Une place dans mon cœur

…lui faisant une place à l’intérieur de lui.

Cette phrase, je la transporte en moi depuis que j’ai lu le magnifique livre de la romancière et poète canadienne Anne Michaels, Le tombeau d’hiver (The winter vault).

Et depuis, je me demande si je fais une place à l’intérieur de moi des gens que j’aime ou si je les garde à distance, à la surface de ma peau.

Je pense à ma mère. À ses 92 ans de vie.

Je pense à notre rituel de ces dernières années. Je quitte Montréal le matin. Je roule jusqu’à Saint-Hyacinthe. Visite ma mère dans un lieu où je ne veux pas finir mes jours. Un lieu d’attente. Vignette de fin de vie. Attendre la mort. Je n’aime pas.

J’aime ma mère.

Ma mère, Marie-Claire, et moi. 25 décembre 2013. Photo de Michel Mongrain, l'Homme de ma nièce Marie-Josée.
Ma mère, Marie-Claire, et moi. 25 décembre 2013.
Photo de Michel Mongrain, l’Homme de ma nièce
Marie-Josée.

Je pense à une journée douce et pluvieuse de novembre dernier. Après le dîner, nous retournons dans sa petite chambre. Quelques brassées de lavage. Quelques parties de cartes. Je n’aime pas.

J’aime ma mère.

Peu de mots entre nous. C’est comme ça, ma vieille mère n’aime pas les mots. De toute façon, elle n’a jamais aimé faire jasette.

La dernière heure. Avant que je la quitte. Elle s’installe dans son fauteuil. Berce sa vieillesse. Pas loin d’elle, je suis dans l’autre fauteuil. Je me repose avant de reprendre la route. Je ferme les yeux.

Soudain, ma mère bouscule ma quiétude. Un début de phrase. Sa voix. Quelque chose de différent. Sa voix n’est pas celle de son anxiété, la complainte de son quotidien. Une voix qui a quelque chose à dire. Je ne retourne pas mon visage vers le sien. J’écoute.

J’ai fait ce que j’avais à faire ici. Maintenant, je suis prête à partir, mais ce n’est pas moi qui décide. J’ai eu une très belle vie avec mon mari, nous avons fait ce que nous voulions. Nous avons eu beaucoup d’amis, beaucoup de plaisir, voyager, danser, jouer aux cartes. Je travaillais fort avec lui sur la ferme. Lui aussi m’a toujours aidée dans la maison. C’était rare dans ce temps-là, un homme, un fermier, qui aide sa femme dans les tâches domestiques.

Sa voix. Celle d’une femme, une vieille femme, prête à accueillir la fin de la vie.

Je n’ai pas dérangé cette confidence de ma vieille mère. Une conversation entre elle et la mort..

Les minutes s’empilent jusqu’à mon départ. Je l’embrasse. Ma mère derrière la porte. Je descends les escaliers. Elle s’en va à sa fenêtre. Je le sais. C’est l’un de ses gestes. Me regarder la quitter. Elle me fait un signe de la main. Je retourne à Montréal.

Seule dans l’auto. Une heure à emmagasiner les derniers mots de fin d’après-midi de ma mère. Je retrouve la sensation, la tonalité de sa voix quand elle a prononcé – mon mari -. 14 ans qu’il est mort mon père. 14 ans plus tard, elle le ramène entre nous. Son mari qu’elle a enterré en avril 1999 ainsi que les mots de leur vie. 14 ans de silence. Pour la première fois. Mon mari.

Aucun mot – ma famille ou mes enfants –. Aucun.  Je sais pourquoi. Je la comprends.

Je l’aime, ma mère, celle que je n’ai pas toujours aimé.

C’est difficile à dire, à écrire. Cette phrase. Je n’ai pas toujours aimé ma mère.

Aujourd’hui, je peux l’écrire. J’ai fait de l’espace entre la mère que je voulais et la petite fille que j’étais. Un espace avec plusieurs années de distance. Des départs. Des arrêts. Des retours. J’ai appris que l’on pouvait apprendre à aimer, même sa mère.

Je vous raconte des bouts de notre histoire d’amour.

1990. J’avais 30 ans. Ma mère 67 ans. Je commence une formation en massothérapie. Un jour, vers la fin de ma formation, ma mère me demande de lui donner un massage. Je fais semblant de ne pas comprendre. La question revient. Je suis stupéfaite. Comment ma mère peut demander cela. À sa fille qui est partie si jeune de la maison. À sa fille qui vient la voir si rarement. À sa fille qui n’a jamais eu de tendresse envers elle. À sa fille qui ne lui a jamais raconté ses peines, ses joies. À sa fille qui la regarde comme si elle n’existe pas.

