À tous ceux et celles
qui ont perdu
ou n’ont pas vécu
le – nous –
C’est le début de l’automne.
L’heure d’une marche.
Un sentier, près de la rivière, une voix entre le feuillage des arbres.
La voix monte. De plus en plus forte, mon cœur bat plus vite, j’accélère mon pas.
La voix continue. Une voix de cris.
Elle vient de la rivière. J’y vais. Une femme assise sur une roche, le haut de son corps se balançant au-dessus des eaux. Une suite de mots, une suite infernale d’implorations. Seigneur, où es-tu ? Seigneur, nous ne t’entendons plus ? Nous ne savons plus t’écouter. Seigneur. Nous souffrons. Nous ne répondons plus à ton appel. Seigneur, je t’implore, aide-moi. Seigneur…
Je l’observe.
Puis, je m’entends dire.
Seigneur, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?
Aller la voir. Chercher de l’aide. Le silence revient dans le parc. Elle se lève et s’en va sur un sentier.
J’attends que mon cœur retrouve son rythme naturel.
L’heure du café. Je quitte le parc.
Je passe devant un immeuble, au coin d’un grand boulevard. Un homme au 2e étage. Un grand balcon qui fait toute la façade de l’immeuble. Ce n’est pas la première fois que je le vois. Il guette les passants. Il va-et-vient d’un bout à l’autre. Parfois, il arrête. Les mains sur la rampe. On dirait qu’il veut dire quelque chose. Rien ne sort. Il lâche la rampe. Il retourne à l’autre bout. Il y a un escalier de secours. Il ne descend jamais. Il repart de l’autre côté.
Je traverse le boulevard. Je ne le vois plus.
Je continue ma route. Une banque. Une pharmacie. Entre les deux, un espace sous un auvent. Le coin préféré d’un jeune homme. Assis, peu importe, l’heure et le jour, adossé au mur de la pharmacie, avec un livre. La première fois que je l’ai vu, c’était au début du printemps. Je passais devant lui pour aller à la pharmacie. Il a relevé sa tête vers moi. Je me suis arrêtée. Je n’ai rien dit. Prise dans ses yeux profondément bleus et son sourire.
Il ne demande jamais rien. C’est nous qui allons vers lui. Son prénom. Il ne le dit pas. Il nous montre son livre. Est-ce qu’il veut quelque chose ? Comment va-t-il ? Ses objets placés en avant de lui. De temps en temps, des phrases décousues. C’est lui qui donne. Son sourire et ses yeux bleus.
Il n’est pas là aujourd’hui. Quelques jours que je ne le vois pas. Je me demande où il est ? S’il va bien ? Il y a un autre homme assis à sa place. Exactement dans la même position. Au lieu d’un livre, une bouteille dans un sac de papier. Il boit.
Quelques minutes plus tard, j’arrive au café. Journée ensoleillée et chaude. C’est encore le temps de la terrasse-trottoir. Je prends mon cahier et mon crayon. Je regarde autour de moi.
Un homme avance. Une croix dans le cou. Une casquette et une veste sales. La tête penchée. La peau crevassée et trop bronzée. Celui qui passe l’été couché dehors. Il traîne. Une valise à roulettes. Sa vie derrière lui.
Il passe près de moi. Il me frôle presque. Odeur empilée des jours de canicule.
Ma tasse est vide. Je me lève. Je marche vers chez-moi. Entre la pharmacie et la banque. L’homme à la bouteille est maintenant debout sur le trottoir. Je suis devant lui. Ses yeux bruns, d’une nuit sans lune, passent au-travers des miens. Il retourne à sa bouteille, laissée sur le bord du mur de la pharmacie.
Quelques pas. Lumière rouge.
Une voix s’élève. La sienne.
On enlève toute la lumière, m’entendez-vous ? On enlève toute la lumière.
Oui, je t’entends.
Attendre que la lumière change de couleur. Je pense à mon frère et à mes visites au CHSLD. Peu de mots entre nous. Il est trop fatigué de la vie. Trop de médicaments. À mes multiples questions. Un oui. Un non. La plupart du temps, je parle seule. Et parfois, sans m’y attendre, il lance une phrase.
Une seule. La dernière, c’était il y a un an. Je la porte. Comme une plaie qui ne guérit pas. Et tout ce que je pouvais lui répondre. Roulent mes larmes en lui prenant la main.
Je sais.
C’est tout. Je ne voulais pas commencer à lui dire « ce n’est pas vrai ». Je ne voulais pas nier sa vérité.
Mon frère me regarde.
Il ne comprend pas ce flot d’eau sur mon visage.
Je suis ta sœur. Tu le sais. À la superficie de nos vies. Les mêmes parents. Frères. Sœurs. Une maison d’enfance. Qu’est-ce que ça veut dire? Rien. T’es seul. Tu le seras toujours.
On a enlevé la lumière, dès le commencement de tes jours. Une naissance difficile. Le cerveau s’est détraqué. Pis au fil des ans, des symptômes se sont ajoutés. Tous diagnostiqués dans un grand manuel médical nommé le DSM-51. Qu’est-ce que ça donne ? Rien. T’es seul. Tu le seras toujours.
Assis près de toi, j’ai déjà tenté de te dire. J’ai une certaine noirceur. Je voulais que tu te sentes moins seul dans ton monde. Tu ne comprenais pas. Trop loin de toi, trop pris dans tes câbles emmêlés. Ma noirceur, pas aussi complexe et irréversible que la tienne, mais elle fait partie de qui je suis.
