Lettre à Rafaële


Enfant, je n’ai jamais entendu une femme me dire – J’aime mon corps -. Ni ma mère, ni ma sœur aînée, ni ma meilleure amie. Aucune femme n’a jamais dit : – Je suis tellement fière de mon corps -.  Alors, je m’assure de le dire à Mia (ma fille).

Kate Winslet, actrice

Rafaële,

Il y a quelques semaines, tu es arrivée chez ton arrière-grand-mère, Marie-Claire. Ta première rencontre avec cette vieille dame de 92 ans. Ma mère. Tu as 7 semaines. Tu es avec Caroline, ta maman. Ton arrière-grand-mère te prend dans ses bras. Elle met ton ventre sur son ventre de vieille dame. Et… tu t’endors. Tu ouvres parfois les yeux. Tes yeux sur la vieille dame. Et tu retournes dans ton sommeil.

Marie-Claire et Rafaële Mars 2014. Photo de Caroline Martin,
Marie-Claire et Rafaële
Mars 2014. Photo de Caroline Martin, maman de Rafaële .

Je suis avec vous. Je te regarde, toute paisible, sur le ventre de la femme qui m’a donnée la vie. Vous êtes si belles.

Et depuis, je pense beaucoup à toi. À ton arrière-grand-mère, ma mère. Je pense aux petites-filles, aux fillettes, aux adolescentes, aux jeunes femmes, aux femmes matures, aux vieilles femmes.

J’ai 54 ans, Rafaële. Je suis jeune. Je suis vieille. Je suis belle. Je suis laide. Selon les heures du jour. Selon le regard que je pose sur moi. Selon l’émotion du matin.

Si tu savais, Rafaële, tout ce que je veux te dire. Si tu savais, comment j’ai peur, de te voir grandir. Le monde est complexe, tu sais. Je te regarde. Tu es toute petite. De longues jambes. Des doigts tout en finesse. Tu n’es pas un bébé dodu. Tes yeux si présents. Tu es belle.

Déjà, je te dis que tu es belle. Et je me suis mise à penser à la beauté. Que veut dire ce mot ? Comment l’interpréter ? Est-ce que toi, quand tu seras plus grande devant un miroir, tu diras, je suis belle, j’aime mon corps. Quelle image auras-tu de toi ?

Si tu savais Rafaële, ces temps-ci j’ai mal d’être Femme. Je veux que tu comprennes, J’aime être Femme. Mais j’ai mal de nous entendre. Nous, les femmes. Continuellement à se comparer, à se juger. À acheter la beauté en magazine. Tenter de toutes les façons à dominer notre corps. Allez les diètes à répétition. Tu es chanceuse, tu es si mince. Souffrir d’entraînement, aller au-delà de ses limites. Le corps envoie des signaux. Il crie de douleur, ne va pas plus loin, j’ai mal. On continue. On se pile dessus. Ou certaines se momifient avant leur mort. Nous sommes en 2014.

Septembre 1977. La page couverture du magazine féministe américain Ms. Magazine : Why Women Don’t Like Their Bodies. Special Section on Body Image. (Traduction libre : Pourquoi les femmes n’aiment pas leurs corps. Édition spéciale sur l’image du corps.)

37 ans plus tard. Le scénario est-il encore le même ?

Nous, les femmes (des jeunes aux plus âgées) nous souffrons trop de la perfection du corps et de la beauté. Celle imposée par les stéréotypes du temps présent. Il y a 50 ans, le corps et la beauté de la femme se définissaient autrement. Dans 50 ans, ce sera une autre version. Sommes-nous seulement des marionnettes qui acceptent d’être manipulées par les faiseurs de la mode, de la beauté ? Qu’est-ce la beauté ? D’où vient-elle ? Comment s’exprime-t-elle d’un être humain à l’autre ? D’une culture à l’autre ? Comment vivons-nous avec notre corps ? Est-ce que la beauté habille seulement le corps ?

Femmes, qu’est-ce qui nous arrivent ? Quel message transmettons-nous aux jeunes filles ?

