À la fenêtre


J’offre ce texte à une petite famille,

au coeur si grand, mes voisins.

À Marilyn, Rick, Daniel et Cécilia


Si je devais recommencer ma vie,

je n’y voudrais rien changer;

seulement j’ouvrirais un peu plus grand les yeux.

Jules Renard

Photo de Stephen Welch, mai 2014
Photo de Stephen Welch, mai 2014

Ma petite terrasse sous les arbres. Le soleil se glisse entre les branches. Les voisins sont ailleurs. Je ferme les yeux. Je flâne avec mes pensées. Je suis seule. Je ne suis pas seule. Le bruit des feuilles. Avez-vous déjà écouté le bruit des feuilles ? Savez-vous qu’elles ont leur musique ? Le vent, chef d’orchestre. Ça commence vers ma droite. Le son voyage. Les feuilles jouent d’un arbre à l’autre. Les écureuils valsent d’une branche à l’autre.

Cette symphonie des bruits de la nature m’amène vers un moment du mois de mai dernier. Un jeudi après-midi. Mon Homme et moi revenons du centre où il fait ses exercices adaptés pour la maladie de Parkinson. Nous marchons main dans la main. Une heure avec ces humains. Leur impossible combat contre cette foutue maladie. Je pense aux conjoints, conjointes. Je pense aux aidants, aidantes. Je pense et j’ai mal pour eux. Me crève le cœur de penser à eux. Mal avec eux.

Je serre encore plus la main de mon Homme. La chaleur du soleil. La chaleur de sa chair. J’apprends à marcher à son rythme. J’apprends à ne pas marcher seule. À ne pas marcher en avant de lui. À ne pas marcher en le tirant. Je suis son rythme. Je sens – avant lui – les chutes qui veulent venir. J’apprends à le protéger du Parkinson (si peu, je l’avoue). J’apprends que l’amour a ses plans qui ne sont pas les miens. Ceux du début de notre amour. J’apprends que la beauté est là où je ne le pensais pas.

Je respire sa lenteur. Cette lenteur que j’apprends. Cette lenteur qui m’apprend à voir autrement.

Ses mots s’accordent à ses pas. Il me raconte. L’un de ses compagnons de la maladie de Parkinson, assis sur un vélo d’exercice, regarde vers la fenêtre. Le lilas est beau qu’il dit. Ray tourne son regard. La fenêtre. Le lilas. Et il répond à son compagnon au dos courbé, aux jambes si faibles, à tenter de pédaler, pédaler dans le vide de la maladie.

Mon Homme lui répond. Nous sommes laids. Mais il y a de la beauté à l’extérieur.

La voix s’efface. Les secondes passent. J’apprends à ne rien dire. J’apprends la patience. J’attends que les autres mots retrouvent un chemin dans sa gorge. Quelques pas. La main dans la main. Le soleil nous suit. Ses mots reviennent. Et il y a de la laideur dehors. Et de la beauté à l’intérieur.

Mon Homme, c’est de la beauté humaine.

L’heure du souper. Je suis dans la cuisine. L’eau coule sur les légumes. La fenêtre au-dessus de l’évier est ouverte. Une senteur du mois de mai vient jusqu’à moi. Le lilas du voisin. Je relève la tête pour mieux sentir les fleurs parfumées. À la fenêtre d’en face, une belle brune. Marilyn, ma voisine.

Marilyn, c’est aussi une beauté humaine. Je la connais si peu. Nous sommes voisines depuis 18 mois seulement. Marilyn, c’est une femme, une amoureuse, une mère de deux enfants. Marilyn, c’est une voix. Certains matins, sa voix comme l’odeur des lilas, traverse la fenêtre ouverte de notre chambre. Ces matins-là, je veux juste rester sous la couette, juste entendre Marilyn. Que les matins ne finissent pas. Marilyn et ses divines vocalises.

Marilyn, une voisine qui s’inquiète quand elle ne voit pas Ray. Marilyn, des conversations de terrasse à terrasse. Marilyn et mon Homme, entre le jazz et le bouddhisme. Marilyn, c’est son petit garçon, Daniel, qui nous dit un bonjour tout joyeux et nous raconte sa vie. Marilyn, c’est Cécilia, sa fille, un soir de début du printemps, sonne à notre porte. Dans ses mains, un potage aux tomates avec du pain à l’ail. Et un livre.

Marilyn, c’est une fin d’après-midi du mois de mai. Je suis devant ma fenêtre. Marilyn devant la sienne. La senteur du lilas entre nous. Elle me fait signe de la main, d’aller la rejoindre dehors, devant notre porte d’entrée. Je descends. Elle ouvre sa porte. Les mains pleines de la couleur d’une pêche. Des roses. Les fleurs de son rosier en pot. Des fleurs d’une femme à une autre femme. Mai, c’est le mois de la femme à son centre bouddhiste.

Marilyn, c’est de la beauté humaine.

À la fin de septembre, nous partirons. C’est notre dernier été sur notre petite terrasse dans les arbres. Et Marilyn à sa fenêtre. Et sa voix qui traverse les murs.

Tant de beauté à quitter.

Je sais, les yeux ouverts, de la beauté, peu importe où je suis, peu importe où j’irai.

 Christiane

Le 26 juin 2014

Tous droits réservés© 2014  Espace mouvant_Christiane Martin

8 Replies to “À la fenêtre”

  1. Merci Christiane. J’espère que tu continueras à nous faire ce beau cadeau qu’est ton écriture. J’ai toujours hâte de te lire.

    Monique

  2. my love, your musical & poetic writing is a delight. I’m always touched by your feeling. Maybe writing is your true connection. Keep on writing.

  3. Bravo ma chère tante! Un texte tout aussi beau que les derniers. Continue de bien écrire, ça fait toujours un grand bien de te lire. Ça va me manquer. Continue a être aussi forte dans tout ce que tu fais et ce que tu vis. Prends bien soin de toi et de ton homme.
    Je t’aime

    Caroline xxx

  4. Un texte touchant ! Merci pour ce texte sur la lenteur . Le monde est dans le faire et le savoir-faire . Il y a si peux de gens qui sont dans le savoir-être . Oui regarder et sentir avec tout son coeur ..Merci de nous conscientiser à cela ..Bon été à vous 2.Nicole .

Répondre à Enviroart Annuler la réponse.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.