« Je n’oublie pas une personne qui est entrée dans ma vie,
et peut-être est-ce pour cette raison
que je n’ai pas d’autre choix que de vivre recluse. »
Yiyun Li1

Dehors. Humidex 40. Et ne pas rester à côté du climatiseur. Dehors. Humidex 40. Marcher jusqu’à la bibliothèque du quartier. Dehors. Humidex 40 avec une vague de chaleurs féminines. Ça coule sous mes vêtements. Ça coule entre mes seins. Ça coule entre mes cuisses. Ça coule sur mon dos.
Dehors. Humidex 40. La rue est presque déserte. Je lis « Arrivage du homard » sur la porte d’entrée d’un restaurant ». Une terrasse qui avance dans la rue. Deux femmes assises. Une serveuse masquée avec un terminal de paiement dans la main. Les femmes payent. Elles se lèvent. Il est 15 h. Je suis mouillée. Je regarde le menu. La serveuse masquée est près de moi. « Est-ce que vous voulez manger ? À l’intérieur ou sur la terrasse ? » Non. Je regarde seulement. Je ne lui laisse pas le temps d’ouvrir la porte. « Terrasse, s.v.p. » Je commande une salade de homard et un verre de vin blanc. Une table dans un coin sous l’auvent. Un livre à ma gauche. Mon carnet de notes à ma droite. Le bitume devient le fleuve.
Le premier homard de la saison me ramène toujours à l’été 2008. L’été de ma deuxième poussée de sclérose en plaques. Ça fait près de trois mois que je suis en arrêt de travail. Ça fait un an que j’ai eu mon diagnostic et je suis encore dans l’inquiétude de vivre avec cette maladie imprévisible. J’ai un nouveau traitement. Je me pique maintenant à tous les jours. L’été est aussi plat que moi.
Je viens de délaisser ma canne lorsqu’une amie me propose de partir quelques jours dans le Bas- Saint-Laurent avec son amoureux. Un motel-cabine sur la route 132 dans un village dont j’ai oublié le nom. La seule pièce fermée est la salle de bain. Dans l’espace à aire ouverte, il y a deux lits doubles, une table ronde, quatre chaises, un réfrigérateur, une cuisinière, quelques armoires et un comptoir. Et le fleuve derrière les fenêtres.
La deuxième journée, après avoir respiré le fleuve et marché près de lui, c’est l’heure de l’apéro. Nous sommes tous les trois assis sur des chaises de plastique devant la porte de notre chambre. Lui, avec une bière et les deux filles avec un verre de vin. Une automobile stationne. Les portières s’ouvrent. Trois hommes. Nous nous saluons. Ils ont un accent chantant. Nous avons la chambre-cabine du centre. Ils ont la première du côté est. Les bagages. Après quelques entrées et sorties, ils s’approchent de nous et nous demandent où est la poissonnerie et l’épicerie. Nous leur indiquons le chemin.
Ils reviennent. Pour nous, c’est toujours « l’heure heureuse »2. Ils nous remercient pour les indications et ils ont des homards pour leur souper. Ils rentrent les sacs d’épicerie et ressortent avec une bouteille de vin. Comme nous, ils s’assoient devant leur porte. Et à un certain moment, nos conversations s’entrecroisent. Ils sont tous les trois professeurs dans une université du Sud-Ouest de la France. Deux frères et un ami. L’ami est celui qui parle le plus. C’est un charmeur. Un des frères, le plus grand, est très timide et sa présence est de silence. L’autre frère, avec ses petites lunettes rondes, est celui qui tient le point d’équilibre entre ses deux compagnons de voyage.
Le frère silencieux disparaît dans la chambre. C’est le cuisinier du trio. Et ce soir, homard Thermidor3 est au menu . Je ne connais pas ce mets. Alors celui qui parle tout le temps se lève, vient vers nous et prend un immense plaisir à énumérer tous les ingrédients ainsi que le déroulement de la préparation pour cette recette. Avec un regard d’envie, je me retourne vers mes amis. Et c’est ainsi que l’homme aux petites lunettes rondes et l’homme qui parle tout le temps tirent leurs chaises jusqu’à nous avec une autre bouteille de vin. Après un certain temps, le frère silencieux sort de la chambre-cabine et il n’est pas silencieux. Il est en panique. La cuisinière ne fonctionne pas.
Je ne sais plus si c’est mon amie ou moi qui les invitons à utiliser notre cuisinière. La seule chose dont je me souviens c’est que l’amoureux ne semble pas enchanté par notre proposition. Les trois hommes échangent des regards. L’homme aux petites lunettes prend la parole « nous acceptons et nous vous invitons à souper. Il y a assez de homards pour nous tous. »
Depuis ce temps quand je déguste un homard, c’est l’homme aux petites lunettes qui remonte dans mes souvenirs. Je l’ai appelé l’homme du fleuve. Il est le moins beau des trois hommes. Il est le plus beau, assise près de lui, il me regarde. Il est le plus beau, assise près de lui, il m’écoute même si je ne parle pas.