Rafaële, c’est un début de réflexion de femme de 54 ans. Tout est pêle-mêle. J’ai tant à dire. Je commence avec cette lettre pour toi. Ce que tu ne sais pas. J’ai mis 50 ans à apprendre à aimer qui je suis. À apprendre à aimer mon corps. 50 ans, Rafaële, c’est long, trop long. Car aimer qui je suis et aimer mon corps sont intimement liés ensemble. – Tête – Cœur – Corps –. C’est tout moi. Tu arrives dans notre monde par le corps d’une femme, ta mère. Après, dès les premiers instants de ta naissance, c’est par ton corps que tu entres en relation avec l’autre, que tu découvres ton environnement. Le corps, c’est pas un – char -, c’est du vivant.

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Il est 21 h. Je t’écris. Tu es endormie dans ton petit lit dans la chambre de tes parents.Je t’écris, Rafaële, et je te raconte des bouts de mon histoire, je dis des bouts, car certains ne sont plus dans ma mémoire, inconsciemment effacés… D’être laide à belle.

Une photo de moi. 13 – 14 ans. Mes premières lunettes. Trop grosses sur mon petit visage. Je suis maigre. Je suis laide.

Quelques semaines plus tard. Un garçon, 16 ans, ami de l’un de mes frères, dans l’autobus scolaire. Me voit avec mes nouvelles grosses lunettes. Vient vers moi. Me les enlèvent brutalement. Me dit : t’es plus belle sans tes lunettes. Assis en arrière de l’autobus, j’entends le rire de mon frère.

Est-ce avec ce moment que j’ai commencé à me désincarner ? Vouloir être une autre. Avoir un autre corps. Ou des années avant. L’effet pervers de mes poupées Barbie. Barbie née la même année que moi. 1959. Barbie qui change de tête, de couleur de cheveux. Barbie et son corps plastique. Toujours le même qui ne change pas. Ou les tantes, bien en chair, qui me disent tout le temps, mange, tu es si maigre.

Je sais, je suis laide.

Et un jour, vers mes 16 ans, je suis allée au casino de la beauté. L’illusion de l’autre femme. Marilyn, son prénom. Les cheveux d’Ava Gardner. Les yeux de Wonder Woman (Lynda Carter, actrice). Les jambes de Shirley MacLaine. Le nez et la grâce d’Audrey Hepburn. Et ça changeait au gré des mois. Au gré des années. Au gré des nouvelles images de stars. Je me découpais en morceaux. Et collait dans ma tête les images morcelées de ces femmes.

Je me regardais dans le miroir. Rien à faire. Je suis toujours laide.

Mes 20 ans. Mes 30 ans. Le début de ma quarantaine. À m’aimer dans le regard d’un autre. Si l’autre disparaissait, ma beauté aussi. Peu de photos de moi. La laideur – imaginaire –  ne se photographie pas.

À 39 ans, cassure.Je suis chez mes parents. Mon père se meurt. Nous attendons l’ambulance qui l’amènera à l’hôpital – soins palliatifs. Je suis dans la chambre avec lui. Une femme, Johanne, vient le visiter. C’est la fille adoptive du cousin de mon père. Le cousin est aussi le meilleur ami de mon père. Johanne a le même âge que moi. Mon père et elle, une complicité que je ne comprends pas. Mon père dans son lit. Elle assise, près de lui, qui le regarde, lui sourit, lui parle, le fait rire, le touche. Elle est comme ça Johanne, si attachante. Je suis jalouse. De sa voix faible, mon père lui dit, tu es si belle, Johanne. Je suis près de la porte. J’ai mal au ventre. J’ai une corde autour de la gorge. La salle de bain. Refuge. Mon père ne m’a jamais dit, tu es belle, Christiane. Le miroir. J’ai mal au cœur. Je suis laide.

Assez. Assez. Je veux en finir avec ce combat de l’obsession d’être belle – d’être laide. Le regard de l’autre. Est-ce que j’ai envie de continuer à vivre ainsi ? Me voir comme une machine en pièces détachées. Assez. Assez.

Je désire me rapprocher de la richesse de mon monde intérieur. Je veux marcher avec mon corps. Pas à côté de lui.

