Mémoires de mon jeans

 Ma mémoire utilitaire est nulle, mais j’ai une mémoire des sentiments envahissante, qui me bouffe la vie. Je n’oublie rien…. Et je retrouve les sensations, les peaux, les odeurs. Tout revient. Tout est là. Jean-Paul Dubois, magazine L’Actualité, 1er décembre 2011, p. 77

 

Dans le fond de la garde-robe. Un jeans oublié. Tout replié sur lui-même. Ce matin, j’ai envie d’un quelque chose de nouveau. Pourquoi pas le vieux jeans ?Jeans

Je l’enfile. Je rentre encore dedans. Ouf !!! (ça apaise la femme dans sa cinquantaine).

Dans la salle de bain, devant le miroir, la routine matinale. Je sens mon vieux jeans sur la peau de mes jambes, de mes fesses. Un temps me revient. 2004.  C’est le début de l’été.

44 ans. Le soleil m’agresse. Il éclaire ma noirceur. La psychiatre de l’hôpital me donne congé. Je suis avec l’Homme-mari de ce temps. Elle ne veut pas que je reste à l’hôpital. Moi, je veux y rester. Allongée dans un lit blanc. Dans une chambre sans couleur. Et dormir. Dormir. Elle ne veut pas. Ce n’est pas cet environnement qui m’aidera à m’en sortir. Me sortir de quoi ?

Dépression majeure, son diagnostic. Le qualificatif – majeure – me rassure. En tout cas, j’en ai l’impression. Le mot – majeure –  me normalise dans mon état de déprimée. Ce n’est pas juste une petite déprime. Ça y est, j’ai droit de me sentir mal, à sens contraire de la foule. Le cœur rapetissé. Le souffle accéléré 24 heures sur 24. Je suis droite, vous ne savez pas, tout ce qu’il me faut pour me tenir droite. Je suis droite. En ligne droite, sur l’autoroute. Les virages. Comment les prendre ? La platitude du droit, c’est comme le rang de mon enfance. C’est ce que je connais. Les virages, c’est l’inconnu.

C’est la première fois que j’obtiens une majeure en quelque chose. Pas besoin de l’université pour avoir sa Majeure (c’est toujours ce que j’ai pensé, pas besoin d’université, pour apprendre la vie). Est-ce que l’option – Majeure, avec dépression – était planifiée à ma naissance ?

De quoi elle veut me sortir, la psychiatre ? Elle prend une entente avec l’Homme-mari. Oui. Il ne me laissera pas seule à la maison.

Trop de soleil. Le mariage sur sa fin. La job aimée qui n’est plus depuis 2002. Un nouvel emploi, le pire d’une vie (il en faut au moins un pour apprendre à tolérer les autres). La quarantaine qui passe de travers. La vie des autres qui ne sera jamais la mienne. La vie des autres. Moi, j’en ai pas.

Et puis ça y est. Les gènes familiaux. Je n’ai pas réussi à y échapper. La trappe se referme sur moi. Et y fait noir. Plus noir que le fond de ma campagne où je suis née. Ça fait deux ans que je me noie au grand jour.

L’Homme-mari appelle une amie. Ma belle, Lorraine.

Je dois aller travailler ce soir, lui dit-il. Est-ce que tu peux passer la soirée avec Christiane ? (on suit à la lettre la prescription de la psychiatre)

Mon amie Lorraine, gardienne d’une désespérée. Laissez-moi tranquille. Un lit. Dormir. Fermer les yeux. Mes yeux qui ne veulent plus de ce monde. Y’a trop de brillance. Y’a que le noir qui m’appelle.

Lorraine arrive comme elle arrive toujours. Un arc-en-ciel humain. Le cœur comme le soleil. Aujourd’hui, sa lumière m’éteint. J’en veux pas. Je pleure. Qu’est-ce qui te ferait plaisir, me demande-t-elle ? Question trop difficile pour une femme qui ne sait plus comment vivre ? Qu’est-ce que ça veut bien dire ce mot – plaisir – ?

Je ne sais pas. C’est tout ce qui peut sortir de ma bouche. Je ne sais pas.

Lorraine jase avec celle qui a obtenu sa Majeure, en dépression. Pendant plusieurs minutes elle tente de me raccrocher à quelque chose.

