Movement is the song of the body
Vanda Scaravelli (1908-1999)
Maudite mort.
17 h 20. Je suis prise dans l’embouteillage de l’autoroute Métropolitaine Est. Le ciel est gris. Je reviens de Mon Tango. Milonga du dimanche après-midi. J’ai dansé. Je ne voulais pas y aller. Je me suis levée tard, ce dimanche. Ça m’arrive souvent. Dormir jusqu’au début de l’après-midi. Des jours, je me bats contre moi-même. Alors, je me lève. Je danse.
Et je reviens seule. Toujours seule. Personne ne m’attend. Non, ce n’est pas personne. C’est mon Homme. Mon Homme ne m’attend plus.
Je suis dans mon char, ce dimanche gris.
Puis, je la vois.
La seringue.
Dans mon char, seule, à 17 h 20. Je vois la seringue. De morphine. Je me vois lui mettre dans le petit bidule qui le relie sous sa peau. Morphine. Douleurs. Dernières heures. Soins palliatifs, la docteure me dit. Soins palliatifs. Déjà. Ça ne se peut pas. J’ai poussé mon Homme dans sa chaise roulante. Près de la rivière. Voir les canards. Il y a 24 heures. Morphine. Pour aller mourir.
Je tiens le volant. Quatre mois qu’il n’est plus. Les images. La seringue. J’ouvre de plus en plus les yeux. J’ai peur. L’embouteillage. Trop d’autos. Les images. La seringue. Je ne veux pas la voir. J’ai peur. Me concentrer. Mes mains sur le volant. La seringue se plaque dans le pare-brise. Je la sens sous ma peau. Je la sens au-dedans de moi. Il mouille dans le char.
La seringue. 36 heures. À la maison. Seringue. 36 heures. Je suis celle. Ta Femme. T’ouvrir la voie. L’entrée. Va dans la mort, mon Amour.
Dernières heures à la maison.
L’ambulance arrive. Nous partons vers l’hôpital. À mi-chemin, tu râles. Étendu sur la civière, tu sais que je suis près de toi. Dans un effort, tu tournes un peu ta tête. Tu me regardes avec tes yeux de drogué. Tu as mal, je te sens. L’ambulancière s’approche de toi. Impossible d’attendre d’être à l’hôpital. Arrêt au coin d’une rue. Près du centre-ville de Montréal. Je ne sais pas où l’on est. Je prends une seringue. L’ambulancière n’a pas le droit de te faire l’injection. C’est moi, encore, qui te l’enfouie dans le bidule sous ta peau.
20 minutes plus tard. Hôpital.
Je redeviens ta femme. Celle qui pleure. Pas l’infirmière-amoureuse-aidante qui doit te piquer. Ton dernier liquide. Morphine. Ma main est remplacée par une petite machine. Coule, coule, petit liquide, coule coule et va doucement, on ne sait jamais quand viendra la maudite mort. Va va, ma petite. Va. Va. La mort viendra.
Je suis libre. De te parler avant que tu t’en ailles. De t’embrasser sous les effets de la morphine. Est-ce que tu sens encore que je suis près de toi ? Je te parle. De la jolie et jeune infirmière. Ses longs cheveux roux. Son sourire. Je te dis tout. Je te dis, tu l’aimerais, cette jolie infirmière. Elle te ferait penser à l’une de tes étudiantes. Elle est si belle. Si douce. Tu l’aimerais, que je te dis. Elle me demande de te parler, elle le voit, dès que je m’approche de toi, tu te calmes, ta respiration laborieuse, ralentit, elle peut y aller, t’installer le tube dans ton nez pour t’aspirer ce liquide qui vient de tes poumons, si noir, ça sort, tu souffres, ton corps sursaute, je m’approche près de ton oreille, je te murmure, ne t’en fais pas, je suis là. Et la jolie infirmière.
La mort, ce n’est jamais jolie.
Je suis dans le char. Dimanche. Fin d’après-midi. Embouteillage. Après quelques heures de tango. Les images viennent et reviennent. Après la seringue. C’est toi que je vois devant ton ordinateur. Les dernières semaines de ta vie. Avant que je t’enfonce une seringue.
Un jour, Lise, l’aidante me raconte l’un de tes gestes du quotidien. Tu attends toujours que je sois pas là. Tu presses un message pré-enregistré sur ton ordi-parlant. My computer, please. Elle t’installe à ton ordinateur. Elle retourne s’asseoir dans la salle à dîner. Elle te laisse tes moments. Mais elle n’est jamais loin. Difficilement. Tu lèves ta main droite. Des minutes plus tard, tu presses un icône. Une musique inonde l’appartement.
