Une nouvelle journée

C’est en racontant l’histoire de son deuil

 qu’on fait son deuil.

Jean Monbourquette

maisonmonbourquette.com

 Le grand chêne devant ma fenêtre.

J’écris dans mon nouvel espace bureau entouré des meubles, des objets de mon Homme.  La lampe avec son abat-jour beige. La table Ikea. La bibliothèque. Encore vide. Ses livres partis. Les miens encore dans les boîtes. La chaise de l’ordinateur. Sur le mur, la toile des danseurs de tango. La plante, un croton.

Je me suis assise dans l’attente des mots. De lui.

Je voudrais vous écrire d’autres phrases. D’autres sujets. En vain. Il est l’essentiel de mes jours. C’est ce que l’on nomme le deuil. J’écrirai. J’épuiserai mes doigts, j’irai jusqu’au bout de ma tristesse, de ma colère, de mon manque, des non-dits, des questions qui je n’ai jamais osées lui demander, des – je suis désolée, mon amour – mes colères, je n’ai pas assez dansé avec toi, toutes les fois où tu dansais trop vite, trop vite, puis après, ta lenteur a confronté mon impatience. Je suis désolée, mon amour, nous ne danserons plus. 

Depuis trois mois, l’aimé s’accroche à ma respiration. Le soir, seule sous les draps, je l’invite dans mes rêves. Au réveil, je suis toujours seule. Aucune trace.

Des moments, comme saoule du manque, je lui parle à voix haute. Je lui écris aussi. Oui, vous avez bien lu. J’ai fermé son compte Facebook, mais son compte gmail, je n’ose pas. Un lien de notre amour. Nos premiers mois. Les mots des désirs échangés entre Israël-Montréal.

Où il est, ce n’est pas un pays que je connais. Et puis, moi non plus, je ne connais pas ce nouveau pays, le deuil.  Alors, il faut bien que je m’invente mes rituels. Il n’y en a plus. Alors, je fais ce que j’aime pour celui que j’aime qui n’est plus. J’écris. De petits mots. Where are you? I went for a walk today near the river. I miss you. My morning coffee without you is not the same. I love you. I’m lost without you. Hope you are not alone in the other world. I am. Signé. Your Goddess. De temps en temps, j’ouvre son gmail. Si le courriel a été lu. On ne sait jamais.

Comme le rêve. Aucune trace. Aucune réponse.

Je suis revenue vivre dans un quartier déjà habité, à quelques pas du magnifique parc-nature de l’Île-de-la-Visitation. Je marche près de la rivière des Prairies à l’ombre des grands arbres. Je pense à mon Homme.

Je laisse monter les images. Une sensation d’être avec lui, il n’y a pas si longtemps. Le 16 avril 2016. J’avais noté le moment dans mon journal. Ne pas oublier. Tous les moments avec lui, au fil de notre vie, si courte, si pleine. Lui, dans sa chaise roulante et moi, qui le pousse. Il fait beau. C’est un petit sentier, bordé d’arbres, près de la rivière. C’est notre repère de beauté. Les mots dorment et laissent vivre les bruits de la nature. Les pas des autres marcheurs. Combien de fois suis-je venue avec lui sur ce sentier de quelques kilomètres seulement. Toujours le même trajet. Les mêmes arbres. Les mêmes courbes. Notre arrêt sur le même banc. Je lui parle. Lui, m’écoute.

Et puis, ce jour d’avril, je suis heureuse juste comme ça, ça vient de rien, de nul part.

Je 20160904_151930regarde comme je n’ai jamais regardé ce sentier. Mon Homme. Je le trouve beau, plus la maladie lui prend son corps, plus sa beauté éclate dans ses yeux. Je l’aime. Je suis devant lui. Je lui dis, c’est comme si je suis ici pour la première fois. Les arbres. Le sentier. La rivière. La lumière. Les couleurs. Les bruits. Les oiseaux. Les roches. Une pluie d’attention nouvelle explose devant moi. Je vois autrement.

Ses yeux vers moi. Il comprend ce que je ressens. Tu sais, c’est comme, quelqu’un que tu aimes avec lequel tu vieillis. Le corps change. Les seins tombent. Les érections se font rares. Tu grossis. Plus de rides. Tu penses tout connaître de l’autre. Et un matin, au-delà de toutes ces années, tant de fois tu as glissé tes doigts sur son corps, au-delà de toutes ces années, un matin, tes yeux traversent plus loin que le champ de son corps. Une lumière dans son œil. Un geste qui t’était resté inconnu jusqu’à ce jour. Puis, une chaleur te prend au centre de tout ton toi. Tu regardes l’aimé. Tu es renversé. Et tu te demandes, comment ai-je pu passer à côté ? Et tu te dis, c’est peut-être un des mystères de l’amour. Ne pas tout voir le premier jour. Rester attentif à ce qui est invisible. Et qui sait un jour… des années plus tard, une marche au quotidien, un café au déjeuner, une main qui tient un livre, ça vient, un court moment, l’invisible devenu visible vient s’asseoir dans le fond de ton ventre. L’amour n’avait pas encore tout dit.

Son sourire. Un peu croche. Rapetissé. Je me penche. Je l’embrasse. En silence, nous sommes revenus vers notre chez-nous.

Septembre. Trois mois que mon Homme n’est plus.

Je reviens vers mon nouveau chez-moi.

Mon espace bureau avec ses meubles, ses objets.

Le grand chêne devant la fenêtre.

C’est une nouvelle journée.

Christiane

Le 14 septembre 2016
Tous droits réservés © 2016  Espace Mouvant – Christiane Martin

6 Replies to “Une nouvelle journée”

Répondre à Denise Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.