Je dois attendre encore quelques années, Rafaële. C’est arrivé à 49 ans. La découverte qui bouleverse ma vie.Le monde de l’éducation somatique, la méthode Feldenkrais. Je sais, j’en parle souvent dans mon blogue. Pourquoi ? C’est un jour de lumière dans ma vie. Soma, c’est le corps vivant, le corps au « je », le corps vécu de l’intérieur. Et non, le corps-objet.

Très lentement, la beauté entre par la porte du mouvement avec conscience.  La perception de qui je suis se transforme. Comment ? Attention. Tendresse. Respect.

Et du temps. Beaucoup de temps. Ma façon de bouger avec la laideur de mon corps avait presque 40 ans de vie. Une session de 10 semaines seulement ?  Pas vraiment. C’est un engagement à long terme avec soi.

Mois après mois, j’accueille et apprivoise mon corps. Mais… Rien n’est facile et simple. Les résistances se pointent. C’est fragile, tu sais. Les habitudes ont des racines profondes.

Le 8 novembre 2012, c’est mon anniversaire. 53 ans. Il est 17 h. Assise au bout de la table de la salle à manger. Je pleure sans fin. Mon Homme et un couple d’amis veulent fêter mon anniversaire. Allons au restaurant. Et je pleure. Enragée, je réponds, NON, et non, je ne veux pas fêter mon anniversaire. Pas question. Et les larmes coulent. Et coulent.

Ils ne savent pas que ces dernières semaines, la peur de vieillir m’étouffe, me ronge. Je me bats pour ne pas me laisser avaler par elle. C’est simple. Je n’accepte pas de vieillir.

La laideur peut bien rire. Maintenant, l’ajout d’une petite couche. Rides. Cheveux gris. Traits tirés. Visage. Fesses. Seins. Qui tombent.  NON. NON. NON !

Et les jeunes femmes. Les maudire. Trop belles dans l’arrogance de leur jeunesse. Je m’écrase. Je disparais. Elles sont partout. Elles envahissent mon paysage. Elles me retournent mon image. Je suis laide. Je suis vieille.

Rafaële, je viens de retrouver une rare photo de moi en bikini. 28 ans. Cette photo me gifle. Rafaële, toutes ces années, je me regardais dans le mauvais miroir. Ce que je vois aujourd’hui. La photo dans mes mains. Je ressemble étrangement à ces belles jeunes femmes que je maudis présentement !

La photo me glisse dans un souvenir. Je suis dans un bar. Conversation avec un homme. 3 h du matin. Il me ramène chez-moi. Devant mon appartement, dans son auto, nous jasons et après quelques minutes il me dit : tu sais, je te regardais danser, ton corps est presque parfait. Le – presque – me fait sursauter. Un homme que je viens de rencontrer. Me dit. Ton corps est presque parfait. Il continue : tu as un petit ventre, on le voit trop dans ta jupe moulante. Ma main empoigne le rétroviseur. Direction vers son visage. Et toi, t’es si parfait ? Je claque la porte de sa voiture. J’ai dû réveiller les voisins.

Après la tempête de mes 53 ans. Mes 54 ans sont venus avec un calme que je ne me connaissais pas. Un petit événement. Il y a quelques mois. Devant le miroir. Avant d’aller danser. La dernière touche de rouge à lèvres. Une mèche argentée tombe sur mon œil gauche. Je la regarde. Ne pas la bouger. Belle, la mèche. Peur qu’elle s’envole. Parfaite ainsi. Je souris. Elle dansera avec moi.

Rafaële, le corps est un grand artiste. N’oublie jamais ce qu’il lui faut d’intelligence pour faire de nous un être humain. N’oublie jamais. Tous les mouvements intérieurs pour que la vie commence. Pour que tu viennes dormir dans nos bras. N’oublie jamais. C’est long, le temps de bébé, dans les bras de ceux qui t’aiment, jusqu’à marcher vers nous, marcher avec nous. N’oublie jamais que le corps est d’une grande force. Et n’oublie pas que la foudre peut venir en tout temps le briser, le faire plier.

N’attends pas, Rafaële. Aime-le. Respecte-le.

