Toujours Tristesse

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Photo de Camera Coleta@Colette Van Haaren

JE SUIS NÉE AVEC LE BONHEUR À L’ENVERS.

Petite anomalie que le médecin n’a pas décelée à ma naissance. Et j’ai grandi avec cette faille invisible. Tristesse.

Un jour, dans ma vingtaine, je suis partie à la recherche du bonheur.  Bordel, il se cache où celui-là. Il doit s’être fourré en quelque part où personne ne peut le trouver. Je suis devenue une – junkie -, livres de spiritualité, psycho-pop, thérapies traditionnelles et toutes les autres. J’ai engrangé les citations de tous ces grands penseurs, ces mystiques et de ces gens malheureux, qui se sont effondrés sur le plancher de leur salle de bain. Et l’illumination est venue.

Tout le monde veut te mettre à l’endroit. Tu répètes que ce n’est pas toi qui est à l’envers, c’est le monde dans lequel tu vis. Personne ne te croit.

Le bonheur, ça se vend, ça se commercialise, ça te culpabilise. La tristesse, la mélancolie. De temps en temps, mais pas trop souvent.

À tenter d’être heureuse, je suis devenue si fatiguée.

Et un jour, j’ai tout mis à la poubelle, les livres, les pilules, les thérapies. Écouter ma tristesse. Ce qu’elle avait à dire, sa façon de me faire regarder la vie.

Ces temps-ci, ma tristesse vole en hauteur. Des fois, je ne sais pas d’où ça part. Ça vient à ma rencontre. Une personne. Une situation. Un livre. Un mot. Un film. Une nouvelle. Comme un virus dormant. Le chagrin vient.

Il y a un mois, loin de ma vie, un raz de marée de tristesse. Tout est devenu si intensément triste. Respirer. Bouger. Écrire.

Un dimanche. Le 2 février. Me souvient de la date. Jour de la mort de Philip Seymour Hoffman. Un acteur si grand. Je ne connaissais rien de sa vie privée. Rien. L’acteur, oui. Son visage, son corps, sa façon de porter ses personnages écorchés dans les films. La vie qui est désespérante. Je le regarde, je coule avec lui.

Une fièvre triste.

Quelques jours après la mort de l’acteur. Un lundi, dans le bureau du neurologue de mon Homme. Les médicaments ne font pas ce qu’ils doivent faire. Rien. Mon Homme qui a le Parkinson se fait dire : maintenant, vous êtes dans la catégorie Parkinson Plus.

Ma fièvre grimpe. Tristesse Plus.

Pendant ce temps-là, on s’amuse aux Jeux Olympiques de Sotchi. Dopé par le patriotisme. Dopé par l’excellence. Dopé par la performance. Plus loin, toujours plus loin. Plus de médailles. Plus de commanditaires. Plus de sous. Plus loin, mon corps, toujours, plus, souffre, mon corps.

Clic. Photos. Clic. Tout le monde s’aime. S’embrasse. Se sourit. Se donne la main.

Clic. Ce n’est pas grave si les droits des travailleurs ont été bafoués. Clic. Ce n’est pas grave si  – à côté – des civils meurent lors des manifestations.

Clic. Ce n’est pas grave. Nous, – au loin –  on regarde les jeux à la télé. Un grand divertissement dans notre petit quotidien. Et puis, surtout ne pas manquer la joute de hockey. En cachette, on s’en va au pub à côté du bureau. Quelques heures loin du travail. Certains mentent à leur boss. D’autres le disent. Et le boss tout fier, dit à la radio : On accepte que la productivité baisse cette journée-là, car demain mes employés seront plus heureux et ils vont produire plus.

Et moi, je vous demande. Si demain, votre voisin a besoin de vous. Que faites-vous ?

Et ma tristesse se transforme. Tout me met en colère. Toutes mes pensées sont de colère. Plus ma colère monte, plus je me sens si impuissante.

Et ça continue.  Comment se porte le monde ? Mes pensées deviennent folles.

