L’ÉTÉ EN LENTEUR

L’été avance. Les vacanciers partent ou reviennent. Depuis la fin de juin, je suis restée à Montréal, mon chez-moi, dans mon quartier. Le corps, parfois, impose sa réalité. Arrêt.

Après mon rendez-vous en urgence dans le bureau du neurologue, je continue les traitements par le CLSC durant une semaine. Au 3e jour du traitement, je reviens chez-moi. C’est dimanche, le soleil plombe dans la fenêtre de mon bureau. Trop beau. Je marche lentement vers le petit parc, à quelques minutes de chez-moi. Au coin de la rue, un homme dans son quadriporteur. T-shirt orange. Casquette blanche. Je lui souris. Et je ne sais pas s’il prend mon sourire pour une invitation. Il lance ses mots. Qu’est-ce qu’une femme comme vous fait un dimanche après-midi à marcher toute seule comme ça ? Est-ce que je peux vous demander en mariage ?

Comment ne pas sourire à ses mots. Son sourire. Il lui manque quelques dents. Je lui réponds : merci, mais pas aujourd’hui. Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Je me retourne et je continue ma marche. Un banc. Tout est tranquille. La garderie en face est fermée. Et le parc des chiens est vide. Je suis assise depuis quelques minutes. Et je ne sais pourquoi, je regarde en direction du trottoir où l’homme m’a interpellée. Je ne le vois plus. Faut dire qu’il est plus rapide que moi. Son quadriporteur. Mes jambes raides.

Le lendemain avant de me rendre au CLSC, arrêt à mon petit café italien. Deux semaines sans y aller. Je rentre. Mimmo, le propriétaire. Salut, Christiane. Où étais-tu ? Qu’est-ce que tu as au poignet ? Tu t’es blessée au tennis ?

Non.                                  

Je commande mon café latte. Un homme arrive avec sa petite fille dans les bras. Nous sommes au comptoir. Le papa assis la petite sur le comptoir. Le dos de la petite appuyé sur la poitrine de papa. Le papa a un de ces sourires. Les petits pieds nus de bébé se font aller. Papa, avec sa poitrine, suit les mouvements de la petite. Elle regarde partout. Ne s’en fait pas. Ça paraît les bébés aimés et protégés. Ses petits cheveux tout fins. Ses grands yeux bruns. Ses petits doigts avancent vers moi. Elle agrippe le bandage élastique qui tient en place le cathéter. Elle tire. Elle rit. Son petit corps va vers l’avant. D’une infinie tendresse, un bras de papa l’enlace. Elle voit ma bague. Ses petits doigts s’enroulent autour du mien. Elle entend le bruit de la machine à café. Elle se décroche de mon doigt. Ses petits talons tapotent le comptoir. Avec elle, je regarde, Mimmo.

Mimmo, et toujours, cette attention, si particulière, à préparer nos cafés. Depuis plus de 13 ans. Comme si c’était la première fois.

Je regarde la petite. Bébé Joie, ainsi je la nomme.

Après le CLSC, je reviens chez-moi. Je sors ma boîte à photos. Où sont mes photos de moi, bébé et petite-fille.  Quelques-unes seulement.  Je cherche dans mon visage. Aucun sourire. Qu’une certaine tristesse déjà définie à ma naissance. Je les remets dans la boîte en plastique. Je ferme la porte de la garde-robe. Je pense à Bébé Joie. J’aimerais lui dire. Tant de choses à Bébé Joie.

Les traitements au CLSC se terminent. Les effets secondaires du médicament me plongent dans un espace de noirceur. Dans un même temps, ils aident mon corps et dans l’autre, ils viennent perturber la chimie de mon cerveau. Et il y a de la colère.  Beaucoup. Après mon corps et tout ce que je ne peux pas nommer.

Bébé Joie, la vie n’est pas simple. La vie, c’est une traversée. Une seconde et tout peut changer. Une cellule qui fout le bordel dans ton corps. L’influx nerveux qui ne passe plus. Un neurone détraqué.  Un humain qui ne veut plus se connecter à toi. L’homme dans son quadriporteur, que lui est-il arrivé ?

Au rythme de mes jambes et de la fatigue, je marche jusqu’au parc, le petit ou celui près de la

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Photo : Christiane Martin

rivière. D’autres jours, de ma galerie, sous les feuilles du chêne, avec mon café, mon carnet, je regarde, j’écoute les voisins, les passants. D’autres jours, je suis assise dans le métro. Mes vacances. Petites scènes de mon voyage de 5 semaines.

Scène 1. Le merle.