Qu’est-ce qui lui prend de me faire cette demande ?

Masser ma mère. Impossible. Je ne pourrai jamais me mettre dans un état – de don – d’amour – pour elle. Jamais. Ma mère résiste à ce que je ne l’entende pas. Elle continue de faire la demande à chaque fois que je la vois. Un jour, la petite voix (celle qui parfois on ne veut surtout pas entendre), me chuchote. Elle désire les mains de sa fille sur son corps de mère. Ce jour-là, à cause de la petite voix, j’ai regardé ma mère et dit – oui –. Le premier – oui –  à ma mère.

Masser ma mère. Si étrange. Une fille donne un massage à sa mère. Une fille berce sa mère. Une fille se surprend d’aimer la peau vieillie de sa mère. Une fille ressent la mère qui a été une petite fille. Pas aimée, elle aussi. Une fille devient la mère et la mère devient la fille. Deux manques d’amour se rencontrent. Je suis la mère de ma mère.

Le premier moment d’amour.

Le deuxième moment est arrivé en avril 1999.

Mon père est aux soins palliatifs. Un après-midi. Quelques jours avant sa mort. Ma mère et moi, nous sommes dans la cafétéria de l’hôpital. Un café et un silence entre nous. Une question de ma mère. Pourquoi es-tu partie si jeune de la maison ? Pourquoi ? Ma mère a attendu que mon père soit dans les dernières heures de sa vie pour me demander cette question. Depuis combien d’années cette question vivait dans sa tête ?

Dans une cafétéria où l’on attend la mort d’un mari, la mort d’un père, une fille répond à sa mère. Pas aimée, je me sentais pas aimée, me sentais mal dans cette famille, ce n’était pas ma famille, j’en voulais une autre, si différente de vous, mourir dans ce patelin, dans ce petit village perdu. Non. La mère écoute jusqu’à la fin. Le café est froid. Sa main se pose sur la mienne. Quelques secondes. Il n’y a plus de mots. Je la regarde. Ça me monte jusqu’au cœur. Le courage de sa question. Après tant d’années. Le café est froid. Une mère et sa fille se réchauffent en attendant la mort qui n’est pas loin. La mort du mari. La mort du père.

Février 2006, le troisième moment..

La mort, encore une fois. La mort de ma sœur. Pierrette, 58 ans. Ma mère n’a presque pas pleuré sa fille. Elle l’a enterrée, et elle s’est enterrée avec, je crois. Elle a tout compressé loin à l’intérieur d’elle. Les mots. Les émotions. Petit à petit, elle s’est écartée de la vie. C’est là qu’elle a pris sa vignette en attente pour la fin.

Ça me fait trop mal cette détresse de mère.

J’ai eu mal avec elle. Et mon amour s’est enfoncé encore plus loin.

J’aime ma mère.

Plus mon amour d’elle s’enracine, plus je souffre. Ne pas savoir qui elle est. Elle n’a jamais parlé d’elle. J’ai attendu trop longtemps pour lui demander. Maman, qui es-tu ? Trop longtemps. Maman, tu es une étrangère. Je suis née de toi et je ne sais pas qui tu es. Dis-moi, dis-moi avant de me quitter, dis-moi, qui tu es, dis-moi.

C’est trop tard. Sa mémoire bascule dans la noirceur. Elle s’en va tout doucement. Ses mots, sa vie, disparaissent.

Et je pense à mon père.

Je ne l’ai pas aimé.

Il est mort avant que je comprenne qu’un père, qu’une mère, ont été des enfants.  Des êtres mal-aimés ? Je ne sais rien d’eux. Qui sont-ils ?

C’est long le temps de se sortir de soi. Et saisir. Je ne suis pas seule avec le vide d’amour.

Alors, mon père. Espère le retrouver dans mes rêves, qu’il vienne me parler doucement, qu’il me dise, je t’aime. Longtemps, attendre ces mots. Ils ne sont jamais venus. Les miens, non plus.

Mon père. La semaine dernière. 14 ans après sa mort. Son amour est devant moi. C’est la première fois que je vois son amour. La table de massage qu’il m’avait achetée au début de ma formation en massothérapie. C’était en 1990. La table de massage où s’est allongée ma mère. Mon premier moment d’amour pour elle. C’est mon père qui me l’a offert.

Je ne fais plus de massage depuis plus de 20 ans. J’ai déménagé au moins 7 fois. La table me suit. La table, c’est lui. Son amour, c’est la table. Le père que je n’ai jamais appris à aimer. C’est mon père que je déménage.

Ma mère.

Je lui ai faite une place à l’intérieur de moi.

Avant qu’elle se couche avec la mort.

Christiane

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