Puis un jour, j’ai compris. Ma noirceur. J’y vais de temps en temps. Et j’en reviens tout le temps.
Et toi, mon frère, tu es pris dans la noirceur. Tout le temps.
C’est pour ça que je pleure.
La lumière est verte.
J’arrive chez-moi. Tout en préparant le repas, je pense à un amoureux d’un temps passé. Un jour, il m’avait dit « tu es mal lunée ».
Moi : C’est poétique.
Lui : Le souvenir d’une nouvelle de Luigi Pirandello. Mal di luna (Le mal de lune) . Ce n’est pas ton histoire. Le titre me ramène à cette partie de toi qui nous surprend. Tu es

calme. Et soudain, tu es une mer agitée. Et tu te retires, dans l’obscur de tes émotions. Et tu reviens, dans ta tranquillité. Après quelques heures, quelques jours.
C’est beau. J’aime sa délicatesse à relier mon mal à la littérature au lieu de prendre des mots froids d’un dictionnaire médical.
Pis, j’aime la lune. Lumineuse dans la nuit. Elle est rondeur. Elle est croissant. Par elle, la marée monte et descend. Mes humeurs en font tout autant. Je suis mal lunée.
Toi, mon frère. T’es où dans l’univers ?
C’est le début de la soirée. J’ai besoin de danser. Tango.
Je suis assise à une table ronde avec deux amies du tango et un couple que nous ne connaissons pas. Nous nous présentons et discutons un temps. Après une dizaine de minutes, le couple se lève et va vers la piste de danse. Nous les regardons. Après quelques secondes, les trois femmes, chacune à notre façon. Ce couple. Ça sent l’amour.
C’est là que j’ai changé d’humeur.
Un danseur vient vers moi. Nous dansons. À la fin de la tanda2, je m’excuse auprès de lui. Je ne suis pas une très bonne danseuse ce soir. Il me prend la main et m’amène en retrait hors de la piste. Il me demande avec son accent américain. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Je suis trop sensible.
Le couple – ça sent l’amour – passe devant nous.
Je viens de perdre le bonheur, que je rajoute.
Il attend quelques secondes.
Lui : as-tu vu déjà vu tel film ?
Moi : non.
Lui : le film n’est pas si important, c’est le message qu’il faut garder.
Il prend le temps de me le raconter.
Lui : maintenant que tu connais l’essentiel de cette histoire,
viens, nous allons danser ta tristesse.
Sa façon de dire. Ta tristesse. Sa façon de dire. Nous.
« … les humains ont besoin de se soigner les uns les autres »
Jean Désy, médecin et écrivain3
Après la tanda, sa main dans la mienne, il m’emmène vers la table où sa femme est assise. Nous parlons. Nous rions. Mes yeux vont de lui à elle. Je suis dans un – nous -.
Une heure plus tard, je suis chez-moi. La noirceur m’accueille. J’ouvre les lumières. Mes vêtements éparpillés. Ça fait seize mois que j’habite cet appartement. Seize mois des vêtements laissés un peu partout pour cacher le vide. Le vide d’un – nous –.
Je suis devant le miroir. Mon frère vient à moi. Je sens un tiraillement à mon cœur. Tu n’as jamais vécu le – nous –.
Et tous les autres rencontrés lors de ma marche.
Toi. La dame sur une roche. L’homme qui guette les passants. Le jeune homme et ton livre. L’homme qui traîne sa vie dans une valise sur roulettes. Le poète, une bouteille dans la main. Votre – nous – s’est brisé ? a disparu ? a pris la fuite ? a perdu patience ? Votre – je – qui dérange, différent, désorganisé, trop lourd, classé dans un manuel de psychiatrie, intoxiqué, accidenté. Votre – je – qui n’a plus de – nous –. Ce – nous – familial, amical, amoureux et social.
Je suis une mal lunée, seule dans son lit, qui s’endormira avec le – nous – de son grand amour. Et de tous les – nous – composés des autres humains. Des bras qui disparaissent au fil du temps. Des bras qui reviennent avec le temps. Des bras dans le temps du présent.
Je ne suis pas seule.
Je ferme les yeux.
Demain, je ramasserai mes vêtements.
Par la fenêtre de ma chambre, début octobre se faufile.
Il y a seulement quelques jours.
Fin septembre se prenait pour juillet.
Et si c’était vrai.
On enlève toute la lumière.
Christiane
Le 6 octobre 2017
Tous droits réservés © 2017 Espace Mouvant – Christiane Martin
Merci à toi, le poète à la bouteille, ta magnifique phrase « On enlève toute la lumière » m’a accompagnée tout au long de l’écriture de ce texte.

Bon matin Christiane! Quel texte touchant, vibrant de vérité, sombre et tellement poétique…
Au plaisir d’une rencontre prochaine! « Nous » forever!!! Claude xoxox
Cher Claude, ami – forever – merci d’être dans ma vie. Christianexx
Quel merveilleux texte Christiane, plein de sensibilité et rempli de notre réalité d’êtres humains et de toutes nos pertes et nos manques. J’aime bien la note d’espoir sur laquelle tu as terminé. J’ai adoré !
Merci Suzanne, je suis toujours touchée de la présence de mon – nous – à mes textes. Un –
nous – qui est composé de toi. Surprise, car pour moi, je ne suis jamais satisfaite (je crois que tu peux comprendre cela), et je me dis – pourquoi j’écris -…. Pour me rendre compte, j’écris, car c’est ce qui me fait vibrer, c’est ce qui est et ce que j’ai longtemps, longtemps, mis de côté. Mais plus maintenant. Merci Suzanne.xx