Dans toute histoire, il y a une pré-histoire.
Début des années 1990
Bar le Minuit à Montréal. 2 à 3 soirs par semaine. Je suis sur la piste de danse de 22 h à 3 h. Je me saoule de musique, de danse. Je me souviens un soir d’été. Un homme vient vers moi. Il me dit : Le tango vous irait très bien. Voulez-vous apprendre à le danser ? J’ai fait quelques pas avec lui sur du dance music de l’époque. Pas très tango. Sensation étrange. Danser dans les bras d’un homme. Sentir son corps appuyé sur le mien. Près. Trop Près. J’aimais danser seule avec mon corps. Une semaine plus tard. Dans son appartement. Souper. Musique. Tentatives de pas de tango. J’ai résisté à l’homme. J’ai résisté au tango.
Je ne me souvenais plus de son nom. Il y avait un souvenir de son corps, de sa façon de parler, de charmer. Oui. Mais pas le nom. Il y a quelques mois, j’ai lu un texte de Josée Blanchette dans Le Devoir du 30 août 2013, Une messe qui tangue. Un hommage à un homme qui a été un danseur de tango, le premier tanguero(1) de Montréal. Denis Beauchamp. Son nom, oui, c’était bien son nom. Celui qui m’avait ouvert ses bras pour quelques pas de tango. Il est mort l’été dernier. Il ne dansera plus.
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Dansez, sinon nous sommes perdus. Pina Baush
Janvier 2009
L’hiver m’ennuie. Les vacances du temps des fêtes se meurent. Mon corps impatient. Depuis 2 ans, je vis avec la sclérose en plaques. La deuxième poussée s’en est allée depuis quelques mois. Mon corps s’ennuie. Je m’ennuie.
Et puis une annonce dans un journal. Cours d’essai gratuit de tango au Studio Tango, Montréal. Trace de pas que Denis Beauchamp n’a pas effacée.
Envie de donner autre chose à mon corps. Autre chose que d’être dans la peur du retour d’une poussée. Toujours à penser à elle. Je veux être vivante. Allez, j’y vais. Seule. Timide.
La musique m’a prise le corps.
Le corps à corps avec l’homme, ça viendra plus tard. Ce sera une longue, très longue histoire.
Quelques semaines plus tard, avec les souliers de danse d’une amie, mon premier cours de tango.
Fin de la première session. Je m’inscris à la deuxième. Pas de practica(2). Pas de milonga(3). Cours seulement. Le corps trop fragile. Et le rouge. Celui de la honte. Ne pas montrer mes pas maladroits. L’image de la belle danseuse qui voudrait être et qui n’est pas. Cours seulement.
Le tango m’est obscur, incertain. Que me fait-il vivre ? Ça me titille à l’intérieur. La passion viendra me secouer un jour. Plutôt des années après.
En attendant. Il y a l’affaire des souliers. Les danseuses de tango et leurs souliers. Éternel duel. De beaux souliers. Talons hauts. Souffrir les pieds. Plus sexy ? Meilleure danseuse ? Pour l’homme ? C’est toute une histoire.
Acheté ma première paire. Noire. Ordinaire. Pas chère.
Et mon cœur rêvait. De souliers rouges. Pourquoi ? Je ne le savais pas.
L’inconscient, lui savait.
Un an plus tard. Commande spéciale. Des souliers faits sur mesure. Rouges. Provenance : Argentine. Je les attends. Deux mois. Ils arrivent.
Ça ne va pas… C’est trop rouge. Trop haut. Ça ne va pas. Intimidée par eux. Ils restent dans le sac. Dans la garde-robe. Ils ne me feront pas danser.
