LES PAS EFFACÉS, JE N’OUBLIE PAS TES BRAS

Chronique d’une danseuse de tango ben ordinaire. Une danseuse, après des années, encore si débutante, au gré des humeurs de sa santé, en recherche constante, à danser avec un autre humain, obsédée, par ses pieds, pas assez jolis, sa musicalité, souvent à côté de la note, et à chercher, trouver, perdre et retrouver l’abrazo1.
(autres chroniques en lien avec le tango : Rouges, mes souliers de tango Leçon de tango, Les humains du tango)

 Fin septembre 2017

Tout en haut de l’escalier. Une musique de tango. Je respire. J’ouvre la porte. Je paie mon entrée. Je regarde les couples de danseurs. Les gens assis en silence et ceux qui jasent. Une chaise. J’enlève mes souliers de marche. Quelques minutes après mon arrivée, une autre femme ouvre la porte. Une inconnue. Mon regard vers elle. Elle ne me voit pas. Ses yeux vers la piste de danse. Elle s’appuie sur le mur, près de la fenêtre. Elle n’est pas pressée. Un air discret. Je glisse mes pieds dans les souliers de tango. Je marche jusqu’à un divan. J’attends.

De quel côté est-elle arrivée ? L’inconnue est devant moi. Elle me demande à danser. J’hésite. Les bras d’une nouvelle personne. Ça palpite de plus en plus fort. C’est un oui. Je me lève. L’inconnue m’amène dans la musique. Après quelques secondes, mon cœur apaisé, avec elle et la musique, je suis.

Le premier tango se termine. Je lui demande son prénom.

Elle : Julie

Moi : Christiane. Vous n’êtes pas de Montréal ?

Elle : Je suis de Montréal, mais je vis en Allemagne depuis 20 ans. Je visite ma famille. Et je repars dans une semaine.

Deuxième tango. Troisième tango. Nos corps se séparent. Et nous allons vers d’autres partenaires. La soirée passe. Je danse. Elle danse. Vers 23 h 30, je quitte la milonga2.

Le lendemain. Seule chez-moi. Son visage, sa chevelure, ses mots reviennent dans ma tête. Quelque chose me connecte à elle. Elle est avec moi. Je cherche à faire des liens. Je désire la revoir. Et cela arrive. Six jours plus tard.

La milonga d’un samedi soir. Féline dans sa robe noire. Je marche vers elle. Salutations. Une bise. Je lui demande si elle a quelques minutes. Je sais nous sommes ici pour danser le tango. Quelques minutes seulement. Lui raconter une histoire. Une histoire de tango. Elle me dit oui. Un oui qui a tout son temps.

Nous trouvons un coin sur un banc. Elle avance son visage vers le mien. Il y a la musique. La salle est pleine de gens. Certains dansent. D’autres passent devant nous. Je la sens s’installer dans l’écoute. Sans rien brusquer. Ses gestes sont comme sa danse.

Il y a 5 ans. Septembre 2012. Fin de semaine de la fête du travail. Il y a un événement de tango à Montréal, le Fling3 de Studio Tango et c’est la dernière journée. Fin d’après-midi ensoleillée, j’arrive à la milonga. Mon anxiété grimpe à chaque marche. Qu’est-ce que je fais ici ? Mes pieds ne suivront pas. J’ouvre la porte. Timidement, je change de souliers. Talons hauts après deux mois à marcher pieds nus et en petites sandales plates. Je me lève. Je sais encore marcher avec mes talons hauts. J’avance du côté des fenêtres. Une chaise près de la piste de danse. Assise, le dos bien droit, dans ma robe rouge.

La plupart des gens sont sur la piste de danse. 30 minutes à regarder les danseurs. Les changements de partenaires entre chaque tanda4. Je suis toujours sur ma petite chaise. Je suis invisible. Est-ce le soleil qui me cache ? Je cale de plus en plus dans la chaise. Mon dos courbe. Ma nuque tire. Je tente de garder la tête haute. Un faux sourire accroché à mon visage.

Combien de minutes encore… 5, 10. J’en ai assez. Je m’en vais. Oui. Non. Je veux au moins danser une tanda. Une. Juste une. Et c’est peut-être à cet instant que j’ai changé l’angle de mon regard. Un couple à l’autre bout de la salle. Je ne les connais pas. Je suis prise par leurs visages.  Ils sont l’un dans l’autre. L’un avec l’autre. En même temps, elle et lui, avec les autres danseurs. L’homme et la femme avancent avec la musique. Ils glissent sur le

Photos Michael et Julie (3)
L’abrazo de Julie et Michael, parc Mont-Royal à Montréal, 2012. 

sol. D’une grande simplicité. Ils passent devant moi. Je les suis. Je ne les lâche plus. La beauté tranquille d’un couple.

