L’escalier

Photo Stephen Welch
Photo Stephen Welch

Ton absence est un trou noir.

Petite fille, je jouais avec des billes de verre. À l’école, durant la récréation, avec les autres enfants. À la maison, en solitaire. Assise, avec mon ennui, en haut de l’escalier de la maison familiale, les billes roulaient entre mes doigts. Parfois, l’une d’entre elles, s’échappait de mes mains. La bille roulait d’une marche à l’autre. Je la regardais tourner sur elle-même jusqu’à sa destination, le plancher du corridor menant à la cuisine. Et quelquefois, une bille disparaissait,là ou l’escalier tournait, à la jonction de la marche la plus large et du mur. À cet endroit précis, il y avait un trou dans le mur, assez grand pour mes petites billes de verre. Je me suis toujours demandée combien de billes perdues derrière le mur de l’escalier. Un jour, mon père à réparé l’escalier, bouché le trou et du tapis a recouvert toutes les marches. Mes billes enterrées.

J’ai grandi. Je n’ai plus joué avec les billes de verre.

Et puis, il y a eu des hommes.

C’est à toi que je veux écrire. L’un de ces hommes. Il y a longtemps. L’amour entre nous. Le temps d’une année. Après, amants-amis. Et puis, ton départ.

Ton absence est un trou noir.

T’écrire, à chaque année, au mois de juillet.

Cette année encore. T’écrire en juillet. Le mois a passé. Et août. Et puis, septembre. Et octobre arrive. Tu ne me lâches pas. Dans mes rêves. Derrière mes pas dans la lumière du jour. Ton ombre ne s’efface pas.

Je t’écris une lettre. Pas pour toi. Pour moi. Je t’écris pour en finir avec l’escalier.

Tu te rappelles ? Non, tu ne te rappelles pas.

J’écris le dernier acte de notre histoire.

C’est un vendredi, fin d’après-midi. Vers 17 h.

Tu arrives – sans arriver, sans m’avertir, sans me téléphoner. Je suis dans les préparatifs d’une courte escapade. Je prépare mes bagages. Les sacs pour la bouffe. Je suis excitée. Ce n’est pas le temps que tu sois là. Ça fait des mois. Je n’ai pas le temps. Tu tournes autour de ma table à dîner. Tu es agité. Tu parles trop sans rien dire. Je n’ai pas le temps. Ta présence m’étourdie. Tu veux me parler. Pas le temps. Je pars bientôt. Quelqu’un vient me chercher. 3 jours en voilier. Ma première expérience. Appelle-moi à mon retour. Je reviens lundi. Appelle-moi. On ira prendre un verre. On jasera. Je t’écouterai. Pas le temps maintenant. Appelle-moi.

Je suis excitée. Tu es agité.

Tu n’insistes pas. Tu descends l’escalier intérieur de mon petit appartement. Je te regarde. J’attends tes mots. Je te souhaite un beau week-end de voile, Christiane. Tu descends. Tu es  maintenant à la porte qui t’amène dehors. Tu ne te retournes pas. Aucun mot.

Comme la bille de mon enfance qui s’en va dans le trou.

Tu descends dans un autre monde. Et je ne le savais pas.

Je pars.

Glisser sur l’eau. Un voilier. 3 femmes. Un capitaine. Lac des Deux-Montagnes.

Vendredi soir.

Samedi.

Dimanche.

Lundi.

Je reviens.

Je suis dans l’escalier avec mes bagages. Le téléphone sonne. Déjà le téléphone. Je monte rapidement. C’est ma mère. Elle ne me demande pas comment ça va, comment a été ma fin de semaine ? Non. Elle prononce ton prénom. Elle attend. Encore. Ton prénom. Je m’énerve.

Qu’est-ce qu’il a Sylvain?

Il n’est plus.

Comment ça. Il n’est plus ? Il était chez-moi vendredi en fin d’après-midi. Je le vois. Il descend l’escalier de mon appartement. Son dos. Ses cheveux bruns. Sa nuque. Il y a exactement 72 heures. Il n’est plus.

Tu ne te rappelles pas. Moi, oui. Je ne suis pas allée. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Trop de larmes. Pas les miennes. Je suis au bureau à l’air climatisé. À 20 minutes de là, dans une boîte, tu descends dans un trou, sous le soleil de juillet.

J’enterre ton absence. l’Homme, je l’accroche sur le bout de mon coeur.

Quelques semaines plus tard, ta mère m’appelle. Elle veut savoir. Le chemin des derniers pas de son fils. Elle a su que tu étais venu me voir. Elle veut entendre. Tes mots. Est-ce que j’ai senti quelque chose ?

Quoi dire à ta mère ?

Pas le temps de t’écouter.

Pas le temps d’écouter mon ami.

Pas le temps d’écouter mon ancien amoureux.

Pas le temps d’écouter son fils.

Dimanche 1er juillet 1984. C’est la dernière journée de ta vie.

31 ans plus tard, je me demande encore. Qu’est-ce que tu tentes de me dire ce vendredi 30 juin à 17 h? C’est quoi, câlisse. Peux-tu me le dire ? Non, trop tard. Que des rumeurs. Tu t’es emmêlé les fils de ta jeune vie. Les rumeurs. Je m’en fous. C’est trop tard.

Il y a 31 ans, t’as monté l’escalier intérieur de mon petit appartement pour me dire quelque chose. 31 ans à ruminer. Je n’avais pas le temps. T’as descendu l’escalier. Je t’ai regardé. 31 ans. Marche après marche. La porte se referme. Tu pars.

Et je pars.

Mon week-end.

À glisser sur l’eau.

Mes mains hissent les voiles et montent vers le ciel.

Ton week-end.

Une grange perdue dans un champ.

Tu t’arraches les pieds de la terre.

Et à tous les mois de juillet, tu reviens.

Et à tous les mois de juillet, tu as toujours 20 ans.

Christiane

Le 11 octobre 2015

Tous droits réservés © 2015  Espace Mouvant – Christiane Martin

6 Replies to “L’escalier”

  1. Chère Christiane! Que de sensibilité dans ce court texte poétique et si touchant. Je t’écris du CHUS où Tristan vient d’être admis pour son traitement de chimio qu’il recevra demain sous les bons soins de Dr. Fortin. J’ai hâte de te revoir! Amitiés! Claude Millette xxx

  2. Salut mon Amie
    Des mois que l’on doit se rencontrer et on ne trouve jamais le temps malgré notre belle amitié qui dure depuis plus de 30 ans…je pense a toi très souvent et avec ce réçit tellement touchant comment ne pas réfléchir a la fatalité et aux regrets qui viennent si souvent avec xxx

  3. Bonjour Christiane. J’aime beaucoup te lire. Je trouve tes textes à la fois poétiques, remplis de vécu et émouvants. Merci de partager cela. xxx

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