
Ici, à cet instant, je pourrais mourir dans vos bras.
Un homme me dit ces mots. 80 ans, l’homme. L’homme est un moine1. Depuis 61 ans.
Vous n’étiez pas encore née, qu’il me dit.
Je reste plantée devant lui. J’accueille ses mots. Je les comprends. Complicité entre deux inconnus. Un moine et une femme. L’abbaye dort dans le creux des vallées. Le moine prend ma valise. Je marche à côté de lui. Je suis curieuse de l’homme, de sa vie. Une vie de prières. De travail manuel. Il me répond comme il vit, en simplicité. La communauté vient de perdre l’un de ses moines. Mort, quelques jours avant mon arrivée. Un moine de 81 ans. Il n’était pas malade. Un matin, il n’était plus avec nous. Mort dans la tranquillité de notre lieu. La mort en douceur. C’est à ce moment qu’il me dit, comme ça, ici, à cet instant, je pourrais mourir dans vos bras.
Quelques jours en silence. Le soleil pénètre cet univers de verre et de bois. Rien ne presse. Il me guide jusqu’à ma petite chambre. Il ouvre la porte. Il explique le déroulement du séjour. Les consignes, l’horaire, les lieux de silence. Me regarde. Un sourire enfantin, des yeux lumineux, que la vie monastique n’a pas refermé sur lui.
Il est beau le moine de 80 ans. Je suis seule dans ma petite chambre.
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Cher Moine,
Votre fantaisie de mourir dans mes bras me fait sourire. J’ai un secret. Ici, à cet instant, je ne voudrais même pas mourir dans mes bras !
Vous ne savez rien de moi. Rien. Vous ne savez pas comment ces dernières semaines, je ne vis pas bien la vie, ma vie. Je danse à contre-courant de chaque bout de mon quotidien. Tout me serre à l’intérieur. Je me tais. La peau me démange. Je suis raide. Corps et cœur. Je suis une femme complètement frustrée, rongée par un quelque chose que j’ai perdu et que je ne retrouve pas.
Cher Moine, est-ce qu’il vous arrive d’être impatient, vous, Homme de silence ? Est-ce qu’il vous arrive d’être désespéré de votre routine ? Est-ce qu’il vous arrive parfois de rêver d’une autre vie ? De vouloir briser votre engagement ?
Ma première nuit à l’abbaye a été difficile. Le torrent de la colère, de mes frustrations est amplifié par le silence. Ça crie de partout.
Au matin, dans la salle à manger. Je nous regarde. Les hôtes de cette retraite en silence. Des visages tristes. Que cherchons-nous ? Qu’avons-nous perdu ? Bruit des fourchettes, des tasses, des assiettes. Je mange rapidement. Je ne veux pas regarder des visages comme le mien. Je me lève. Je rince ma vaisselle. Votre discrétion me surprend. Vous êtes tout près de moi. Votre robe de coton frôle mon bras. Vous brisez l’entente du lieu. Comment a été ma nuit ? Est-ce que je suis bien ? Ai-je besoin de quelque chose ? Je regarde chacun de vos gestes. Vos mains. La lenteur est en vous. Les mêmes gestes depuis plus de 60 ans.
Qu’est-ce que je fais ici ? Je cherche ce que j’ai perdu. Peut-être que c’était vous que je cherchais, cher Moine. Je suis ici pour cette rencontre de quelques jours. Vous, Homme étranger. Homme de foi.
Vous savez, cher Moine, j’enrage la vie. Est-ce que vous le ressentez ?
Je vous cherche dans les couloirs, dans la chapelle. Je cherche votre sourire, vos yeux rieurs. Je cherche une brise, un souffle chaud qui apaisera l’ouragan de mes émotions.
Je ne vous raconte pas mon histoire. La vie me prend mon Homme. Ma fureur. Tout s’en va. Je n’ai plus la force de le regarder, me recueillir dans son puits d’amour pour moi. Son amour si vivant. C’est moi qui s’en va.
Et je ne veux pas m’en aller.
Est-ce que Dieu vous échappe parfois ?
Si difficile d’écrire.
Un mois à trouver un sens à votre rencontre.
Un mois.
À vous écrire. À vous dire.
Même écrire. Je ne veux pas écrire.
Je ne veux plus écrire.
Toujours écrire de la même écriture.
