L’AMOUR AU GARAGE

Je raconte des histoires

parce que je crois qu’apprendre est la chose

la plus importante pour un être humain.

Moshe Feldenkrais

 Écrire.

Raconter mes petites histoires d’amour.

Les quotidiennes. Celles qui ne font pas la une des journaux.

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Photo : Pixabay.com

Les silencieuses. Celles qui ne hurlent pas. Celles qui ne s’exposent pas.

Mes armures, les laisser tomber.

Me dénuder.

Faire l’amour avec les mots.

Ma résistance à la haine.


J’aime François. Mon garagiste. Je dis – mon – pas dans un sens de possession. C’est l’affection, le respect que je lui porte comme humain. Après, il est celui qui prend soin de mon auto.

C’est une rencontre. Il y a 5 ans. Mon Homme avait acheté l’auto de sa sœur à Toronto. Lors de l’inspection à Montréal, un employé, nous a donné le nom d’un garagiste. François.

François. Au téléphone.

Une voix qui a le temps de t’écouter. Ne te mets jamais en attente. Pose les questions. Répète la question. Une fois. Deux fois. Il ne me fait jamais sentir, tu sais, la femme qui ne comprend rien à la mécanique. Jamais.

François. Quand il est devant toi.

Les yeux bleus. Le sourire d’un gars qui arrive toujours de vacances. Les ongles noircis.

François. Le jour où mon Homme ne peut plus venir avec moi au garage.

À chaque fois qu’il me voit, comment va M. Ray ? Dis-lui bonjour de ma part.

Un jour de cet été, je suis au garage. Je lui dis, M. Ray n’est plus. François passe de l’autre côté du comptoir. Je ne sais pas quoi faire avec les bras de mon garagiste autour de moi. Je respire les odeurs du garage. Quelques secondes. Il retourne derrière son comptoir. Il n’est pas qu’un garagiste qui répare mon char. Il est l’essence d’un humain.

L’hiver s’en vient. Changement d’huile. Les pneus d’hiver. Je reviens chercher l’auto. François imprime la facture. La regarde. J’attends qu’il me la remettre. Il me dit : je dois la refaire.

Pourquoi ?

Elle est au nom de M. Ray. Elle doit être à ton nom maintenant.

Eeeeeeeeee… ça se comprime dans ma gorge, mes yeux se plissent, mes lèvres se plaquent l’une contre l’autre. Il voit le visage d’une femme retenant ses larmes. Dépose la facture près de mes mains sur le comptoir. Ça peut attendre, Christiane. Ce n’est qu’une facture.

Trop tard. Ça coule.

Son geste m’apaise. Ma respiration redevient normale.

François, tu peux mettre mon nom. Je suis prête. Apprivoiser, tous ces petits changements.

 S’effacent, les traces physiques de son passage.

François met sa main sur la mienne.

Il y a quelques semaines, un matin froid, je l’appelle. Je lui dis que l’auto fait à l’occasion un petit bruit. Je tente de lui décrire. Quand ça le fait ? Quel est le son ?

Es-tu libre demain matin ? Oui.

J’arrive.

François n’est pas à la réception. C’est une femme qui m’accueille avec une voix soleil. Elle me dit, François est à l’arrière, il viendra dans quelques minutes.

Êtes-vous la femme de François ?

Oui.

Je ne sais pas si vous vous souvenez. J’ai appelé il y a quelques semaines. J’ai été surprise. Habituellement, c’est François qui répond. Je ne connaissais pas votre voix. J’ai demandé qui vous étiez.

Diane, la femme de François.

Et je vous ai dit, votre voix est aussi douce que la sienne. Et j’ai entendu votre sourire dans mon cellulaire.

Elle rit.

Vous savez, le doux dans notre couple, c’est François.

François arrive. Les yeux vitreux. Le visage rouge. Un kleenex dans sa main. Il a l’air fatigué. Il prend mes clés. Il me dit : est-ce que tu peux attendre ? Je vérifie l’auto tout de suite. Il repart en arrière.

Je dis à Diane, c’est la première fois que je le vois ainsi.

