L’espace que tu cherches, tu le trouves dans le bleu,
au commencement de l’autre.
Quand te tourneras-tu vers mon visage?
Quand le verras-tu comme une île en-dessous des nuages?
La pratique du bleu de Louise Warren

Les pas. Les bruits. Les voix. Des humains dans la station de métro Lionel-Groulx. Un lieu, comme tant d’autres, qui pour moi, dans mon corps, une résonnance magnétique des pulsations de la vie. Je scanne. Je guette. Le regard qui harponne tous les gestes et les non gestes d’autrui. Je les ressens. Ceux qui déchirent, agressent, déséquilibrent. Ceux qui désespèrent d’être un humain. Ceux qui touchent avec gentillesse, bonté, respect. Ceux qui donnent espoir d’être humain.
*****
Mon Homme et moi attendons.
Le bleu céleste de la voiture de métro arrive.
Les portes s’ouvrent.
Le va-et-vient sous terre.
Les gens s’entassent. Deux bancs libres près des portes. Pas à côté l’un de l’autre. Mon Homme se retrouve assis à côté d’une jeune femme. Elle a le visage tourné vers la fenêtre.
Le banc solitaire, près des portes, sera le mien.
Les portes se ferment. Départ de la voiture. Ray me dit quelque chose. Je n’entends pas. Mon corps s’avance vers lui. Ma main glisse sur le bleu de son jeans. La femme à côté de lui bouge. Elle me regarde.
De la luminosité à vous écraser la grisaille des visages fatigués, tendus, aigris. Je suis clouée sur le bleu marin du banc. Je la photographie avec mes yeux. Je ne veux pas regarder ailleurs. Tous les bleus sont devant mes yeux.
Elle voit le geste de ma main. Notre couple d’amour – hors du jour -, elle le ressent. Me demande si je veux changer de place. Une voix, son français, comme sa beauté. Je ne bouge pas. Je lui réponds, non. Je ne veux pas déranger la délicatesse de cet être humain. Mon Homme peut attendre.
Mes yeux captent un changement d’assise dans le corps de Ray. Son corps s’incline, millimètres par millimètres, vers la jeune femme. Il ne le sent pas. Il perd de plus en plus les contours de son corps, des autres et de l’espace autour de lui1. Je commence à m’inquiéter. Que pense-t-elle ? Cet homme âgé qui tombe sur elle. J’accroche le regard de Ray. L’envahisseur Parkinson nous oblige à de nouveaux signes de communication entre nous. Lentement, il commence à se relever.
Au ralenti. Tous les mouvements de Ray. En attention ouverte, la sensibilité de la jeune femme. Son visage se retourne vers lui. Elle, en français, demande à mon amoureux, anglophone unilingue,
– voulez-vous un câlin ? –
Tableau. Deux sourires se rencontrent. Deux étrangers. Un homme. Une femme. L’un dans sa maturité. L’autre dans le commencement de sa vie adulte.
Et Ray, lui répond, – yes –
Et comme si la vie, avait cette habitude avec elle, sans hésitation, son bras enlace les épaules de mon Homme.
Dans le métro. À 17 h de l’après-midi. Dans le gris d’une fin de journée.
Saisir ces secondes entre deux humains. Des corps qui se touchent, qui se parlent au-delà de langues différentes, qui se comprennent de l’intérieur, sans jugement, sans peur.
Annonce de la prochaine station.
La jeune femme se lève. La voiture de métro roule encore. Elle est devant les portes. Ray et moi la regardons. Partir. Ailleurs. Elle a peut-être senti nos regards. Son visage revient vers nous. Ses yeux, si intensément bleus, accrochent le bleu délavé des yeux de mon Homme. Un moment sans définition.
Je sens un mouvement de mon cœur. Aller vers elle. La rejoindre. Mes vertèbres se détachent du banc. Lui demander.
Les portes s’ouvrent.
Elle va.
Dans le bleu-gris du métro.
Lui demander.
Quel est le numéro de téléphone de vos parents ?
Je n’ai pas le temps.
Les portes se referment.
Leur dire.
Votre fille.
Un Ange Humain va dans le bleu de la vie, dans le bleu de nos vies.
Christiane
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1 Proprioception : du latin proprius signifiant « propre » et du mot « perception ») désigne l’ensemble des récepteurs, voies et centres nerveux impliqués dans la somesthésie (sensibilité profonde), qui est la perception de soi-même, consciente ou non, c’est-à-dire de la position des différents membres et de leur tonus, en relation avec la situation du corps dans l’espace et par rapport à la gravité.
Proprioception et maladie Parkinson : Le système proprioceptif joue un rôle déterminant dans les symptômes moteur de la maladie de Parkinson.

Allo Christiane,
J’adore tes textes! Ça fait du bien de te lire ce matin!
Bises!
Marie-Ève
>
Tu m’as fait verser quelques larmes, tu sais… Parce que c’est beau et triste à la fois. Parce qu’il y a l’impuissance là-dedans, mais aussi des étoiles brillantes, gratuites, et qu’on est reconnaissant de savoir qu’elles existent. XX
Wow !!! Que c’est beau 🙂 Moi aussi j’ai eu les yeux pleins d’eau …. Tout un moment vécu par toi Ray 🙂 Un gros câlin à vous deux -xxx-
C’est tout simplement magnifique… Merci pour ces quelques minutes de bonheur, c’est si apaisant de lire votre texte !
Puis-je le partager sur la page Facebook et Twitter de mon blog ?
Merci Margotte, je suis votre blog aussi. J’aime votre écriture, vos réflexions. De loin, nous nous comprenons. Et oui, vous pouvez partager sur Facebook et autre. Merci de partager mes mots.
Effectivement, nous nous comprenons, et c’est merveilleux de voir qu’internet permet de telles choses !
Voilà, vos mots sont partagés 🙂
Quelle magnifique façon de nous partager des moments de vos vies,si précieux et intenses.xxx
Chère Christiane! Que de poésie et d’intensité à décrire le passage d’un ange entre Lionel-Groulx et je ne sais quel parcours…Sans doute celui ou l’humanité d’une ville trop souvent déshumanisée nous ouvre ses bras. Ce doux moment de lecture que tu nous offre a la générosité et la richesse de ce que tu nous partage…Immense, singulier et sans équivoque. Merci très chère amie! Claude M. XXX
QUel texte extraordinaire Christiane, Merci pour ce moment XX
Un texte magnifique sur un petit geste qui restera marqué à jamais dans le conscient de deux êtres extraordinaires. De circonstance en ce début du temps des fêtes. Soyez présents dans vos déplacements, vous serez peut-être témoin de choses extraordinaire, ou peut-être l’instigateur…
Merci Tantine!