Des semaines. À les sortir du sac. À les regarder. Les toucher. Une fois, enfin, j’ose mettre mes petits pieds. Quelques pas dans le salon. Fébrile. Cherche mon équilibre. Enlève. Remet dans le sac. Et puis, un soir. Quelques pas dans la maison. Musique. Tango. Je danse seule avec mes souliers. Et une autre tentative. Mes souliers rouges et mon Homme. Un commencement. Ils ne retournent pas dans leur sac. Ils reposent sur mon bureau dans ma chambre à coucher. Je les regarde. Ils sont beaux, si beaux, mes souliers, si rouges. Je m’endors avec eux.
C’est long. Apprivoiser. Les souliers.
C’est long. Apprivoiser. Un nouveau langage du corps.
C’est long. Apprivoiser. La maladie qui va-et-vient.
C’est long. Apprivoiser. Le corps à corps.
C’est long. Apprivoiser. Le tango.
Et c’est arrivé. Des mois plus tard. Je suis allée danser avec mes souliers rouges. Une milonga où un grand chien blanc nous accueillait à la porte d’entrée. Enfile mes souliers rouges, cachée parmi les manteaux. Hésite à sortir. À marcher. À me faire voir. À danser mon premier tango. Enfin. Je m’accroche à l’Homme. Je tente un tango. Je ne tombe pas. C’est le rouge qui me tient debout. Le rouge, c’est dire – OUI – tout bas, tout fort, tout en dansant. Pour un instant, est venu dans ma tête, les mots de la fin du long monologue de Molly Bloom, Ulysse de James Joyce. …et oui j’ai dit oui je veux bien Oui.
Novembre 2013
Changement de direction. Mes souliers rouges sur le bureau de ma chambre à coucher. Une canne dans ma main. Elle est revenue. La sclérose en plaques. Jamais trop loin de moi. Sa musique engourdie.
Je pense à Denis Beauchamp. Il ne dansera plus. Lui, dans la terre. Moi, avec ma canne. Avec mon désir rouge de fouler les planchers des milongas de Montréal. Mes souliers rouges pour lui. Mes souliers rouges pour moi.
Rouge. Colère. Rouge. Feu. Brûle. Lésions. Moelle épinière. Rouge. Arrêt.
Mes souliers rouges. Mes talons hauts. Tango que j’ai choisi un jour, sans savoir où il m’emmènerait. Danser pour repousser les limites de mon corps. Les limites de ma santé imparfaite. Je danse. Avec ou sans elle.

1er décembre 2013
Ma canne près de mon lit. Mes souliers rouges sur la commode. Mon corps sous la couette. Je ferme les yeux. Je vous appelle, vous, mes tangueros aimés, mes tangueras aimées, dans mon imaginaire. Vous venez. Et nous dansons. Dansons.
Je m’endors.
Milonga pleine de tangos rêvés.
Et si… Et si…
Dans la nuit, ma canne disparue.
Au réveil, la musique de Di Sarli.
Les pieds dans mes souliers de tango.
Danse le rouge de la Vie !
Christiane
1Tanguero – Tanguera : Homme – Femme qui danse le tango.
2Milonga (dans le contexte de mon texte) : une soirée ou un bal où l’on danse le tango. Le terme peut désigner à la fois l’événement et le lieu de danse.
Mais la milonga est aussi danse populaire de l’Argentine, proche du tango, mais de rythme plus rapide.
3Practica : Ce n’est pas un cours. Ce n’est pas une milonga. Permet aux danseurs et danseuses de tango de se rencontre, de façon informelle, pour pratiquer ce que l’on a appris et ce que l’on veut améliorer.
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Très beau texte Christiane, très touchant. J’aimerais bien peindre tes souliers rouges xx
C’est beau ! Tes souliers rouges sont magnifiques, comme toi. Vous êtes faits l’un pour l’autre! Lorraine a fait du beau travail.
Bonsoir Christiane! Je retrouve toute ton intensité. Le rythme de ton écriture est en lui-même du tango. AH! cette écriture qui n’est est pourtant pas à ses premiers pas mais qui enfin franchit le doute de la page blanche pour notre plus grand bonheur. Merci
Claude Millette
XOXOX