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Dans le noir de la chambre, les yeux ouverts, les idées vagabondent. Je m’entête à enfouir la tête sous l’oreiller, je change de bord, je soupire, je chiale, je veux dormir, ça ne vient pas. Je ne sais pourquoi, je pense à des ruelles.Toutes les ruelles que je n’ai pas explorées. Les ruelles où je n’ai pas osé marcher. Dans le noir de la chambre, je sais, toutes les fois, où la tête pleine de mots, je suis restée dans le lit. J’ai laissé les mots mourir d’eux-mêmes et j’ai fini par m’endormir. Je n’ai rien écrit durant des années. Comme les ruelles. Trop pressée. Pourquoi m’arrêter ? Ce n’est qu’une ruelle. Comme les mots, pourquoi écrire, ce ne sont que des mots. Les miens. Sans importance. Mais cette nuit, je suis portée par une curieuse intention. Celle de repousser la noirceur et laisser l’insomnie prendre un détour.
Je sors du lit. Délaisser le corps chaud de l’Homme.
Marcher dans le noir jusqu’au clavier froid de l’ordinateur.
Écrire.
Par une nuit d’insomnie.
Apprendre. Désapprendre. Réapprendre. Apprendre.
J’ai appris. L’amour en quantité limité.
J’apprends. Ça prend beaucoup d’amour pour aimer.
J’ai appris. La peur de l’amour. M’en aller avant le début.
J’apprends.L’amour chapitre par chapitre.
J’ai appris à me taire.
J’apprends à dire. Écoute-moi.
J’ai appris. Dire OUI et vouloir dire NON. Dire NON et vouloir dire OUI.
J’apprends. Dire OUI quand c’est OUI, NON quand c’est NON.
J’ai appris à me nourrir du passé ou à fuir vers le futur.
J’apprends. Le moment qui est. Celui qui contient l’expérience du passé. Et les possibilités du futur.
J’ai appris avec l’anxiété. À me faire des scénarios. Des histoires prisonnières dans ma tête. Imaginer les pires catastrophes. Des histoires qui ne sont jamais arrivées.
J’apprends avec l’anxiété. À me faire des scénarios. Des histoires qui sortent de ma tête. Des histoires que j’écris.
J’ai appris à détester vieillir.
J’apprends la finesse de la maturité.
J’ai appris. La maladie. Pourquoi moi ?
Jusqu’au jour où le regard s’ouvre plus loin que soi.
J’apprends. Et pourquoi pas moi ?
C’est lui, c’est moi, c’est toi, c’est vous, c’est – nous –
J’ai appris à faire la Belle.
J’apprends. Être Femme. Belle. Laide. Furieuse. Bitch. Amoureuse. Passionnée. Intransigeante. Discrète. Allumeuse. Solitaire. Irrévérencieuse.
J’ai appris à être si sérieuse.
J’apprends. Le rire dans le fond du ventre.
J’ai appris à copier. À faire semblant.
J’apprends. L’empreinte demeure par l’expérience. Comme apprendre à marcher. À parler.
À écrire. Une lettre après l’autre. Un mot après l’autre. Une phrase à l’endroit. À l’envers. Les directions de vie qui changent de cap. Parfois, c’est poétique. Parfois, c’est cru. L’expérience, ça ne s’achète pas, ça ne se calque pas. Ça s’apprend.
J’ai appris à vivre à la surface de ma peau.
J’apprends à descendre dans les profondeurs de ma terre humaine.
J’ai appris l’impatience. Je veux. Tout de suite.
J’apprends la lenteur.
J’ai appris le sexe-multiplication.
J’apprends le sexe-intimité.
J’ai appris à chercher le regard des autres. Être tenue en laisse par eux.
J’apprends à me peindre moi-même.
J’ai appris que les cons sont cons (les connes aussi).
J’apprends que les cons resteront cons (les connes aussi).
J’ai appris. Ceux qui pensent tout savoir, sont plus intelligents que moi.