Je suis dans un rêve. J’entends. Ton chant. J’ouvre les yeux. Il est 5 heures du matin.

Si tôt. Je veux me rendormir. Tu es dans le chêne. Et tu t’entêtes à continuer. Et j’arrête de m’entêter à ce que tu arrêtes. Je t’écoute. Ton chant est doux. Tu es mon Roméo du matin. Tu pars. Je t’entends au loin. L’autre rue. Tu réveilles un autre dormeur.

Et tu reviendras à tous les matins durant des semaines. Un soir, avant d’aller au lit, je sors les jumelles. Je les mets sur le bord de la fenêtre de ma chambre. Demain matin, je te trouverai dans l’arbre.  Tu viens. Tu chantes. Tu appelles ta femelle. Je me lève. Je prends les jumelles. Je ne te vois pas. Je retourne au lit.

Un certain jour, vers 10 h. Déjeuner sur ma galerie. Mon café et mon carnet. J’écris. Je t’entends. Je lève la tête. Tu es là. Si surprise de te voir. Est-ce que tu lis dans mon journal ? Veux-tu savoir si je parle de toi ? Tu me donnes quelques notes. Tu me quittes. Tu t’en vas sur une branche de l’arbre du voisin. Est-ce que tu reviendras, mon Roméo ? Tu ne reviendras pas. Une seule fois, tu as osé te montrer. Pour me dire que tu t’en allais. Comme l’amant d’un soir. Pendant des mois, il te chante sa romance, les plus beaux mots juste pour toi qu’il te dit. Un soir, il monte chez-toi. Dans la nuit, il part. Il ne revient plus.

 Scène 2. Après-midi. Assise à mon bureau. Par la fenêtre.

Sur le trottoir. Une maman et sa petite fille. La petite et sa robe de coton. Je suis toujours émue, les petites filles et leurs robes. Sa robe. Toute fleurie. Rieuse. Queue de cheval. Et puis, soudain, la petite, laisse la main de maman. Je cours devant ma maman. Je reviens vers maman. Main dans la main. La grande. La petite. Elles ne sont plus devant ma fenêtre.

Scène 3. La nuit suivante. Un rêve.

Une petite fille. En robe d’été. Une robe de coton, toute en couleur. La robe se soulève. Ce n’est pas le vent. C’est une main. Une grande main.

Scène 4. Une famille.

De l’autre côté de la rue, la maison d’une famille russe. Une vieille grand-mère. Un papa. Une maman. Trois petits garçons. J’avais rencontré Danil, le petit de 7 ans, l’enfant du milieu, cet hiver, au lendemain d’une tempête de neige.

Un soir de chaleur. Sur le trottoir. La vieille grand-maman russe. Sa jupe retroussée à l’arrière. Marche à petits pas. Les jambes écartées. Le dos rond. Sa main gauche tient son petit-fils. Le petit dernier. 18 mois. Comme sa grand-maman, il marche les jambes écartées. Le petit arrête. Se penche. Ramasse une roche. La regarde. Grand-maman se penche. J’ai peur qu’elle tombe. Ramasse une roche. Regarde son petit-fils. Ouvre la main et lance la roche sur le gazon du voisin. Et le petit ouvre sa main. Regarde la roche. Referme sa main et lance la roche sur le gazon du voisin. Il donne sa main à grand-maman. Et les deux s’en retournent les jambes écartées vers leur maison. L’enfance et la vieillesse se tiennent la main.

Scène 5. La balançoire.                                                                                            

Après souper. Marche. Les cris des enfants. J’arrête au parc de jeux. Tous les pays devant mes yeux. Une fillette se balance. Je prends le siège à côté. Dans l’air d’un soir d’été, je monte avec elle vers le ciel. Mes jambes sont légères. L’espace de ce temps où elles ne sont plus sur terre. Les chamailleries des enfants. Je te prends. Je te pousse. Je te barre la route. Tu ne glisseras pas. Parents. Regardent. Se lèvent. Expliquent la vie aux petits. Laisse-la passer. Ne la pousse pas. Chacun son tour. Donne-lui la main. Cris. Larmes. Rires. Tout s’emmêlent et se démêlent. La vie.

Scène 6. Dans le métro. Station Rosemont.

Les portes s’ouvrent. Un couple. Asiatique. Fin de la soixantaine. Lui, il marche avec difficulté. Un jeune homme se lève. Lui donne son siège. Le monsieur s’assoit. À côté, une femme se lève pour laisser son banc à l’épouse. L’épouse s’assoit. Elle dépose sa main sur l’avant-bras de son mari. Le caresse. Mes yeux, derrière mes lunettes de soleil. Ça me manque. Quoi ?

