Noël, un jour comme les autres

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Photo  –            Marie-Josée Côté

Je roule vers St-Hyacinthe. Je ne suis pas pressée. J’écoute Ici Radio-Canada. C’est une rediffusion de l’émission Les grands entretiens. Fred Pellerin fait l’éloge de son village, Saint-Élie-de-Caxton. Je suis heureuse d’être sur la route, presque seule, en cette journée de Noël, et écouter Fred Pellerin. Conteur. Humaniste. Ça réchauffe un cœur. Ses premiers mots, un coup de poing.

…cette vie de village-là, c’est bien plus qu’un potentiel-acompte, bien plus qu’un projet artistique, c’est une vie communautaire, une vie d’action, une vie de sens, une vie qui dépasse le petit christ de projet individuel de- je m’épanouie et je me respire -, respirons-la toute…, marchons-la ensemble, et ça, ça donne un sentiment qui ne se trouve pas ailleurs…

L’émission se termine. J’arrive à st-Hyacinthe.

Premier arrêt. Une résidence. De vieux. Des perdus. Des oubliés. Par la famille. Les amis. De la vie. Mon frère aîné, Gilles, vit là depuis un an. Dans une petite chambre. Sale.

La porte est ouverte. Il est dans son petit lit. Il ne dort pas. Sa vie c’est ça. Se lever. Aller aux toilettes. Aller manger à la salle à dîner avec sa marchette. Revenir. Lit. Et ainsi va. Je l’embrasse. Joyeux Noël ! Un sourire. Difficilement, il se lève. Il s’assoit sur le bord du lit. Je lui demande.

Veux-tu marcher un peu avec moi ?

Il me regarde. Il hausse les épaules. Il ne sait pas. J’enlève mon manteau. J’attends. 5 minutes sur le bord de la porte. Espérant qu’il se lève. Le faire marcher un peu. Il me regarde. Les yeux tristes. J’attends. Lui redemande.

Veux-tu venir marcher avec moi jusqu’au salon ?

Sa main s’agrippe à la barre d’appui du lit. Je pense qu’il viendra. Non. Son corps lourd retombe. Couché. Les lunettes sur le nez. Essoufflé. Il me dit.

J’ai pas de force.

Ce n’est pas grave que je lui dis. On restera dans la chambre. Il y a une chaise près de son petit lit. Je me berce. Je ne parle pas. Lui non plus. Qu’est-ce que je fais en attendant ? Je n’ai pas de livre, pas de musique.

Je ne vois pas le visage de mon frère. La chaise est un peu en arrière de la tête de lit. Une dizaine de minutes passent. Je pense qu’il dort. Non. Il relève la tête et me regarde. Sa tête retombe sur l’oreiller. Le temps d’un 10 minutes. Encore. Il relève la tête. Il me regarde. Et la redépose. Il me fait penser à un enfant qui cherche son parent. J’avance la chaise berçante plus près de lui. Il n’a plus besoin de me chercher.

Je regarde mon frère. Un grand corps dans un si petit lit. Il est fatigué. Il ne me parle pas. M’en aller ?

Et je pense à Fred Pellerin. … une vie qui dépasse le petit christ de projet individuel de- je m’épanouie et je me respire -, respirons là toute…, marchons-la ensemble.

Je le regarde respirer. Son gros ventre qui va-et-vient. Ça passe mal dans sa poitrine. Sa gorge se serre. Mes yeux reviennent à son ventre. Descendre. Monter. Je me synchronise à son rythme. Nous respirons ensemble. Je me berce. Je ferme les yeux. Une heure passe. Je me lève. Il se réveille. Je l’embrasse. Je lui dis, je m’en vais voir notre mère. Je reviendrai la semaine prochaine. Ce sera le jour de l’an.

Deuxième arrêt. L’autre bord de la rivière. Une autre résidence de vieux. Celle où ma mère de 95 ans vit depuis mai dernier. Une autre petite chambre. Propre, celle-là.

J’ouvre la porte. Comme toujours, elle est assise dans son fauteuil vert. Je l’embrasse. Elle est heureuse de me voir. Joyeux Noël !

Notre rituel. Nous jouons aux cartes. Deux parties. Après, c’est le souper avec les autres petits vieux.

Quatre rangées. Nous attendons l’appel pour aller chercher la bouffe ou pour certains se faire servir. Une rangée à la fois. Deux petits lampions électriques placés dans des verres à vin devant mon assiette. Je les retire, les retourne et presse sur le bouton – on – et les replace dans les verres.

La petite vieille en face de moi.

Ah, c’est ben beau, je ne savais pas que ça faisait une flamme.

Le plus beau. C’est la flamme dans ses yeux de petite vieille.

C’est au tour de notre rangée. Nous nous levons, marchons vers le buffet. Des sandwichs, un côté, pain blanc, l’autre côté, pain brun. Des salades. Un petit morceau de gâteau. Un café. C’est notre souper de Noël.

Nous remontons à sa chambre. Ma mère est fatiguée. Elle ne veut pas jouer une autre partie de cartes. J’enlève mes bottes. J’ouvre la télé. Et je reviens m’allonger sur son lit. Ma mère, tout près, assise dans son fauteuil. Nous écoutons la télévision ensemble. Lui changer sa routine. Les autres soirs de la semaine. Elle est seule devant la télé. Puis, je me demande est-ce qu’elle écoute vraiment la télé ? Peut-être que regarder des humains derrière un écran, ça lui donne un semblant de vie. Un semblant d’avoir du monde autour d’elle.

Elle dérange ma réflexion.

C’est qui lui ? il me semble que je le connais.

Je cherche le nom du comédien. Puis, je le trouve. Je lui dis.

Ah, j’avais oublié son nom.

Ma mère oublie de plus en plus. Même aux cartes. Son passe-temps de plus de 70 ans.

Combien ça prend pour ouvrir ? Ça fait combien ? Où je place mes cartes ?

En mai dernier, elle s’est retrouvée à l’hôpital. Le diagnostic du médecin. Début de démence.

Je la regarde. Lui passe la main dans ses cheveux blancs. Elle retourne son visage vers le mien.

Qu’est-ce qu’ils ont mes cheveux, ils ne sont pas beaux ? Je suis échevelée.

Non. Ils sont parfaits.

Elle retourne à l’écran.

Je prends sa main gauche. Chaude. Douce.

Je suis allongée dans son petit lit. Elle, assise, dans son fauteuil. Un jour de Noël. Un jour comme un autre, pour elle, pour moi.

Il est 21 h. Je remets mes bottes.

Tu t’en vas ?

Oui. Je retourne à Montréal.

Tu vas faire attention sur la route.

Oui, promis.

Elle se lève. Elle vient me reconduire jusqu’à la porte de sa chambre. Je suis dans le corridor. Elle me regarde.

Merci d’être venue me voir.

Êtes-vous certain, docteur, que c’est un début de démence ?

Je crois que vous vous êtes trompé, docteur.

La démence, ça se passe à l’extérieur de sa petite chambre.

Christiane

Tous droits réservés © 2016  Espace Mouvant – Christiane Martin

7 Replies to “Noël, un jour comme les autres”

  1. Ouf…. le coté brut de la vie… sans artifice mais réel, où seule la présence à l’autre prend tout son sens et sa valeur. Merci de ce partage, d’une réalité qu’on cherche à échapper avec tant d’activités et de sensations de remplir nos vies……

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