
Je suis dans ma caverne amoureuse.
Ça fait longtemps que mes mots ne se sont pas pointés. Absence choisie. Être à l’intérieur. Besoin d’emmagasiner les petits moments du quotidien avec mon Homme. De les prendre, les polir, les glisser dans mon cœur et les faire lentement descendre dans un coin oublié. Un jour, mes souvenirs.
Même si les mots n’apparaissent pas à l’écran depuis quelques mois, je continue à écrire. Ni crayon. Ni papier. Ni ordi. Les mots, les pensées, les bouts d’histoires s’impriment dans les sillons de mon cerveau. J’avoue, des fois, j’ai peur de les oublier. Alors, je triche. Un papier qui traîne, la liste d’épicerie, une enveloppe, mon agenda, à la va-vite, j’écris ce qui me passe par la tête. J’en perds des bouts. Papiers et tête ! Des semaines, des mois plus tard, je retrouve un morceau. Et je les lie à une autre histoire. Je construis ma maison en mots.
Dans ma tête, ça me jase tout le temps. Je guette tout. J’enregistre ce qui se passe autour de moi. Comme je ne prends pas trop de place, on ne se méfie pas de moi. Alors, j’écoute. Je regarde.
L’autre jour, dans le métro. De Laval à Montréal. Une femme parle à l’homme. Elle s’arrête. Baisse la tête. Elle attend. Le retour des mots de l’homme. Rien. L’homme, le visage sur son minuscule écran. La femme relève la tête. D’autres mots à l’homme. Elle avance son corps vers lui. Encore des mots. L’homme promène ses doigts sur l’écran. La femme détourne son visage vers la fenêtre.
Je reviens à la maison. Je me colle à lui. Tout compte. Tous les mots à dire et à redire. Tous les gestes de confort et réconfort forment mon quotidien. Le reste me semble si loin.
Un mardi. Je me souviens du jour. Celui des attentats de Bruxelles. Je suis dans l’auto. Direction Supermarché. Je choisis mon heure. J’aime bien écouter l’émission Plus on est de fous, plus on lit à Ici Radio-Canada. Je conduis lentement. Je ne suis pas pressée.
Au supermarché. Les lignes d’attente, ça m’inspire aussi. Il y a des jours, je choisis la ligne où il y a plus de gens. J’écoute. Je regarde. On ne sait jamais. Des fois, il ne se passe rien. J’avance avec mon panier. Je suis devant une jeune caissière. Je lui dis un Bonjour -. Le mot passe au-travers d’elle. Ses lunettes trop grandes pour son petit visage. Un petit visage avec une grande tâche de naissance sur sa joue gauche. Ses ongles rongés. Ses yeux, à gauche à droite. Elle regarde au-dessus de moi. La file de gens. Elle se presse. Elle se trompe. Elle recommence. Ses yeux à gauche, à droite. Je lui dis : ne vous en faites pas, je ne suis pas pressée, prenez votre temps. Elle ne me regarde pas. Ne m’entend pas. Les yeux à gauche, à droite. J’imagine être dans sa tête. Y a-t-il un client qui va s’impatienter ? Le petit boss des caissiers pas loin me surveille ? Les gens attendent. Elle se gratte le front. Ses lèvres se crispent. Ses yeux à gauche, à droite. Je paie. Il faut que je sorte.
Assise dans l’auto. J’attends. Me désintoxique de l’anxiété de la jeune caissière. À la radio. Un homme parle des attentats de Bruxelles. Certains de ses mots retiennent mon attention. … Nourrir la qualité de notre présence. C’est-à-dire qu’à chaque instant de notre quotidien…, aujourd’hui c’est peut-être notre dernière seconde, faire qu’elle soit de qualité dans notre rencontre avec les gens, dans notre capacité d’écoute, dans notre générosité….1
Je pense à la jeune caissière. A-t-elle quelqu’un qui la prend dans ses bras ?
Je pense à la femme du métro. A-t-elle quelqu’un qui l’écoute ?
Je reviens vers ma caverne amoureuse.
Je suis au premier étage de la résidence où nous vivons. Dans le hall d’entrée, je croise d’autres résidents. Bonjour, comment ça va ? Plusieurs fois. Je vis entourée de retraités. C’est ce que dit la publicité de la résidence. Résidence pour retraités. Moi, je dis plutôt, des vieux.
Vieux, mot à bannir.
Résister. S’épuiser.
Espoir de s’endormir
éternellement
dans le creux de la jeunesse.
Je suis la – jeune – parmi les vieux, avec mon Homme, mon vieux.
Je marche vers l’ascenseur. Le corridor est long. D’autres rencontres.
