
Photo : Yves Gilson, Montmagny, 2020
« On ne voit jamais bien loin dans la ville.
Le ciel est pris entre les édifices.
Il faut lever le regard, il faut chercher.
L’horizon me manque…
la jonction entre le ciel et le fleuve…»
Sylvie Drapeau, Le ciel 1
Pour toi, L.,
je regarde le fleuve et le ciel.
1959-2020
Dès les premiers jours de l’automne, je m’installe à l’ordinateur et je laisse défiler certains moments des derniers mois que je nomme mes tableaux de l’été. Mes voisins. Mon quartier. Ailleurs. J’ai marché, j’ai visité – avec les contraintes sanitaires des derniers mois – en évitant de trop m’approcher d’un autre humain, deux mètres de distance. Parfois, on oublie. Parfois, on manque d’attention. Parfois, avec les heures et en bonne compagnie, on avance trop près de l’autre. Alors, il faut réajuster l’espace entre nos corps. J’ai lavé, désinfecté mes mains, mis et enlevé des masques. Au moment où j’écris ce texte, nous vivons depuis 95 jours avec les consignes sanitaires. COVID-19 continue à s’accrocher à l’humain. Montréal vient de passer en zone d’alerte orange. Le cœur me serre. Ma mère de 98 ans vit dans une autre région. Au printemps dernier, 69 jours sans la voir, sauf via zoom. Mais la peau, la peau, ma main dans la sienne. Depuis l’annonce, la direction de la résidence ne veut pas que j’aille la voir. Encore une fois, combien de jours, de semaines, de mois ?
CHEZ L’OPTOMÉTRISTE, J’AI PLEURÉ. Aucune larme a roulé sous le masque. Aucune. Les gouttelettes d’eau salée sont restées sur le bord des yeux.
Dans le grand bureau de l’optométriste, je suis assise sur la chaise d’examen. Je suis dans la pénombre, l’examen est sur le point de commencer. Un toc toc à la porte. L’optométriste s’excuse. J’entends « je regarde cela tout de suite ». Il s’excuse une autre fois « je dois regarder les photos des rétines d’une cliente pour voir si tout est parfait avant qu’elle quitte la clinique. »
Un clic à l’ordinateur. Une boule orangée apparaît. Un autre clic. Une autre boule orangée. Je tasse l’appareil qui bloque ma vue, j’avance sur le bout de la chaise, je plonge dans la rétine d’une inconnue.
Je m’entends dire « c’est beau », avec le – o – qui s’étire et encore une fois « c’est beau » et encore le – o – qui s’allonge. Dans une lenteur, la chaise de l’optométriste bouge, il se retourne vers moi et ses mots ne viennent pas. Alors, je rajoute « c’est ça une rétine, c’est si… » Il répond « ça ressemble au système solaire, n’est-ce-pas ? »
C’est un soleil couchant dans nos yeux . Au même moment, je noie mes rétines dans l’eau salée de mes larmes. J’évite le débordement.
C’est un jour de canicule.
Vers 10 h, je déjeune sur la galerie, sous le chêne. Je suis dérangée par le camion qui ramasse les résidus alimentaires. Un employé saisit le bac, le vide et le garroche sur le trottoir. Le camion repart en laissant derrière lui une odeur de pourriture. Un bruit de l’autre côté de la rue. Un homme, habillé de noir, traîne un frigo blanc sur un diable. Le frigo n’est pas retenu par une sangle. L’homme s’arrête. Il passe une main sur le front et il ouvre la porte du frigo. Cherche-t-il de la fraîcheur ?
Vers 14 h, chez mes voisins de l’autre côté de la rue, des éclats de rire. Le petit garçon de quatre ans arrose son père. Le père fait semblant de l’éviter et il se fait arroser de plus en plus. L’homme est mouillé. Son t-shirt blanc lui colle à la peau. Les muscles de son torse se dessinent. De là où je suis, j’imagine mes doigts sous le t-shirt. L’été est chaud.
Vers 16 h, près de la rivière, je prends un sentier caché et une jeune femme sort d’un tableau. Assise sur une chaise pliante, un turban ocre enveloppe sa chevelure, quelques mèches très noires tombent sur son visage. De la même couleur que son turban, elle porte un haut ajusté avec de fines bretelles et une longue jupe beige. Ses jambes sont allongées. La cheville droite repose sur la gauche. Elle lit. Des pépites lumineuses ondulent sur la rivière.
De retour à mon poste d’observation, l’heure de pointe pour une promenade est à 19 h. Des personnes avec leurs chiens. Des couples main dans la main. Des parents et des poussettes.
Le lendemain, j’ouvre le capot de ma vieille Honda et je verse de l’huile servodirection. Une main sur mon épaule, je sursaute et le liquide coule à côté du contenant. Un œil bleu et un autre œil bleu. C’est la dame babushka de la maison en face de chez-moi. C’est la première fois que je la vois de si près. C’est la mère de l’homme au t-shirt mouillé, la grand-mère du garçon de quatre ans. Ses yeux rieurs dans un visage fripé.
Elle s’avance près de moi, trop près, elle me parle, je ne comprends rien, c’est du russe, je recule avec un sourire et lui dit en français « je ne peux pas vous toucher, je ne peux pas. » Elle parle encore et me montre une aiguille et du fil. Elle me prend la main, tente d’y placer l’aiguille et le fil, je répète je ne peux pas toucher, j’aimerais bien, je ne peux même pas toucher ma mère, je ne peux pas vous toucher. Elle reprend ma main. J’abdique. J’enfile. Et elle me tourne le dos en riant.
Heures familiales. Montréal-Blainville. Ce trajet habituel est de 40 minutes. Aujourd’hui, ça me prend 1 h 30. Congestion sur l’autoroute. Je croise quatre accrochages. Enfin, je suis arrivée. Marie-Josée, ma nièce, Michel, son amoureux et les trois enfants sont assis autour de la table de cuisine. Tempête familiale. Je retourne à l’extérieur, le temps que ça se calme.
Quelques minutes plus tard, je suis avec la famille. Michel retourne dans son bureau en télétravail. Raphaël et Olivier sautent dans la piscine et Maxime va dans sa chambre et appelle une amie. Marie-Josée et moi sortons dans la cour arrière, pas très loin de la piscine.
Avant mon arrivée, Michel et Marie-Josée avaient fait l’arrangement d’un îlot de bonheur autour de la table du jardin. De vieux rideaux framboises et deux nappes, une blanche et une beige, sont suspendus à un parasol rouge et à la corde à linge. C’est notre tente berbère-blainvilloise pour tout l’après-midi et l’heure du souper.
Après, nous nous réunissons autour de la piscine. Les torches de parterre sont allumées. Les grillons chantent. Un tour de piscine pour Raphaël, Olivier, Maxime et leur mère. Maxime sort de l’eau, vient s’asseoir à côté de moi et Marie-Josée s’appuie sur le rebord de la piscine. Les trois femmes jasons d’amour et d’un jeune homme. La soirée est douce.
Il est temps de m’en aller. Un désir de les prendre dans mes bras, il me faut résister. Ce foutu deux mètres.
Je roule vers Montréal. Les autos ont déserté l’autoroute. Depuis 48 heures dans la région de Québec, deux petites filles et leur père sont recherchés. Alerte Amber. 2