La cortina5 s’annonce. Les danseurs  se séparent. Et commence la danse des yeux à la recherche du prochain partenaire. Je tente de redresser mon dos. Ma tête tient par un fil. Je ne sais pas trop vers qui lancer mon regard. Je n’ai pas le temps. Un homme vient vers moi. C’est lui. Le danseur de ce couple. Il avance lentement. Est-ce vers moi ou une autre femme ? Je me retourne à gauche, à droite. II n’y a pas d’autres femmes assises près de moi. Mon visage vers le sol. Non, je ne peux pas danser avec lui. Il est trop beau comme danseur. Je suis ben trop ordinaire, ben trop débutante. Pourquoi ai-je mis une robe rouge ? Pourquoi  suis-je ici ? Je ne veux plus danser. Il est là. Avec ses yeux, il m’invite. J’ai besoin d’appuyer mes bras sur le siège de la chaise. Je suis devant lui. Je ne lui laisse pas le temps. Ni à la musique. Ça fait deux mois que je n’ai pas dansé je suis une débutante je suis anxieuse…. je…. Il me dit quelques mots… en anglais. Et je recommence mon délire sans respirer. In english. 

Les mots n’arrivent pas jusqu’à leur fin. Le danseur ne dit rien. Un sourire. L’ouverture de ses bras. Je ne sais pas d’où ils partent. Ce ne sont  pas des bras qui prennent d’un coup. Non. Ils inondent l’espace, portés par une brise légère. L’homme attend que je vienne vers lui. J’avance. Il attend. J’avance. Au même rythme, ses bras se referment. Je suis dans ses bras. C’est rond. C’est calme. C’est doux.  Il respire. Ce que je ne fais plus. Il y a la musique. Il attend encore. Aucun pas. Comme s’il cherche à accorder nos battements de coeur. Une vague respiratoire monte. Mes épaules descendent. Ma main droite se détend. Il est une ancre de sécurité. Je n’ai besoin de rien d’autre. Être dans ses bras, sans bouger, vivre dans son abrazo.

Oublié. Des couples derrière nous. Il est temps d’aller dans la danse.

Aucun souvenir de nos pas dansés, ni de la musique, ni de son visage. Seule l’empreinte de ses bras m’habite encore et son respect à accepter qui j’étais à ce moment. Dans ses bras. Aucun ressenti de jugement, d’impatience, aucune parole à me dire comment faire un pas. Je n’étais pas un corps que l’on promène sur la piste de danse. Dans ses bras. Il était avec moi.

Julie m’écoute comme si nous étions toutes seules, deux vieilles amies, dans l’intimité d’un chez-soi, un café entre nos mains. Les notes flottent au-dessus de nous. Je m’arrête dans les yeux de Julie quelques secondes. Puis mes mots reviennent.

Entre deux tangos, cet homme et moi échangeons quelques mots. Il vit en Allemagne. Il est présentement à Montréal, visiter la famille de sa femme. Et il y a son prénom. Si je me souviens. Son prénom, c’est Michael. Elle me regarde. De sa voix douce.

Juste à la façon dont tu me parles de lui, comment il a été avec toi, c’est sa façon d’être. C’est Michael, mon mari.

Nous allons l’une vers l’autre. Un homme entre nous. L’une fait le voyage au quotidien avec cet homme depuis 20 ans. L’autre a fait un voyage de 10 à 12 minutes dans ses bras. Le temps de trois ou quatre tangos. Il y a cinq ans.

Je quitte les bras de Julie. Un danseur l’attend. Je la regarde sur la piste de danse. Je ferme les yeux. La musique  me ramène à Michael et à notre brève rencontre en 2012. Comment par sa qualité d’humain-danseur, il a tracé à l’intérieur de moi, le début d’une exploration. Celle du comment  danser avec l’autre en prenant soin de ce  – nous – ? C’est sa présence, son attention.

Présence à soi. Cet éternel questionnement pour son confort et celui de l’autre. Est-ce que je pousse, tire, serre trop, tête trop en avant, épaules relevées, doigts écrasant, suis-je bien ancrée dans le sol, trop lourde, suis-je trop sur mes talons, sur le devant des pieds, est-ce que je respire, est-ce que je suis dans le présent avec la personne et ainsi de suite… Présence à l’autre. Écouter dès que les bras enlacent, ce que le corps de l’autre raconte. C’est subtil, ça prend du temps, de la patience pour apprendre. Est-ce un corps qui est dans l’abandon, prêt à suivre la musique ? Est-ce un corps tendu, anxieux, qui recule quand on s’approche trop près ? Présence à la musique. Celle qui unit les deux personnes dans une conversation dansée6. Inspiratrice de l’intention des pas et de l’émotion dans l’étreinte. Présence à l’environnement. Nous dansons à deux dans un cercle de plusieurs couples de danseurs.