Et je les vois. Quelques mètres en avant de moi. Deux vieux. Main dans la main.
Je ralentis mes pas. Je garde une distance. Je marche à la lenteur de leur vie. Leurs épaules se frôlent. Ils sont beaux, ces deux vieux. Évelyne et Henri. La vieillesse leur va bien.
J’ai rencontré Henri dès les premières semaines de notre arrivée. C’est notre voisin. Un discret. À l’allure gentleman. Il aime lire Le journal de Montréal. Un lundi matin, je me suis inquiétée. Trois journaux empilés devant sa porte. Je suis allée à la réception avec mon inquiétude. Est-ce que notre voisin est à l’extérieur ? Est-ce qu’il va bien ? Les journaux s’accumulent devant sa porte. – Non, ne vous inquiétez pas. Il est ici. La fin de semaine, il le passe habituellement avec son amie au 5e.
L’amie du 5e, plusieurs mois avant un échange de quelques mots entre nous. Évelyne ne vient pas au 7e. Un jour, dans l’ascenseur, entre le rez-de-chaussée et le 5e. Je lui dis, vous venez au 7e. Non, qu’elle me dit, c’est lui qui vient à moi.
J’aime Évelyne.
L’été dernier, je me suis fait un potager dans le petit jardin communautaire de la résidence. Dans l’heure de l’après-midi, les mains dans la terre, il m’arrive de lever mon regard vers les balcons de l’immeuble.
Il y en a un qui m’attire. Celui du coin, au 5e étage. Évelyne et Henri, assis l’un en face de l’autre, une petite table ronde entre les deux. Un verre à la main. Parfois, les deux, la tête dans un journal.
Un jour, je rencontre Évelyne au petit dépanneur de la résidence. Le Devoir dans les mains. C’est pour Henri, me dit-elle. Il a commencé à lire Le Devoir depuis qu’il vient chez-moi. Il le trouve plus intéressant que son Journal de Montréal. Un sourire de jeune fille sur son visage de belle vieille. Il n’est pas là cet après-midi, je le glisserai sous sa porte. Nous prenons l’ascenseur ensemble ?
J’aime Évelyne.
Ce mardi, dans le corridor éteint de la résidence, après le supermarché, le jour, des attentats de Bruxelles. Évelyne et Henri marchent en avant de moi. Un élan de déranger cette tendresse. J’accélère mon pas. Je suis à côté d’eux. Bonjour Henri et Évelyne. Ils n’ont pas le temps de me répondre. Ça fait un temps que je veux vous le dire. Vous êtes si beaux, vous deux, doigts entrelacés, épaule à épaule, mains qui se disent, tout en marchant lentement, votre amour.
Deux paires d’yeux bleus s’agrandissent. Deux sourires qui se regardent et qui reviennent vers moi. La voix de Dame Évelyne. Vous savez, Christiane, j’ai été mariée près de 60 ans avec mon mari. Il n’a jamais voulu prendre ma main. Il n’aimait pas ça, qu’il me disait.
Évelyne continue.
Et puis, j’arrive ici, à la résidence. Quelques années passent. Un jour, je rencontre Henri. Et l’un de ses premiers gestes d’amour. Sa main glisse dans la mienne. Sans que je lui demande. À 82 ans, Christiane, un Homme, marche avec moi, main dans la main.
Christiane
Le 16 avril 2016
Tous droits réservés © 2016 Espace Mouvant – Christiane Martin
1Entrevue du 22 mars 2016 avec Patrick Beauduin à Plus on est de fous, plus on lit.) http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/saison-2015-2016/episodes/362453/herve-bouchard-cerveau-enfant-patrick-beauduin-senghor-agnes-gruda

Bon retour chère Christiane!Toujours un plaisir de te lire. V’a-t-il falloir que j’attende 82 ans? À moi sans doute de glisser ma main dans celle de l’homme! « La tendresse bordel' », tu en parles comme pas une.Merci!
Merci chère Hélène ! Oui, glisser ta main dans celle de l’Homme, je te le souhaite. Amitiés, Christiane
J’ai pensé à vous. Presque inquiète. Et puis, j’ai lu et tant aimé la tendresse et l essentiel. Merci.
Chère Anne-Marie, merci pour vos beaux mots. Avec tendresse, Christiane
Quel beau texte touchant encore une fois. Comme quoi il y a toujours espoir de vivre un jour nos manques nos rêves quels qu’ils soient
Merci Suzanne ! Oui, espoir, ne jamais fermer les portes. Tout est possible si nous ne mettons pas des barrières avec nos attentes et le temps.