La vie est faite de marées. Après deux semaines d’écriture, l’homme du fleuve se retire du texte. C’est Elle, l’amie du fleuve, qui devient marée. Une marée qui se retire, pas du texte, mais de ma vie. Elle, l’amie depuis plus de 30 ans. Elle, la seule amie qui m’appelle Cricri. Elle, l’amie qui a été présente à mes deux mariages. Elle, l’amie qui m’aide à déménager. Tant de fois. Elle, à mes côtés, au cimetière. Elle, généreuse comme le fleuve. Elle qui n’est plus mon amie.
Quand commence les déchirures d’une relation ? Celles qui ne se réparent plus, celles qui millimètre par millimètre t’éloignent de l’autre.
Je sais où je me suis séparée d’elle d’un millimètre. Je me souviens où nous étions, je me souviens de l’heure, de la lumière dans la pièce, où j’étais appuyée dans l’embrasure de la porte, j’entends encore sa phrase qui m’a fait reculer d’un millimètre et j’ai fait semblant que tout allait bien. Le lendemain, je l’ai appelée pour lui parler de « sa phrase ». Elle n’a pas fait semblant. Elle n’a pas nié. Elle savait que ses mots m’avait blessée. Elle l’avait vu dans mon visage. Je l’entends encore, son ton dans le téléphone. Son ton. Et j’ai reculé d’un autre millimètre. Je ne pouvais pas aller plus loin. Je retenais le flot de larmes. J’ai raccroché. La fissure a commencé à s’élargir. C’était en 2014.
Cet été je suis revenue pour un court séjour dans la région du Bas-Saint-Laurent. Je suis à Kamouraska avec une amie. Le deuxième soir, à la sortie d’un restaurant, ma compagne et moi quittons l’avenue Morel pour l’avenue LeBlanc et longeons le fleuve.
Près des Quais-de-Kamouraska5, des femmes et des hommes sont assis dans des chaises pliantes, les pieds dans la vase. Des enfants rentrent et sortent de l’eau. Soudain le ciel s’assombrit et le vent se lève. Les adultes, tout en pliant les chaises, crient aux enfants de sortir de l’eau. Des zébrures dans le ciel. Le fleuve s’agite et les personnes se pressent. Je ne veux pas marcher au rythme de ma compagne, mais je l’accompagne. Des gouttes de pluie et de plus en plus d’éclats dans le ciel noir. Les rosiers sauvages se balancent. Le vent gronde. Les pas de mon amie s’accélèrent. Nous arrivons à l’auberge en même temps que le déluge.
Arrivées dans notre chambre, je retourne un fauteuil vers les fenêtres. L’orage défigure le paysage et j’écris dans mon carnet de notes « je veux être tempête ». La pluie gifle tout ce qu’elle touche. L’eau rentre sous la porte de la galerie, je me lève, j’installe des serviettes blanches pour lui barrer le chemin et je fais la même chose pour les fenêtres. De l’autre côté du fleuve, les lumières de La Malbaie et Le Manoir Richelieu s’éteignent. Il n’y a que les éclairs qui éclaboussent la noirceur.
J’ai vécu plusieurs tempêtes intérieures.
Une nuit de novembre 2017, incapable de dormir, je m’installe à l’ordinateur et j’écris une lettre de 2 660 mots à deux amies. L’une à 174 kilomètres de chez-moi et l’autre à 8.8 kilomètres. L’amie à 8.8 kilomètres est l’amie du fleuve de 2008.
« C’est la lettre la plus difficile que j’ai écrite » est ma première phrase.
C’est le mois où la lumière chute, c’est le mois où je rentre dans un blues. Certaines années, ce n’est qu’un frémissement, et d’autres années, je suis avalée par novembre.
À mon réveil quand j’ouvre l’ordinateur, j’ai reçu un courriel de l’amie qui vit à 174 kilomètres de chez-moi. Elle écrit « Je me suis levée tôt, le matin était encore dans la noirceur, je lis ta lettre à la lumière du feu. […]. Si tu en as envie, je viendrai vers toi pour te prendre dans mes bras… »
Quarante huit heures plus tard, elle est dans ma cuisine. Je pleure. Elle m’écoute. Je parle. Elle m’écoute. C’est l’heure du lunch. C’est l’heure du thé. La conversation est maintenant à deux, entrecoupée de nos rires. Elle me quitte vers la fin de l’après-midi. Elle a une longue route et ce n’est pas notre première tempête.