Lors d’une marche, en face d’un parc d’enfants, deux gros ours en peluche abandonnés près d’une poubelle. Pendant quelques secondes, je pense à les adopter. Je prends une photo à la place.
Ma vieille Honda 2000 s’en ira à la ferraille. Je commence des recherches pour trouver une automobile usagée. J’épluche les annonces. Marketplace. AutoHebdo. Kijiji et je cible des concessionnaires.
C’est ma première visite chez un concessionnaire. Avant d’ouvrir la porte d’entrée, je mets un masque. Lorsque j’ouvre la porte, un parfum m’accueille et un représentant a déjà pris son élan vers moi. L’homme est svelte, les cheveux poivre et sel et un look à la mode. Les chaussures lustrées, le jeans bien coupé, la parfaite chemise blanche, le veston ajusté, attaché par un bouton et le masque noir, très stylisé. Il est arrivé devant le bureau de l’accueil. Un plexiglas entre nous.
LUI : bonjour. Vous allez bien ?
MOI : bien, merci.
LUI : que puis-je faire pour vous ?
MOI : je commence ma recherche pour une auto usagée et…
(il ne me laisse pas le temps de finir)
LUI : mais pourquoi une auto usagée ? Nous avons des autos neuves
(maintenant c’est moi qui ne le laisse pas finir)
MOI : je veux acheter une auto usagée et j’ai un budget précis
Ses yeux bleus marine s’ancrent dans les miens.
LUI : si j’étais votre papa, je voudrais…
(j’avale de travers si j’étais votre papa et je prends une longue inspiration pour ne pas perdre mon ton gentil)
MOI : je n’ai pas besoin d’un papa pour m’acheter un char… (mon ton a monté)
LUI : ne le prenez pas mal (un arrêt de quelques secondes) je voulais juste dire que si j’étais votre papa, je voudrais que vous soyez dans une auto neuve pour être plus en sécurité…
MOI : (et là mon ton n’est plus gentil). Et est-ce que vous pensez que nous sommes en sécurité avec tous les papas ?
Il recule mais ses yeux bleus marine ne lâchent pas les miens.
En racontant l’histoire à une amie, elle me dit « est-ce qu’il aurait dit – si j’étais votre papa – à un homme ? »

