder m’attire.
Le soleil se pointe à la fenêtre. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il vient. Il repart. Une vingtaine de minutes de lecture. Je ne sais plus. Je n’ai plus de café. J’ai une histoire dans la tête. Une histoire que j’ai commencé à écrire, un jour du mois de septembre dernier. Une histoire dans le Montréal souterrain. Une histoire dans les stations de métro. Une histoire, découpée en trois chapitres. Une histoire qui me revient à la lecture des mots de Beigbeder, à la page 41 de son roman.
« Entre ses cheveux et son cou, il y avait suffisamment d’espace pour dévoiler derrière l’oreille, trois centimètres carrés de peau veloutée et nue, où poser ses lèvres serait probablement la meilleure chose à faire cette année. »1
Je relis la phrase. Trois, quatre fois. Une de mes mains sur la page 41. L’autre s’en va juste là où il décrit le geste. Je ferme le livre. Je regarde à la fenêtre. Mes doigts s’agitent. Les mots viennent. Je me lève, je vais dans l’autre pièce où est mon ordinateur. J’ouvre le texte. Mes doigts sur les touches du clavier. La suite du roman de Beigbeder attendra.
Septembre 2017. Un jour de soleil. Il est 11 h 30. Je rejoins un ami pour le lunch. Trajet métro Sauvé au métro Beaudry. Arrêt au métro Jean-Talon. Les passagers sortent, d’autres rentrent. Mes yeux dans un livre. Quelque chose accroche mes pieds. C’est le bout de l’objet que je vois en premier. Une canne. Et après la vieille femme qui la tient avec sa main droite. À sa gauche, un vieil homme soutient son bras. Il l’aide à s’asseoir sur un siège à une place près d’une fenêtre. Il n’y a pas d’autres sièges de libre. Un jeune homme se lève. Il fait signe à l’homme. Le vieil homme, avec sa tête, lui dit non et lui sourit. Il reste debout près de la femme. La femme met sa canne entre ses cuisses. Ses mains sur le pommeau. Elle lève sa tête vers l’homme. La fatigue du regard. Elle semble le supplier de prendre sa douleur. Il avance de quelques millimètres près d’elle. Son corps penche. Elle appuie son épaule droite sur son gros ventre. L’index de la main libre de l’homme se soulève. Avec la pulpe du doigt, il touche le front de la femme, replace une mèche de cheveux, une autre, descend sur la tempe, passe près de l’œil, glisse sur la joue ridée, s’arrête sur la mâchoire. La femme s’abandonne encore un peu dans la chair du ventre de l’homme. Ses yeux mi-clos. L’homme attend quelques secondes. Il retire son doigt. Elle ouvre les yeux. Le visage d’une vieille amoureuse, sans fatigue, sans douleur.
Métro Berri-UQAM. Le vieil homme aide la femme à se lever. Je les laisse passer devant moi. Nous nous retrouvons sur le quai. Nous ne prenons pas la même direction. Je les regarde s’en aller. Où va leur amour ?
Trois heures plus tard, je quitte mon ami. Je marche jusqu’au métro Beaudry. Avec regret, je laisse le soleil derrière moi. Sous l’éclairage des néons, je commence ma descente sur le long tapis roulant. Il y a quelques personnes en avant de moi. Elles sont pressées. J’ai tout mon temps, me laisse porter à la vitesse du tapis. De l’autre côté, le tapis roulant amenant les gens vers la sortie est vide. Après quelques secondes, tout en bas, je vois deux personnes. Elles avancent au rythme du tapis roulant. Je descends. Elles montent. Il y a encore une bonne distance entre nous. Une femme aux longs cheveux bruns et accroché à son dos, un corps sans visage. Un homme. Le dos un peu courbé, sa tête enfouie dans la nuque de la femme, ses bras entourant sa taille. Il la tient. Elle, une trentaine d’années, pose ses mains sur celles de l’homme sans visage. Nous sommes maintenant presqu’à la même hauteur. L’homme bouge ses bras. Un peu plus haut. Sous les seins de sa belle. La tête de l’homme sans visage reste où elle est – « probablement la meilleure chose à faire cette année.»1 –
Elle, dans une inspiration, son corps s’allonge, s’étire. Et puis, sa tête dessine un petit arc vers l’arrière, sa gorge se tend vers l’avant, sa chevelure coule sur le dos de l’homme. Nous sommes maintenant à la même hauteur. La mouvance de ses courbes. Elle relève la tête et se retourne légèrement de mon côté. Elle me voit les regarder. Elle me fait un sourire faisant le tour de la terre. Complice de son plaisir, je souris. Le couple disparaît dans la lumière de septembre. Où va leur amour ?
Je suis sur le quai de la station. Le tableau afficheur indique que le prochain train sera dans 6 minutes. Un chatouillement dans mon cou, côté cœur, sous l’oreille. Mes doigts tentent d’enlever ce qui pourrait provoquer cette sensation. Il n’y a rien. J’enlève ma main. Le bruit du train. J’avance. Ma nuque. Je remets ma main. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Je regarde les gens. Têtes baissées, doigts sur des écrans. Les miens sur ma nuque. Et c’est dans cet instant que je suis transportée à un soir d’automne. Il y a dix ans. Je suis au travail. La réunion s’est terminée tard, vers 19 h. Quelques employés. Et un architecte-consultant. Il vient de temps en temps au bureau. C’est le plus beau visage d’homme que j’ai rencontré. Je suis la première à partir, les autres continuent à jaser. Je suis dehors dans l’air frais d’octobre. Des pas derrière moi. L’architecte. Je lui dis « bonsoir ». Il me demande si je suis en métro ou en auto. Métro. – Je peux aller te reconduire. – Je ne sais pas, ce n’est peut-être pas sur ton chemin. – Être près de toi, c’est sur mon chemin. –
Un trajet de 15 minutes, c’est court. Mais il peut être assez long. Une femme, intimidée par la beauté d’un homme, devient silencieuse. Ses doigts jouent dans son foulard, ne pas aller toucher le visage du bel architecte. Et l’architecte est un homme de peu de mots. 15 minutes sous tension épidermique.