Un doigt, une vidéo. Silence. Des minutes plus tard. Un doigt. La musique revient. Une autre vidéo. De tangos. Nos tangos. Nos tangos fous. De nos débuts. Dans mon petit appartement. Dans ton grand appartement bordélique. Nos tangos où je suis en pyjama et mes talons hauts. Nos tangos du matin. Nos tangos de l’après-midi. Nos tangos en soirée. Tous nos tangos. Je ne veux pas. Mais tu insistes toujours. La caméra installée dans un coin pour capter nos tangos. Tu fais un film de nous.
Maintenant, tu regardes le film de nous. Seul. Assis dans ton fauteuil roulant.
Tu dansais. Dans un passé pas si loin. Je suis dans tes bras. Des pas. Avant. Derrière. Côté. Ochos. Je suis débutante. Je suis raide. Je suis le contraire de l’élégance. Je suis impatiente. Tu es patient. Si patient.
C’est tout ce qu’il te reste. Des tangos filmés. Regarder à l’écran l’Homme que tu as été.
Tu ne danses plus depuis le printemps 2014. Et jamais. Jamais. Tu m’as empêchée d’aller danser. Au contraire. Des fois, tu me disais, Christiane, go dance. And come back and tell me everything. Tu voulais être dans la vie. Tu voulais encore participer à nos tangos. Tu ne pouvais plus me faire danser. Ni me regarder danser avec un autre. Pas de jalousie. Pas d’envie. Tu n’étais pas ce genre d’homme. Tu étais mon Homme.
Tu me regardais choisir mes vêtements. Mes boucles d’oreilles. Les jours incertains de ma beauté. Tes yeux bleus de ton amour, j’étais belle.
Je revenais. Je te racontais. Avec qui je dansais. Mes plaisirs. Mes découvertes. Les heures de danse sans arrêt. Et d’autres jours, des heures où assise, j’attendais et je revenais à la maison, si frustrée. Toi, dans ton fauteuil roulant. Dans ton lit d’hôpital. Tu m’attendais. Tu écoutais mes joies. Tu écoutais mes litanies de frustrations. Si frustrée. Tu n’as jamais été frustré. Jamais. Jamais. Moi, si souvent.
C’est trop tard. Tu ne peux plus danser.
Et je danse.
Ce dimanche, Je reviens à la maison. L’embouteillage, mes larmes, le gris d’un dimanche d’automne. Les images reviennent. Seringue. Vidéos. Tango. C’est comme ça le deuil. C’est fait d’images. Elles arrivent sournoisement. Je suis à l’épicerie. Je vois ton lait au chocolat préféré. Des larmes. Je laisse le panier. Et retourne à la maison. Le frigo est vide.
Quelques semaines avant que la seringue te rentre dedans. Lise, l’aidante, me dit. Il y a une vidéo de tango que Ray regarde plus souvent que les autres. Ce n’est pas de vous deux. C’est toi et quelqu’un d’autre.
Je pars. Et tu regardes un écran froid.
Je danse.
Tu ne danses plus.
Jamais. Jamais. Un mot de frustration. Si peu. Et pourtant.
Tu as fais le deuil de toi. Un à la fois, au fil des ans. L’Homme qui conduit. L’Homme-danseur. L’Homme-professeur. L’Homme à vélo. L’Homme en patins. L’Homme-amant. L’Homme-potier. L’Homme-cuisinier. L’Homme-voyageur. L’Homme-des mots. L’Homme qui monte les marches.
Je me souviens de ton deuil de l’Homme-danseur. C’était au printemps 2013. Nous faisions partie d’un groupe pour l’étude de 12 semaines – Tango-Parkinson – . De tous les hommes présents et qui s’amenaient avec la maladie, tu étais le seul qui dansait le tango. Depuis près de 6 années. Tu pensais que ce serait facile pour toi. Après quelques semaines, à la fin d’un cours, assis dans l’auto, tu as pleuré. Les autres hommes dansent mieux que moi et ils n’ont jamais dansé le tango. J’ai été incapable de te consoler. C’était avant de savoir, mon Amour, que tu avais une forme avancée de la maladie Parkinson et très dégénérative. Aucun médicament. Atrophie musculaire systémique.
3 ans plus tard. Tu me fais une demande. Ta dernière. – Mais je ne le savais pas -. La mort, viendrait. Oui. Dans un an. Dans deux ans. Pas dans 11 semaines. Non.
Ta demande. Tu veux me voir danser. Dans ta chaise roulante. Moi, dans les bras d’un autre. Chez-nous. Notre dernier chez-nous. La mort danse autour de toi. Est-ce que tu le sens ? Tu ne me le dis pas. Tout ce que tu désires. Me voir danser. Un tango.