Lire Kamouraska d’Anne Hébert3 à Kamouraska. K-amour-aska qui abrite le mot amour. Y flâner quelques jours sans y être amoureuse. Un soir, au-dessus du fleuve, une libellule se dessine. Quand le mâle et la femelle s’accouplent, ils forment un cœur. Je cherche dans le ciel.4
Nous sommes nées dans le même lieu. Elle, au village. Moi, un rang de campagne. Nous sommes nées la même année. Elle, quelques mois plus tôt. J’ai aimé un homme. Je l’ai quitté. Après, c’est Elle qui l’a aimé. Ils se sont séparés. Elle a rencontré un autre homme. Elle a eu des enfants. Pas moi. Elle est toujours restée au village. Je suis partie. Je ne l’ai jamais revue. Je me souviens d’Elle au primaire, au secondaire. Je me souviens de sa longue et luxuriante chevelure couleur de blé. Je me souviens, j’étais jalouse. Je me souviens, je désirais y enfouir ma main. Je me souviens, je n’ai jamais osé. En juillet dernier, ses mains ont – peut-être – relevé ses cheveux. Ce n’est pas un bijou qu’Elle a mis autour de son cou.
Je suis à Montmagny au chalet de mes amis, Liette et Yves. Le chalet dort près du fleuve. Dès mon arrivée, j’ai vu le frêne penché. Émue de le voir ainsi courbé vers la droite, seul, près du fleuve. Émue de sa résistance aux saisons, aux vents, aux marées, aux glaces et aux tempêtes.
Mes journées sont habitées par l’amitié et le fleuve m’accompagne durant les marches en solitaire. Quand la fraîcheur de la fin de l’après-midi se dépose, nous déplaçons des chaises en bois qui ressemblent à celles de mon enfance à la ferme, tout près d’un feu allumé par Yves. Dans nos mains, un verre du gin Menaud de Charlevoix, arrosé d’une eau tonique à la fleur de sureau.

Il y a peu de mots entre nous. Les nuages marchent dans le ciel. D’autres fois, c’est une douche de lumière entre les nuages. Des fois, c’est un rideau blanc derrière l’Île-aux-Oies. Et nous suivons le soleil dans sa descente vers le fleuve. Et les bleus, les rosés, les orangés, les violets, les jaunes qui valsent pour nous. Quand les lumières du coucher de soleil s’éteignent, nous rentrons ivres de cette grande beauté.
La dernière journée de mon séjour, la sœur de Liette vient faire un tour sur l’heure du midi. Une heure plus tard, elle reprend la route. Quand Liette va la reconduire à sa voiture, les mots « je t’aime » à sa sœur résonnent jusqu’à moi. Quelque chose remonte dans ma gorge, ça coince dans le cœur, je détourne mon visage des deux sœurs, et même si je suis assise, je cherche un appui vers le frêne qui penche.
J’ai deux sœurs. L’aînée est morte. Malgré les dictionnaires et les livres de psychologie, il y a des mots, des sentiments, des liens sociaux et des relations dont je ne comprendrai jamais ni leurs définitions ni leurs sens. Cela m’échappe.
Le « je t’aime » d’une sœur à sa sœur » est le plus beau tableau de mon été.
Dans l’autocar Orléans qui me ramène à Montréal, nous sommes une vingtaine de personnes masquées. Toutes séparées pour respecter les distances, sauf un jeune couple à ma gauche. Durant le trajet de deux heures quarante-cinq minutes, tous les passagers sont silencieux. Le seul mouvement a été la tête de la jeune femme sur l’épaule de son amoureux. Près de Ste-Julie, mes yeux quittent mon livre pour feuilleter le ciel-fleuve avec ses nuages-îles. La métamorphose du soleil se prépare. Juste avant la montée sur le pont Jacques-Cartier, un soleil orangé explose dans le ciel comme la rétine d’une l’inconnue chez l’optométriste.

Montmagny, septembre 2020
À 19 h 45, l’autocar Orléans arrive au terminus de Montréal. Gris est Montréal. Dans le hall, les néons m’aveuglent. Des gens masqués marchent vite. Je cherche la direction du métro. Je rapetisse. Trop de béton. Trop de plastique. Trop de lumière artificielle. Où est le large ?
Battements de cils.
Je cherche dans l’œil d’une inconnue, un frêne qui se penche vers le fleuve.
Montréal, le 24 septembre 2020
© 2020 Espace Mouvant – Christiane Martin
1 Sylvie Drapeau, Le ciel, Leméac, 2017, p. 85
3 Anne Hébert, Kamouraska, Éditions du Seuil, 1970
4 « Les deux partenaires forment alors par leur union un « cœur copulatoire. » http://entomofaune.qc.ca/entomofaune/odonates/Developpement.html
Suicide Action Montréal (SAM) https://suicideactionmontreal.org/
Photo « deux oursons » par Christiane Martin, été 2020
Photo « ciel-libellule » par Christiane Martin, Kamouraska, août 2020

Chère amie, toi, qui est sur le bord de ton lac, merci ! Amitiés.xx