Pense à une petite fille. Un petit garçon. Au loin. Près de chez-moi. Je ne les connais pas. Je ne les rencontrerai jamais. Un matin, leurs sourires sont écrasés par le sexe d’un homme. Les sourires de la petite fille et du petit garçon s’en vont. Des enfants avec des armes dans leurs mains. Des femmes et des hommes qui osent dire. Qui se font taire. Poètes. Militants. Pendus. L’amour de deux adultes. Des enfants qui naissent. L’amour qui se désaxe. L’amour qui tue. Les enfants ne sont plus. Des humains qui veulent la liberté. Leurs droits respectés. Emprisonnés. Battus. Femme, tu es trop belle, trop lumineuse. Efface-toi. Je t’ordonne de te couvrir de la tête aux pieds. Tes filles ne seront pas éduquées. J’endoctrine les jeunes. Je prie de te tuer avec ma foi. Tu n’es pas comme moi. Tu ne penses pas comme moi. Je ne t’écoute pas. Je ne te regarde pas. Je me gonfle l’égo. Je t’écrase. Je détruis la vie. La nature. Les animaux. Je détruis et puis je me fiche de vous. Je jure que je mens. Je veux des contrats. Toujours plus de contrats. Donne de l’argent à un président. À un maire. Surtout, tout le monde, fermez-la. Mon compte en banque grossit. Ma maison aussi. Je vis pour la démesure. Et vous, vous devenez plus petits. Merci !

Il y a un gros trou dans mon cœur.

C’est trop de colère pour mon corps. Chaque partie de moi encaisse la violence. Je brûle. Tristesse revient.

Ma vie, c’est tout petit, tout simple. Me réveiller en douceur avec l’Homme. Sourires du matin. Les longs déjeuners. Les marches. Embrasser ma vieille mère. L’amie qui me console. Lire. Bouger en lenteur. Un verre de vin. Pleurer, rire, avec ceux qui j’aime. Un café dans mon quartier. Le fleuve. Le soleil. La neige. Les nuages. La pluie. L’art. La tristesse et le bonheur qui s’enlacent.

Et je me demande, pourquoi l’autre, qui me ressemble, n’aime pas le tout petit, le tout simple. Pourquoi ?

Toute votre vie, vous êtes devant un choix. Vous pouvez choisir l’amour ou la haine… Je choisis l’amour.      Johnny Cash

Aller danser le tango avec ma tristesse.

Avec mon Bonheur à l’envers.

Je sais. Je ne fais rien pour aider ce monde qui se déchire. Je suis si immensément petite.

Pardonnez-moi de vous abandonner. Pardonnez-moi.

J’entends la musique. J’ouvre la porte. Je glisse mes pieds dans mes souliers de tango. Un partenaire m’accueille dans ses bras. Je noie ma tristesse dans la musique.

Entendez-vous le bonheur de danser ma tristesse ?

Entendez-vous la douleur de ce monde ?

Je ferme les yeux. Derrière mes paupières, je cache mes larmes. J’oublie quelques instants le monde qui déraille. Les yeux fermés, je danse.

Et c’est peut-être ainsi que nous vivons.

Les yeux fermés.

Christiane

Tous droits réservés © 2014 Espace mouvant

P.S. Écrire est un acte solitaire. Et parfois, les mots des autres, aident à aller plus loin ou à déverrouiller ce que l’on ne veut pas nommer. Si j’ai osé écrire ce blogue qui restait coincé dans ma tête, c’est grâce à ce texte Et si on changeait le monde ? Le blog acide de Thomas Fiera. Je vous remercie JB Ferrero.

13 Replies to “Toujours Tristesse”

  1. J’aime beaucoup cette expression du « bonheur à l’envers ». Il manque beaucoup de lucidité dans le monde mais je pense que tous ignorent ce qui est devant eux pour s’évader de ce qu’ils ne peuvent pas voir, de ce qu’ils refusent de vivre, par peur, par instinct de survie. Mais certains êtres, comme toi et moi et d’autres, nous voyons, nous ressentons la tristesse des autres qui nous envahit parfois sans qu’on puisse le contrôler et qui vient grandir notre malaise, notre propre tristesse. Nous devons parfois choisir de danser sans culpabilité, par besoin de protection, pour sentir la vie, pour survivre, pour aider quelqu’un demain. Oui oublier le monde pour trouver un instant de paix, un instant de bonheur à l’endroit.

  2. Je pense a toi Christiane. Ça me fait du bien de te lire. Ton écriture est si vrai. Je pense aussi à ton Homme. A ma mère qui elle aussi à le Parkinson.

  3. How brave you are to share these dark thoughts… We are all aware of the violence in the world, but just can’t fit it in our (normal capitalistic) daily lives… Like I often say « history repeats itself » as our Roman Catholics had martyred themselves in the coliseum, for their religion… and the nuns that cloister their lives in prayer to God… and then Opus Dei… and the Buddhists (Monks)… and sects…and today Muslim fundamentalists… all in the name of some belief in some power. Sorry I’m getting outraged, but I won’t let others’ actions make me depressed… My BELIEFS lie in Love, Helping other, Hope that peace and goodness will prevail to make everyone HAPPY.

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