Mon Homme choisit l’Homme-danseur. Julio, professeur de tango. Julio arrive, un soir de mars. Tu l’attends à l’autre bout du couloir. Julio va immédiatement vers toi. Il se penche et te prend dans ses bras. Il se relève. Julio tourne ta chaise roulante, tu danses avec lui. Tu ris. Tu es heureux. Si heureux, dans ta chaise roulante.
Musique. Julio me prend dans ses bras. Nous dansons. Mon corps est raide. Je suis nerveuse. Comme à mes débuts. Je ne sais pas. J’arrête. Danser devant toi. Un malaise. Je danse. Tu ne danses pas.
Julio comprend. Il m’ouvre encore ses bras. Il me dit quelque chose. Je ne sais plus quoi. Rire. Je respire.
Nous dansons. Nous nous arrêtons. Nous refaisons un pas. Je ne comprends pas. Julio m’explique. Tu tousses. Je te regarde. Tout va bien. Tes yeux, plein de bonheur, remplissent ton visage. Nous continuons à danser. Tu es tout près de nous. Heureux de regarder ta femme danser un tango dans les bras de Julio.
Du doigt, tu montres la caméra. Je ne veux pas. Je déteste me voir. Julio ne m’écoute pas. Il t’écoute. Il prend la caméra et la place. L’angle est parfait. Nous dansons. Devant toi. Pour toi. Un autre film de tango. De moi. Sans toi.
Julio s’en va.
Tu pointes la caméra. Et je sais. Tu veux voir la vidéo. Tout de suite. Tu n’as pas le temps d’attendre. Il te reste 11 semaines. Avant la maudite mort. 11 semaines. C’est tout ce qui te reste. Tes yeux, sur le grand écran de ton ordinateur. Julio et moi dansons. Je suis assise près de toi. J’ai mal à regarder. Ça me déchire dans le ventre. Je danse avec Julio. Tu es assis dans ta chaise roulante. Tu ne marches plus. Tu ne parles presque plus. Tu manges mou. Tu as besoin de moi, d’une aidante, tout le temps, pour tout.
J’ose te regarder. Je ne sais pas comment tu fais. Je ne sais pas.
Maudite maladie. Tu as fait le deuil de toi.
Maudite mort. Je fais le deuil de toi.
Maudite maladie.
Maudite mort.
Ni l’une, ni l’autre, n’ont pris ton cœur amoureux. Et la mer dans tes yeux.
L’écran se ferme.
C’est le tango le plus noir de ma vie.

Toujours aussi émouvant de te lire Christiane. xx
Merci chère Marie-Ève. Merci d’être une fidèle lectrice et surtout une fidèle amie. Christianexx
Très très touchant chère Christiane. J’avais l’impression en lisant ce texte, ( lentement je l’avoue, avec tristesse), de voir évoluer ces moments magiques, inestimables entre vous. Bel hommage de l’amour entre vous deux. Je te souhaite beaucoup de douceur dans ton Coeur. xx
Chère Édith, fidèle lectrice de mes mots. Merci. Abrazo. Christianexx
Quelle douleur .. ta peine, ce deuil … je pleur avec toi😢
Texte merveilleux tellement touchant et authentique . Je ne pense pas que beaucoup ont pu ressentir un tel amour de leur homme et tu lui as bien rendu aussi. Ta façon d’écrire tes moments, tes tranches de vie, est unique et me chavire à chaque fois que je te lis. Merci de nous partager votre amour et sa mémoire malgré le chagrin immense qui t’habite à chaque jour xx
Merci Suzanne, Suzanne qui me soutient dans l’amitié et la créativité. Merci ! Christianexx
Je viens de relire ton texte .. mais cette fois-ci .. à voix haute, à mon homme.
Je suis encore bouleversée par tes mots, par les images qu’ils font naître en moi. Mon homme a compris .. ma peine, ta peine, le tango de ta vie. Comment ne pas ressentir ta douleur .. ta peine .. ton manque .. l’absence .. 😢
Une jour, nous tanguerons tous ensemble dans une milonga céleste.
Abrazo fuerte à toi et à ton homme 💞
France, que j’aime – un jour, nous tanguerons tous ensemble dans une milonga céleste – Que beau geste tu as eu de le lire à ton Homme. Merci encore de prendre le temps de me partager tes vibrantes émotions. Abrazo à toi, à vous.xx Christiane
Merci d’avoir pris le temps d’écrire ce si beau texte, et de l’avoir partager ! On ne se connait pas, mais on se connait. On ne s’est jamais vu mais on se voit. On ne s’est jamais parlé, mais quelle grande conversation nous avons eu ! Merci.
Merci à vous de me transmettre votre ressenti. Notre conversation me touche. Christiane