Toujours écrire.
Ne pas écrire.
Les mots. La vie. L’amour. L’amitié.
Rien.
Et si ce matin, la vie me dit, je t’abandonne. Comme je suis. Frustrée, le sourire qui ne vient plus, la voix impatiente, les yeux mouillés de tristesse, la main qui ne rejoint plus, la main qui se ferme sur le geste de l’autre qui veut t’aimer, si en fermant la porte, la vie, ici, à cet instant, me dit, c’est la fin. La vie qui ne revient plus.
Est-ce ainsi que je veux vivre ? Est-ce ainsi que je veux mourir ? Non.
Comment nous vivons nos journées,
est bien sûr, comment nous vivons notre vie.2
Annie Dillard, romancière américaine.
Cher Moine, je suis revenue à Montréal. Pour vous, je n’existe plus. Une inconnue qui a passé dans votre vie, qui a frôlé votre robe de coton. Vous ne le savez pas, je pense souvent à vous. Je ferme les yeux. Votre sourire. Vos yeux. Vos mains dans mes mains lors de mon départ. Vous êtes avec moi.Je retrouve le calme. Et m’endormir dans les bras de mon Homme.
Cher Moine, j’ai encore une question.
Quand la mort viendra à vous. Mourir dans les bras de Dieu ou mourir dans les bras d’une Femme ?
Christiane
Le 20 mai 2014
Tous droits réservés © 2014 Espace mouvant
1 Le moine a un prénom. Par respect pour lui et sa communauté, je garderai son prénom pour moi.
2“How we spend our days is, of course, how we spend our lives.”Annie Dillard

Magnifique, des mots qui caressent le coeur…
Merci Elena de me lire !
Passionnément intensément furieusement mais SENSIBLEMENT est le mots qui les ecrasent tous xx
Merci Denise de me lire, tes mots, ton amitié.xxx
Ha Christiane comme c’est beau. Je te sens très triste pour ton Homme. Je pense à toi. Tu sembles vivre un combat. Je pourrais te dire, Sois forte, mais tu l’es déjà. Je ne sais quoi dire sauf je t’aime et je t’embrasse.
Merci Monique, tous les mots d’amour, d’amitié me sont réconfortants et continue à me guider vers l’amour. xx
Encore une fois, très beau texte Christiane, je te sens à vif, la douleur qui t’habite, ta vulnérabilité face au destin, à la vie, la peur de l’inconnu qui réside toujours en nous et à laquelle tu dois faire face. Je crois que le moine représente quand même l’espoir en toi, l’espoir de trouver la force d’accepter ce que tu vis, un fil conducteur vers un sens à ce qui se passe. Une retraite de silence, est-ce bon quand on a besoin de crier sa colère? Je t’aime.
Chère Suzanne, Le silence permet d’aller plus au fond de soi-même, d’aller écouter encore plus loin que la surface de la colère. Colère que l’on tente de dissimuler rapidement sous les feuilles. Alors, oui, le silence peut-être intéressant et ouvrir une porte sur des aspects de la colère que nous voulons cacher. Le silence, c’est un profond respect pour ce que nous ressentons à l’intérieur de nous. C’est donner un espace pour l’émotion. Amitiés, Christianexx
Je t’offre mon silence et mes gestes posées inlassablement au jardin.
Merci Anne-Marie. J’accueille votre silence. Bonne journée !
Merci Christiane pour ce texte si profond . Il y a le silence assourdissant qui crie l’inconfort . je vis cela aussi fréquemment ..C’est peut-être dans nos pas de danse ou la créativité que l’on peut extirper ces vibrations négatives .J’aimerais savoir si le moine est
toujours dans la contemplation ? A bientôt Nicole
Merci pour tes mots Nicole, de prendre ce temps. Oui, la créativité dans l’écriture et la danse nous aident à aller plus loin, à sortir cette impuissance. Tu vois, plusieurs personnes ont senti beaucoup de tristesse dans ce texte, mais ça me fait tellement du bien d’écrire et aujourd’hui, je suis tellement calme et sereine. Très ancrée dans la vie. Tiens, l’effet du moine, oui, je suis certaine qu’il poursuit sa contemplation. Est-ce que tu écris ? J’aime – ton silence assourdissant qui crie l’inconfort -. C’est très prenant comme image. À bientôt, Christiane