Il a une grippe qui dure depuis deux semaines.

François revient à la réception. Diane fait quelques pas en arrière. Il passe lentement devant elle. Les yeux de Diane suivent son Homme.

François retourne dans le garage. Ses yeux ne le quittent pas.

Son visage revient vers moi.

Mon François m’inquiète. Pas juste sa grippe. Depuis un an, il est de plus en plus fatigué.

En quelques minutes, Diane et moi, deux vieilles amies. Ma curiosité de leur histoire d’amour. 28 ans. Elle raconte.

Quand j’ai rencontré François, j’étais séparée depuis quelques mois et ma fille avait 3 ans. À l’époque le garage appartenait au père de François. J’avais une vieille minoune. Je souris. Il y a longtemps que j’avais entendu cette expression.  C’était mon garage. J’avais vu François à quelques reprises, mais il était toujours à l’arrière. Je parlais toujours à son père à la réception. Puis un jour d’été, je me suis décidée. J’ai mis une belle robe. Je suis allée au garage. Le chauffage de mon coeur montait. J’ai dit à son père que je n’avais pas de problème avec mon auto. J’aimerais parler avec François. Le père s’en va chercher le fils. Il lui dit, une femme veut te voir.

François : je n’ai pas le temps, tu peux t’arranger avec elle.

Le père : ben, je pense qu’elle veut te voir et ce n’est pas un problème de mécanique.

François va la rejoindre dehors. Elle lui dit qu’elle aimerait le connaître. Elle l’invite à souper.

Et depuis ce jour, ils sont ensemble. François a pris dans son cœur la petite fille de 3 ans. Et deux garçons sont nés.

J’ai les bras appuyés sur le comptoir. J’écoute. Histoire banale. Peut-être. Non. Si nous nous arrêtons. Nous écoutons. Nous regardons. Le visage, les yeux, la bouche, la voix, de cette femme. Dans un garage. 28 ans, après une journée d’été.

30 minutes passent. François revient à l’avant. Diane lui touche le bras. Tu veux quelque chose ? Il se retourne vers elle. Non. Merci.

Je vois qu’elle appuie sa main un peu plus sur son bras. Quelques secondes. Ils se regardent, comme si je n’étais pas là.

Puis elle dit : je retourne dans le petit bureau faire de la comptabilité, si tu as besoin de moi.

Elle se retourne vers moi. C’est un plaisir de vous rencontrer. À une autre fois.

François ne peut rien faire pour l’instant. L’auto n’a pas fait le bruit. Il a tout vérifié, tout scanné. Mon anxiété monte. Ne t’en fais pas Christiane. Tout est sécuritaire.

Moi : combien ?

Lui : rien. Avec son sourire malade.

Je démarre l’auto. Aucun bruit.

Je pense à Ray, mon Homme.

Quelques semaines, quelques jours avant son départ. Je lui demandais. Qu’est-ce qui est le plus important dans sa vie, de toute sa vie. Qu’est-ce qu’il avait besoin jusqu’à dans le dernier souffle de la mort. Et sa réponse était toujours la même. Il écrivait péniblement sur son ordinateur-parlant. Lui, le grand voyageur. Le professeur. Le sage. Le curieux. Le poète. L’homme qui aimait les femmes. L’homme qui aimait ses enfants, petits-enfants. Dans ses yeux, si bleus. Ce qu’il disait, ce qu’il écrivait, avec ses yeux, si bleus. Love. Loving. Be with me. My hand in his hand.

Je ne veux pas partir. Je ne veux pas retourner chez-moi.

Dans le sud de Montréal. Un couple dans un garage.

Dans le nord de Montréal. Une femme seule.

J’attends quelques secondes, comme si mon corps, traversait l’espace entre mon auto et le garage.

Respirer. L’huile. Le monoxyde de carbone.

Respirer. Un homme et une femme.

J’entends. Leur bruit.

Celui de l’amour.

Christiane

Le 8 février 2017
Tous droits réservés © 2017 Espace Mouvant – Christiane Martin
Les prénoms de François et Diane ont été changés pour respecter leur intimité.

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