Notre tendresse.

Scène 7. Toujours dans le métro. Je ne me souviens plus du nom de la station.

Une petite fille dans les bras de son père. Sa période – je découvre ma voix – Elle crie. Toutes les nuances de ses vocalises dans le wagon. Je ris. Mes compagnes d’à côté aussi. Elle arrête. Et recommence. Impression que je n’ai jamais criée. Toujours retenir. Il est peut-être temps de commencer.

 Scène 8. Deux par deux. Dans le parc. Dernier jour de juillet.

Sous les arbres, deux femmes, assises sur des chaises pliantes. Un léger espace entre elles. Qui sont-elles ? Amies. Sœurs. Amoureuses. Têtes baissées. Chacune dans son livre. Ensemble dans le silence des mots et du vent.

En avant d’elles, tout près de la rivière, sous les arbres. Un homme et une femme, assis sur des chaises pliantes. Un léger espace entre eux. Qui sont-ils ? Amis. Frère. Soeur. Amoureux. Têtes baissées. Chacun dans son livre. Ensemble dans le silence des mots et du vent.

Un banc. J’écris. Quelques phrases. Je les regarde. J’aime le deux par deux.

À ma gauche, deux jeunes femmes, assises sur une couverture. Conversation. Du vin et de la bouffe. Je retourne à mon carnet. Des minutes flottent sous le soleil. Je reviens vers les jeunes filles. L’une dans les bras de l’autre. Je me lève. La jeune femme qui entoure ses bras autour de l’autre. Les retirent. L’autre, la tête baissée, de sa main gauche, efface ses larmes. L’une pleure. L’autre recueille ses larmes.

Les miennes roulent dans le vide.

Si, près de toi, quelqu’un pleure en rêvant,
Laisse pleurer sans en chercher la cause.
Pleurer est doux, pleurer est bon souvent
(…) Toute larme, enfant. Lave quelque chose.
Victor Hugo. Le 2 juin 1839.

 Scène 9. L’artiste au Jardin Botanique. 

Dimanche ensoleillé. Je suis avec une amie de tango, France. Nos pas ne se rencontrent plus au tango ces derniers temps. Nos pas se rencontrent dans d’autres lieux. Cet après-midi, entendre Catherine Major et son piano. Assises sur nos chaises pliantes, comme tant d’autres. L’artiste est loin. Tout ce que je vois. Un de ses bras. Sa voix et sa musique voyagent entre les branches. Une jeune femme assise au sol près de nous. Dessine l’arbre. J’aimerais dessiner. Je ne sais pas. Le lendemain, je pense à la jeune femme. Je ne dessine pas des arbres. Je dessine des lettres dans mon carnet. Une phrase. Deux phrases. Je dessine une histoire.

Scène 10. Les aventuriers.

Début d’après-midi. Toujours sur ma galerie avec mon carnet. Deux duplex plus loin, à ma droite. Un couple lave leur auto. Deux petits garçons près d’eux.  J’écris. J’entends des voix. Les garçons sur leurs vélos se sont échappés de la surveillance des parents. Ils sont maintenant sur le trottoir près de l’entrée du duplex à côté du mien. Le plus grand, 5 ans, l’autre, 3 ans, je crois. Le plus grand a vu quelque chose dans l’entrée de ce duplex. Je tente de voir ce qu’il a vu. Je ne vois rien. Le plus grand laisse son vélo. Le petit veut suivre son grand frère. Le grand frère dit d’un ton autoritaire, reste-là, ne bouge pas. Le petit frère, bien entendu, n’écoute pas. Le petit vélo par terre. Le grand avance dans l’entrée. Sur la pointe des pieds. Regarde de gauche à droite. Regarde vers les fenêtres du duplex. Mon cœur palpite. Je connais le propriétaire. L’an passé, le jour de mon déménagement, il est sorti de sa maison, a appelé les policiers. Les déménageurs prenaient trop de place. Il a crié avec son gros ventre, sa tête ronde, sa camisole trouée et sale. J’ai tenté de calmer tout le monde avant que les policiers arrivent. En vain. J’ai pleuré. Mon premier jour dans un nouveau chez-moi sans mon Homme. Mon nouveau voisin. Un ogre. La police arrive. L’ogre retourne chez-lui, derrière ses rideaux toujours fermés, jour et nuit, été comme hiver. J’ai tenté depuis un an de lui dire bonjour, un sourire. Il ne me regarde même pas, ne répond pas. Alors, j’ai peur qu’il avale les garçons dans son entrée. Je sais qu’il est là. Son camion rouillé est devant le trottoir. J’aime les ogres dans les livres. Pas ceux dans la vraie vie. Le petit frère est près de son grand frère. Encore une fois, le grand dit au petit. Retourne sur le trottoir. Le petit a peur de la voix du grand frère. Cette fois-ci, il l’écoute. Le grand se penche. Prend le trésor dans ses mains. C’est une feuille. Une feuille verte du chêne. Retourne rapidement à son vélo. Dit à son petit frère. Vite, vite, on retourne à la maison.