Devant chez-moi. Je suis dans ce moment d’inconfort, d’une timide qui se demande, dit quelque chose, avance vers lui. Il a pourtant dit « être près de toi, c’est sur mon chemin ». J’efface la phrase de ma boîte crânienne. Est-il un charmeur avec des phrases préfabriquées ? J’ai pris ma décision. La main sur la poignée de la portière. Je le remercie et lui dis « bonsoir ». Il se libère de la ceinture de sécurité. Si moi, je suis hésitante, lui, il ne l’est pas. Il glisse sa main droite sous mon foulard. Avec son autre main, il défait le nœud et le fait glisser sur mes cuisses. Une légère pression dans ma nuque me déséquilibre, je penche un peu vers lui. Un des doigts de la main, celle qui a fait glisser le foulard, dessine ma bouche. Encore plus près de moi. Son visage. La chaleur de son souffle. Son doigt quitte mes lèvres, pour aller à mon oreille, la délaisse, trace une ligne dans cet espace du cou jusqu’à la clavicule. Ses lèvres viennent à moi. Pas ses lèvres sur mes lèvres. Ailleurs. Sa main derrière ma nuque a repoussé mes cheveux. Sa bouche dérive sur le rivage d’une veine. Je sens les pulsations. Le sang ondule sous ma peau, mon coeur s’agite. Ses lèvres traînent sur ma peau. Le baiser fond dans mes pores. Une inspiration dans la chaleur de mon ventre, elle monte, elle monte, je m’enfonce dans le siège.
Sa bouche, ses mains, me quittent. (Trop tôt, beaucoup trop tôt). Nos corps penchés l’un vers l’autre se redressent. Nos regards sous la lumière du réverbère. L’homme de peu de mots n’a pas besoin de le dire. C’est tout ce qu’il peut me donner. Je le sens. Il prend mon foulard pour le remettre autour de mon cou. Je lui dis « non ».
Ne pas effacer le passage de tes lèvres.
Sortir de l’auto, refermer la portière, monter les marches de mon chez-moi, sans me retourner, même s’il est toujours là. Ouvrir la porte, les lumières, enlever mon manteau, le laisser tomber sur le plancher avec mon foulard, mon sac. Toucher ma peau, retracer l’architecture de son baiser sur le rivage d’une veine. M’endormir.
Une semaine plus tard, il est revenu au bureau. Et plusieurs autres fois. Ce baiser, caché dans nos mémoires.
Où va l’amour ?
L’amour va dans l’architecture du temps.
Terrestre, à la recherche des constellations, sans plan, éphémère, tracé de lignes parfaites défaites aux humeurs du vent, d’arrêts, dans le temps, une vague t’enroulant dans l’infini, dans tes mains, ça t’échappe, ce n’est jamais là où tu penses, ça te suit toute la vie, poreux, roc, souple, tranchant, une gouttelette, une averse, les saisons, en transition.
C’est à l’aéroport, des heures d’attente, une tête endormie sur une épaule. Un repas partagé. Une grand-mère avec son petit-fils, plus grand qu’elle. Un refuge d’itinérants. Un bénévole, deux fois par semaine. Facebook, sur le mur d’un ami, la photo de ses deux adorables petites-filles. Un grand-père heureux. Les pas d’un père s’ajustant aux pas de son enfant. Dans l’ascenseur, deux inconnus, un premier regard. Un deuxième. Et si, peut-être, nous deux ? Les portes s’ouvrent. Ils s’en vont chacun de leur côté. Et si, peut-être, ils étaient allés du même côté. Une mère et sa fille, collées l’une sur l’autre. Un matin, une femme quitte son nord et descend au sud, consoler son amie. Les gens, d’un quartier et d’ailleurs, à la recherche d’un petit garçon. La bienveillance d’une préposée aux bénéficiaires. Un professeur, voix passionnée, lit un passage d’un grand roman. Ses étudiants attentifs. Un texto. J’arrive. Je ne suis pas loin. Ouvre-moi la porte. Ouvre-moi tes bras. Je t’aime. Dans une chambre d’hôpital. La nuit. Une femme assise dans un fauteuil inconfortable, ses yeux vers le mourant. À la lumière rouge, un baiser. Dans le métro. Une vieille femme. D’un côté, sa canne. De l’autre, un homme lui tient le bras. Se laisse porter par un tapis roulant, la tête d’un homme sous la chevelure de son amoureuse. Un soir d’automne. Dans une auto. La beauté d’un architecte. Ses lèvres pressant la veine jugulaire d’une femme. L’ancrage d’un seul moment. Un souvenir dans l’histoire d’une histoire d’une autre histoire. La page 41 d’un roman. C’est sans fin.
Christiane
Le 20 mars 2018 © Espace Mouvant – Christiane Martin


Quel sens de l’observation! Tu m’épates.
Merci France, d’être toujours là et me lire. J’apprécie beaucoup. À bientôt, Christiane
Très beau texte Christiane. Beau rappel sur l’importance de saisir le moment
Merci Suzanne, oui, saisir le moment. Merci d’être là. Amitiés, Christianexx
J’attendais avec impatience ton nouveau texte. Tu m’inspire petite cousine!
Un jour…
Chère petite cousine, merci d’attendre mes textes, merci de me lire. Un jour, je lirai les tiens…. Amitiés, Christianexx