Une crème glacée molle, je m’entends dire.

Sa voiture. Crèmerie sur le boulevard Henri-Bourassa. Assise sur un banc, mes yeux suivent les autos. C’est l’heure où tout va vite. Trop vite. Ils veulent tous rentrer quelque part. Le nulle part, c’est ma direction. J’attends ma crème glacée molle. J’attends, c’est tout ce que je sais faire.

Le cornet de crème glacée molle dans mes mains. Le froid sur ma langue. Dans ma gorge. Je suis surprise de sentir quelque chose. Le froid de la crème glacée me réveille. L’amitié me réchauffe.

Lorraine a congé dans quelques jours. Est-ce que tu aimerais passer la journée au bord de l’eau ? À Sainte-Anne-de-Bellevue. Elle sait. J’aime les bords de l’eau.

Un vendredi. Un lundi. La journée n’a pas d’importance. Les journées sont toutes les mêmes pour une dépressive majeure. Nous arrivons avec le soleil à Sainte-Anne-de-Bellevue. Le soleil ne me lâche pas ces derniers jours. À croire, qu’il veut mettre le feu à ma dépression. Brûle. Brûle.

Marche lente sur le bord du canal. Une terrasse. Promenade sur la rue principale. Ça jase pas trop une dépressive. Les minutes glissent lentement. Une boutique. Pourquoi pas ? Un jeans qui attire mon œil. Pourquoi un jeans ? Pourquoi une dépression majeure ? Pourquoi vivre ? Pourquoi mourir ? Pourquoi s’accrocher à ce bout de tissu, un jeans ? Pas d’argent. L’amie, si généreuse, me l’offre. Le regard par terre. Je prends le sac. À 44 ans, incapable de me payer un jeans. Mais une dépression avec une majeure. Ça, oui.

La dépression a passé avec les années. De majeure à mineure. Dans une lenteur où tu ne marchandes pas avec le temps. Les choix à faire. D’autres routes à prendre. Regarder. Vivre autrement ce qui arrive. La beauté et la laideur sont toujours main dans la main. Le jour et la nuit. Le froid et le chaud. La pluie et la sécheresse. La vie et la mort.

« Je souhaite nourrir la capacité de chacun à faire ses

propres choix et à réaliser ses rêves inavoués. » –

Moshe Feldenkrais

Ces mots, c’est le sens de ma dépression. Mes rêves de petite fille reviennent à moi. Et comme une caresse de l’Homme aimé, je me suis laissée surprendre par l’inattendu.

Vivre, c’est une tâche inachevée.

Le jeans, je l’ai oublié. Le jeans de la noirceur acheté un jour de soleil. Un jour d’été sur le bord de l’eau.

Dix ans plus tard. 2014. Le vieux jeans fripé bascule mon matin. La peau se réveille. Des souvenirs.

Le vieux jeans, c’est l’histoire d’une amitié.

Un soir de juillet. Je suis avec Lorraine sur sa terrasse. C’est peut-être la dernière fois. Sa maison est à vendre. Fin des aller-retour. Montréal-Nominingue. Son Homme et elle dans ce lieu, si paisible, si beau, construit avec leur amour, sur le bord de l’eau.

Les vieilles amies, 22 ans plus tard. La fraîcheur de la soirée enveloppe nos épaules. Un grilled cheese, une salade et une bouteille de vin rouge. Les vieilles amies du temps d’un boulot aimé. Un boulot perdu pour les deux.

L’amitié entre nous.

L’amitié creusée dans les plis d’un vieux jeans trouvé dans le fond de la garde-robe.

 Christiane

9 août 2014

Tous droits réservés © 2014  Espace Mouvant – Christiane Martin

7 Replies to “Mémoires de mon jeans”

  1. oh Christiane quel partage percutant.J’ai même rêvé à toi après avoir lu ça.Tout ce que tu décrivais m’a rappelé un état qui m’a hanté (et honté) si souvent…si longtemps… sauf sans le diagnostic à l’appui…J’ai bien hâte de te voir et de discuter avec toi. Ta sensibilité et ta lucidité me font du bien.Hélo Date: Sun, 10 Aug 2014 01:33:30 +0000 To: heloloz@hotmail.com

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