La grande aventure est terminée. Ils sont à côté de papa et maman. L’ogre toujours enfermé chez-lui.

Scène 11. Je reviens chez-moi.

Les nuages chassent le soleil. Le vent frais tasse le vent chaud. Les marcheurs et ceux qui attendent l’autobus regardent vers le ciel. L’orage s’en vient. La fin de l’après-midi sombre dans son humeur noire. Ça fait toujours du bien de sentir que je ne suis pas seule à avoir l’humeur noire. Je marche de plus en plus lentement. Sentir les larmes du ciel couler dans mon dos nu. Être mouillée jusqu’à la moelle épinière. Laver les petites taches blanches, là où ne passe plus le courant électrique dans mon système nerveux.

J’arrive chez-moi. L’orage ne vient pas. Je ne suis pas mouillée. J’ai toujours mes petites taches blanches. L’orage attend que je referme la porte. Et il vient. Je ne vois plus les maisons de l’autre côté de la rue. Bébé Joie vient dans mes pensées. Son dos appuyé sur la poitrine de son papa. Je suis à l’abri de la pluie. Je n’ai pas de poitrine pour m’appuyer.

Bébé Joie tout au long de ces semaines, de mon voyage d’été en lenteur, tu t’es promenée avec moi. Comme le liquide qui a voyagé dans mon corps pour repousser l’inflammation. Tu es rentrée dans mon coeur pour adoucir mes jours. C’est toi, tes petits doigts enroulés autour du mien, qui m’a a amenée au parc de jeux. C’est toi, qui m’a poussée vers la balançoire. C’est toi, ta joie, ta curiosité, ta confiance en ton papa. C’est toi, mon accompagnatrice. L’amie imaginaire de l’enfance.

Et c’est lui, l’homme qui roule plus vite que moi. Lui, qui m’accompagne de l’autre côté de la vie, de l’autre côté de la rue. À tous les jours. Je reviens de mes petites marches de vacancière aux pas lents, j’arrête au coin de la rue. Là où j’ai eu une demande en mariage de cet homme. Un certain après-midi où j’ai appris qu’une femme ne peut pas être seule un dimanche sous un beau soleil. J’attends quelques secondes. Il n’est pas là. L’homme qui roule plus vite que moi. J’aimerais lui dire. Nous ne sommes pas obligés de nous marier. Mais racontez-moi les bouts raccommodés de votre histoire de vie. Racontez-moi. Je veux juste écouter. J’ai appris à écouter. Je n’ai pas toujours été une bonne écoutante et je ne lui suis pas encore. J’ai appris ces dernières années à écouter le souffle d’un grand malade, d’un mourant. Alors j’essaye de mieux écouter. C’est difficile. Je trébuche encore. Nous pensons connaître l’histoire de l’autre même avant qu’il finisse de raconter. Pis là, on se met à raconter sa propre histoire. Et à interpréter l’histoire de l’autre. Mais ce que l’on ne veut pas voir ou entendre, c’est que les points et les virgules ne sont pas tous à la même place dans les histoires de l’un et de l’autre. Alors, je vais tenter avec vous, même si votre histoire tout votre monde est tanné de l’entendre. Moi, je ne l’ai jamais entendue.

Je vous attends. À tous les jours. Je ne vous vois plus. Votre histoire ne sera pas racontée.

Bébé Joie, encore te dire, tu es toujours avec moi, dans les bras de ton papa. Mon cœur te souhaite des bras aimants qui ne te lâchent jamais. Que toutes les aventures de la vie, les petites, les grandes, celles qui nous font tomber et relever, celles qui nous passent à travers du corps, les cicatrices qui ne cicatrisent pas, les drôles, les anodines, les heureuses, les difficiles à entendre, toujours, quelqu’un pour les écouter et les réécouter, avec son silence et son cœur résonnant au tien.

Je pense à lui. L’homme qui roule plus vite que moi, quelques dents perdues au cours de sa vie, ses jambes ne le portant plus, au coin de ma rue, un jour d’été si beau. Je me demande. Si l’homme qui roule plus vite que moi a déjà été un Bébé Joie.

Christiane

Le 6 août 2017

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