Oui, il y avait eu d’autres bras avant Michael. Des bras dans lesquels j’avais eu ce ressenti, par un certain mystère, comme peut l’être la connexion entre deux danseurs, Michael a ouvert une fenêtre un peu plus grande. Le tango c’est donner et recevoir, me dit un ami tanguero7. Lors de mes tangos avec Michael en 2012, je recevais seulement. Je ne donnais pas.

Je sais que je ne serai jamais la danseuse, celle de mes rêves, celle de mes attentes. Je ne serai jamais celle qui interprétera avec justesse la musique. Je continuerai toujours à m’enfarger dans les pieds de l’autre, comme je m’enfarge dans l’être humain que je désire être. Je suis une femme dansant le tango. Une danse sociale, au-delà des pas, une danse, avec ses complexités humaines.

Les pas effacés. Comme les événements biographiques, les noms, les visages des proches chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Mais la mémoire affective, celle de la relation à l’autre, celle du lien social, demeure jusqu’à un stade avancée de la maladie. Un seul toucher, une chanson et ils se reconnectent à un temps de leur vie. Un court instant.

Mouvement, sensation, émotion et sentiment
sont des facettes d’une même constellation.
Si l’une d’elles bougent, les autres bougent également.
Moshe Feldenkrais

Les pas effacés. Si un jour, mon cerveau se détraque, retrouver dans les ombres du passé, une mémoire lumineuse, une mémoire tissée par les sens. La musique d’un tango. Les bras de Michael.

Seule derrière mon écran, j’écris ce texte en regardant la photo de Julie et Michael. Ils me tiennent la main. Je n’oublie pas, même à distance, même dans le temps, leur présence.

Julie est retournée en Allemagne. Elle a partagé notre rencontre avec Michael. Quelques jours plus tard, les mots de Michael voyagent jusqu’à moi. Je lis. Je relis. Sa sensibilité transperce l’écran. Ses mots d’aujourd’hui sont la résonnance de son abrazo. Il y a cinq ans. Un voyage de 10 à 12 minutes dans ses bras. 10 à 12 minutes. C’est peu. Et c’est beaucoup.

Christiane

Le 11 décembre 2017
Tous droits réservés ©2017 – Espace Mouvant – Christiane Martin
1 Abrazo (étreinte, enlacement) : Position où les deux partenaires s’enlacent avant de débuter un tango
2Milonga : dans le contexte de mon texte : la milonga (lieu) est une soirée ou un bal où l’on danse le tango. Le terme peut désigner à la fois l’événement et le lieu de danse. La milonga est aussi danse populaire de l’Argentine, proche du tango, mais de rythme plus rapide.
3 Fling de Studio Tango: To have a fling = faire la fête. Un temps pour faire la tournée des milongas à Montréal.
4 Tanda : un ensemble de 3 ou 4 morceaux (chantés et-ou instrumentaux) de même style (tango, valse ou milonga). Durée : 10 à 12 minutes environ
5 Cortina : une courte pièce de musique insérée entre deux tandas. Le mot signifie « rideau » en espagnol.
6 Tanguero – Tanguera : Homme – Femme qui danse le tango.
7 j’ai trouvé cette expression dans un blogue de tango, mais j’ai perdu la référence. Si quelqu’un sait d’où elle vient, me le faire savoir, pour que j’indique la provenance.

4 Replies to “LES PAS EFFACÉS, JE N’OUBLIE PAS TES BRAS”

  1. Quel beau texte Christiane qui décrit bien commment certaines personnes s’imprègnent dans notre vie, nous habitent longtemps après leur rencontre. Quand on prend le temps de ressentir l’autre, n’est-ce pas merveilleux!

  2. Christiane,
    Thank you for your words. They touched me very much. I am not able to express my feelings with words when I read your text.
    But I do know one word which for me describes these feelings in the best way.

    « Tango »!

    Looking forward to our next embrace. In words or in Tango.
    Abrazo
    Michael

    1. Dear Michael, My words expressed our – tango encounter- in 2012. And I know what you mean by « Tango » are your feelings. I do. I am really grateful that you give the permission to tell my story with Julie and you. I am blessed. Yes, I am looking forward for our next embrace, words or tango.
      Today, it is windy and cold in Montréal. Your abrazo is with me. Take care. Christiane

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