J’apprends. Ceux qui pensent tout savoir, ne savent rien. Peut-être une bonne mémoire, le plagiat des mots, des émotions et la vie des autres.
J’ai appris à dire. Amen.
J’apprends à dire. Fuck you.
J’ai appris. Le jugement. L’envie. La médisance. Sur le perron de l’église.
J’apprends. À écouter l’autre avec un regard intérieur. À écouter ce qu’il ne dit pas entre les mots qu’il dit trop forts.
J’ai appris à me tenir droite. Crispée. Tendue. En talons hauts. Le cul figé. Corps-machine. Rouillée avant la fin.
J’apprends. Me rouler par terre. Me délier. Me prélasser. Corps-animal. Pieds nus. Le cul qui déménage.
J’ai appris. Je veux être la meilleure. La meilleure dans rien.
J’apprends. Le mot meilleur a un goût de comparaison. Une date périmée.
J’ai appris à être parfaite. Si parfaite, je ne respire pas.
J’apprends à être si imparfaite. J’en suis vivante.
J’ai appris. T’es trop fragile. T’es trop sensible. Que vous m’avez dit…. mes faiblesses.
J’apprends. Ma façon de regarder, de sentir, de toucher, de vivre, de bouger. C’est avec ma sensibilité, ma fragilité. Mes forces que je vous dis.
J’ai appris à ne pas écrire. J’écris toujours la même phrase. La même histoire.
J’apprends à écrire. À me répéter différemment.
J’ai appris à ne pas dire. Je n’ai jamais voulu d’enfants.
Éviter l’incompréhension, la désapprobation. Et ces paroles : tout ce que je manque, – je ne te comprends pas -.
J’apprends à dire j’ai choisi de ne pas avoir d’enfants. Je le savais à 15 ans. J’apprends qu’une femme est une femme. Et que ce n’est pas la maternité qui détermine si je suis Femme.
J’ai appris à vivre de routines, d’habitudes. Sécuriser mes angoisses de petite fille.
J’apprends à questionner. Mes choix. Mes habitudes. Mes croyances. Les systèmes de pensée de la société. Je les déshabille. Et je m’habille de points de suspension. Un jour, je sais. L’autre jour, je ne sais pas.
J’ai appris à enfouir la peine. La mienne. Celle de l’autre.
J’apprends à vivre avec la peine faite à ceux que j’aime.
J’apprends à vivre avec la peine faite par des personnes aimées.
J’ai appris que nous cessons d’apprendre. Ainsi, nous sommes et c’est fini.
J’apprends.
Les ruelles inexplorées m’attendent. J’apprends à ouvrir les portes, les fenêtres fermées.
J’apprends.
Écrire les mots aimants, ceux qui blessent aussi, ceux qui me sont étrangés. Qui ne savent pas encore venir.
La nuit s’en va. Le soleil se lève.
Délaisser les touches chaudes du clavier de l’ordinateur.
Mes pas silencieux jusqu’à la chambre.
M’allonger près de mon Homme.
Apprendre. Beaucoup d’amour pour aimer.
Désapprendre. L’amour n’est pas un tour de magie.
Réapprendre. L’amour. À chaque jour.
Apprendre. À l’aimer encore plus.
Christiane
Le 2 juin 2015
Tous droits réservés © 2015 Espace Mouvant – Christiane Martin

Merveilleux texte Christiane, j’adore. Oui que nous devons apprendre à chaque jou, recommencer, ré-évaluer. J’aime ta grande sensiblilité, ton humanité et ta façon de nous partager ton intérieur XX
Merci Suzanne pour tes mots. xxx
Thank you for writing a beautiful and poetic meditation.
Thank you MaryBeth for your words and reading my blog. I love words and it is since I am doing the Feldenkrais method that I let my creativity to flow. Are you translating my blog via google translator or you know French. Thank you for following my blog too. Sincerely, Christiane Martin