Sept semaines plus tard, le 1er janvier 2018, l’amie à 8.8 kilomètres de moi— l’amie du fleuve de 2008 — m’envoie un texto de 51 mots. Il y a une phrase, une phrase banale qui ne passe pas. Je n’ai pas répondu. Le texto est toujours dans mon cellulaire.
J’aurais pu l’appeler et lui demander pourquoi elle n’avait pas répondu plus rapidement. Nous, les meilleures amies, qu’elle disait. Peut-être que ça faisait trop de tempêtes qu’elle traversait avec moi ou comme l’écrivaine Yiyun Li écrit « Notre capacité à consoler ne va pas plus loin que ce que nous pouvons faire pour nous consoler nous-mêmes. » Et elle continue « Il est difficile pour quiconque de voir souffrir un être proche. »4
Je ne le saurai jamais.
Quand un filet d’eau s’infiltre dans les murs d’une maison, ça peut prendre des années avant que la moisissure apparaisse. Quand c’est là sous nos yeux, nous avons trois choix. Soit de ne rien faire et laisser la moisissure envahir l’espace. Soit de camoufler esthétiquement, faire semblant qu’il n’y a pas de problèmes et la contamination continue sournoisement jusqu’à la prochaine réapparition de taches sur les murs. Soit d’aller à la source de l’infiltration en entreprenant des travaux majeurs.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
En 2014, j’ai laissé s’infiltrer sa phrase dans chaque recoin de mon corps. Elle n’a jamais su que j’avais trouvé sa phrase violente. Pour elle, peut-être qu’elle ne l’était pas. Une phrase dite comme ça dans un moment. Oui, sa phrase m’avait blessée, oui, je lui avais dit, mais j’ai été incapable de lui dire que je l’avais reçu comme une gifle.
Camouflage durant quelques années, j’en ai été capable, car j’étais certaine que ça passerait, j’étais certaine que je retrouverais mon amitié pour elle. Je ne pouvais pas couper tout ce que j’avais vécu avec elle à cause d’une phrase.
Et quatre ans plus tard, je n’ai pas répondu à son texto à cause d’une autre phrase.
J’ai peut-être choisi d’arracher tous les murs de notre relation sans vouloir reconstruire ou j’ai choisi le chemin le plus facile car ses phrases ont été mon alibi à rompre. Notre relation prenait déjà l’eau. Lentement, nous nous en allions vers d’autres rives, nos expériences de vie au lieu de nous rapprocher, nous éloignaient et dans les dernières tentatives, comme des rescapées, nous ne lâchions pas le cordage. Je ne lâchais pas le cordage.
Je ne cherche plus la réponse. Mais encore une fois, je ne lâche pas le cordage. Car écrire sur nous est toujours un désir à vouloir comprendre.
Nous sommes à la fin de l’été 2008. Route 132, la route des Navigateurs et c’est la fête dans un motel-cabine. Après un long souper, l’homme aux petites lunettes rondes et moi ouvrons la porte de la chambre et allons rejoindre le fleuve. Tout est calme. Assis sur le roc, enveloppés par l’air salin et l’odeur du varech, le bras de l’homme du fleuve et le mien se frôlent. Entre nous des mots qui se disent quand deux personnes savent qu’elles ne se reverront pas. Demain matin, les trois professeurs prendront la route vers la Gaspésie.
Nous revenons vers le motel-cabine. Le frère silencieux fait la vaisselle tandis que les deux autres hommes sont toujours assis à la table. Les bouteilles de vin sont vides et le cognac qui a servi pour la recette du homard Thermidor coule maintenant dans de petits verres. Ma belle amie du fleuve est déjà couchée dans l’un des lits. De temps en temps, à travers les éclats de rire et les voix portées par l’alcool, elle ouvre ses yeux, nous sourit et ses yeux se referment.
Derrière la porte, il y a le fleuve, des vagues, une marée et nos ombres.
Christiane
Montréal, le 31 août 2020
© 2020 Espace Mouvant – Christiane Martin
1 et 4 Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie, Yiyun Li, Éditions Belfond, 2018 pour la traduction française, p. 195 pour la citation et p.67 et p. 87 pour les citations dans le texte).
2« Quand les patrons de bistrots affichent « Happy Hour » ils ne voient pas les « Heures heureuses », qui seraient éblouissantes de poésie ! » dit le philosophe Michel Serres. https://www.boudulemag.com/2019/03/anglicismes-michel-serres-le-francais-est-une-facon-unique-de-voir-le-monde/
3http://www.cuisine-france.com/recette/homard-thermidor.htm
5 Quais-de-Kamouraska : http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=92844&type=bien#.X0xD0dRKjIU