J’entends des voix. Aimer son corps, c’est de la vanité. Non. La vanité, c’est plutôt quand je me regarde continuellement dans le miroir, au fil des ans, à guetter tous les moindres changements, à les calculer, à toujours trouver de la laideur, là où il n’y en a pas. De vivre dans l’illusion que l’autre a un plus beau corps, un plus beau visage. La vanité, le vide d’être toute seule devant son miroir.

Tu dors, belle Rafaële. Je t’écris encore quelques mots. Je ne sais pas si tu liras un jour ma lettre. Peu importe. À 54 ans, je t’écris que je suis celle de toutes les saisons. Que le grand artiste – mon corps – dessine de nouvelles lignes, une douceur dans mon regard.

Je suis automne. Les feuilles tombent. Une pelletée de mes cheveux sur le sol de la   salle de bain.

Je suis terre. Les cernes sous mes yeux.

Je suis arc-en-ciel. Des lignes rouges, bleues se dessinent sur mes jambes.

Je suis hiver.Je suis neige. Mon corps s’enveloppe d’une nouvelle couche.

Je suis montagne. Je suis vallée. Je suis plateau. Les contours de ma silhouette se       transforment. Certains disparaissent. D’autres s’affaissent. D’autres s’arrondissent.

Je suis sable. Des traces de pas. Les matins, au réveil, les plis du drap, sur mon   visage.

Je suis boue séchée. Mes rides.

Je suis soleil d’une journée d’été trop chaude, brûle le gazon. Des taches brunes sur ma peau.

Je suis vent. Je danse.

Je suis mer. Je suis océan. Je suis calme. Je suis agitée.

Je suis raz-de-marée. Hormones en folie.

Je suis volcan. La sclérose en plaques vit à l’intérieur de moi. Je ne sais jamais quand elle se réveillera.

Je suis vie. Je suis corps. Je suis Femme. Je suis mon corps. Je suis belle.

Rafaële, soit une résistante. Résiste à la beauté commercialisée, résiste au corps unique, résiste au corps plastique, résiste à l’esthétique imposé. Résiste aux vendeurs de l’illusion. Ne prend pas qu’un seul modèle. Sois curieuse. Regarde les femmes près de toi. De tous les âges. Regarde-les. Respire les différences. Il y a des belles qui sont belles à la seconde que tu les croises. Mais n’oublie pas, Rafaële, la beauté se cache partout. Derrière un geste, un charme indéfinissable, des yeux qui louchent, un grain de beauté, des rides, un sourire, un handicap, une façon de dire, de rire, de marcher. Regarde celles qui sans honte, sans peur, sans jugement, habitent leurs corps de l’intérieur à l’extérieur. Écoute leurs mots, leurs expériences de vie, regarde comment elles bougent avec leur vécu et celui des autres.

Sois dans le monde, Rafaële. Joue, aime, bouge, crie, pleure, chiale, souffre, danse, dénonce. Dit Non. Dit Oui. Marche avec les transformations naturelles de ton corps, avec les années qui avancent. Sois avec ton corps. Sois, tout simplement, Rafaële !

 Souvenir.

Une compagne de travail.

Un moment entre nous.

Conversation de femmes. Nos corps.

 S. avec ses cheveux courts.

Le corps aux courbes pleines.

Ses mains caressant son ventre rond.

Son regard noir en direct dans le brun de mes yeux.

Elle me dit.

Tu sais, Christiane, mon ventre avec ses vergetures. 

Mes trois filles. 

La première maison de leur vie.

3 fois neuf mois dans ce ventre.

Je l’aime ce  ventre, c’est de la vie !

Pourquoi le cacher, le nier.

 Un souvenir d’il y a quinze ans.

Je ferme les yeux.

S. n’est plus dans ma vie.

La beauté et le geste d’amour de cette femme pour le vécu de son corps.

Une empreinte, à tout jamais dans ma mémoire.

Christiane

Le 28 mars 2014

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4 Replies to “Lettre à Rafaële”

    1. Merci à toi Marie-Ève, mais c’est ta beauté qui m’a fait découvrir la méthode Feldenkrais. Et je t’en suis tellement reconnaissante. Ma vie est si riche depuis ces rencontres, la méthode et toi. MERCI ! Christianexx

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