LA DAME DU JARDIN

 « L’amour arrache les masques sans lesquels
nous craignons de ne pas pouvoir vivre
et derrière lesquels nous savons que nous sommes incapables de le faire.
J’emploie le mot amour ici non pas seulement au sens personnel
mais dans celui d’une manière d’être, ou d’un état de grâce,
non pas dans l’infantile sens américain d’être rendu heureux
mais dans l’austère sens universel de quête, d’audace, de progrès. »

James Baldwin
La prochaine fois, le feu, p. 125 1.


Image par photosforyou de Pixabay

C’était il y a quelques semaines. C’était la deuxième journée de l’été. C’était une journée de canicule. Tout collait à ma peau. À la radio, des suggestions de livres d’été, des films d’été. Ça m’irritait. La vie se mettait en mode léger. Je ne pouvais pas me mettre au rythme de l’été. Pas après le printemps que nous avions vécu.

Même si j’avais recommencé à visiter ma mère de 98 ans à sa résidence pour personnes âgées. La dernière fois qu’elle m’avait vue – en chair et en os — j’étais différente. C’était au début du mois de mars. Juillet. Je suis maintenant devant elle, à deux mètres de distance. Nus sont mes bras et mes jambes. Masqué est mon visage. Une lunette de protection devant mes yeux. À la radio, les voix sont trop joyeuses. J’ai fermé la radio. J’ai marché jusqu’à la crèmerie de mon quartier. Une glace. Caramel salé dans un cornet sucré. J’ai léché ma tristesse jusqu’à la rivière.


Avant l’été, il y avait eu ces jours entre le  25 mai et le 12 juin. 19 jours au total.

Le matin du 27 mai, une tasse de café latté dans une main, et de l’autre, j’écarte le tissu léger des rideaux de la fenêtre de la cuisine. Je suis au deuxième. La cour du duplex où je vis est presqu’à l’abandon. Le voisin au rez-de-chaussée ne s’en occupe pas. De l’autre côté de la clôture, une dame est penchée vers des plants de tomates. Je vois le fond de sa tête. Elle n’a presque plus de cheveux. Ses lourds seins et un pendentif doré dansent au-dessus des plants. De ma fenêtre à son jardin, il y a environ 15 mètres. Elle a peut-être 75 ans. Elle a peut-être 85 ans. Je la vois de ma fenêtre d’avril à octobre. De temps en temps, je vois un homme. Son fils. Son neveu. Je ne sais pas. Il vient au début de la saison lui porter les plants et des sacs d’engrais et autres. Et il revient à la fin de la saison l’aider à nettoyer le jardin.

Je reste près de la fenêtre. Aujourd’hui, elle porte une de ses quatre robes d’été. Hier, elles étaient sur la corde à linge. Elles sont toutes fleuries. Elles sont toutes faites de la même façon. Des robes-sacs. Ça fait quatre ans que je les vois. Le matin du 27 mai, la dame du jardin porte la robe bleue avec des grosses fleurs roses et mauves. Elle a des bas gris épais. Ils sont roulés aux chevilles. Elle a des souliers bruns usés.

Le matin du 27 mai, la dame du jardin ne voit pas mes larmes.   

J’ai des larmes depuis le lundi 25 mai. La dernière journée où j’ai vu Gilles, mon frère aîné, au CHSLD de l’Hôtel-Dieu-de-Saint-Hyacinthe. À 10 h, j’arrive. Je dois porter des gants de nitrile, un masque, une blouse jaune à manches longues. Il est inconscient. Je lui parle et lui caresse le bras gauche, le visage et le cou. Vers 13 h 30, je sors pour quelques minutes. À 13 h 52, sa respiration s’est arrêtée.  

Ce même jour. Après 20 h 20 et 1 592 kilomètres séparant Saint-Hyacinthe et Minneapolis, une vidéo commence à circuler sur les réseaux sociaux. Le genou d’un homme blanc sur le cou d’un homme noir. Les mots de l’homme noir résonnent. I can’t breath. Mama. Huit minutes 46 secondes. L’homme blanc tient la posture, avec une main dans la poche de son pantalon, devant des gens, devant ses collègues policiers, devant une femme qui filme la scène.

Nous regardons.

Nous regardons.

Nous regardons.

Est-ce que nous voyons ?

De la fenêtre de la cuisine, je m’accroche aux  gestes de la dame du jardin. Avec une bêche, elle creuse. Un trou apparaît. Elle prend un plant de tomates. Avec de la terre et du compost, elle enterre une partie de la tige du plant. Elle arrose. Elle continue. Un autre trou. Un autre plant. La lenteur de ses gestes apaise ma respiration. Une rangée de huit plants. Près de chacun, elle enfonce un tuteur. Elle s’arrête près d’un gros pot en terre cuite où elle a planté des fleurs. Elle s’appuie. Le haut de son corps s’incline de plus en plus vers les fleurs. Elle reste ainsi quelques minutes. Je m’inquiète. Et soudain, elle est à la verticale. Elle marche avec le poids des années. Sa jambe droite traîne. Quelques marches, elle s’assoit sur sa galerie. Le téléphone sonne. Des mots italiens traversent le moustiquaire de ma fenêtre.

Mes larmes reviennent. Minneapolis revient. Comment arrive-t-on à ne plus ressentir ce que son propre corps fait au corps d’un autre humain ? Comment un – je -ne vois plus un – tu – ? Où est passé le ligament qui relie le – je nous — ?  Qu’est-ce qui défait le – nous – de notre humanité ?

Le pasteur Leaundrae Bumpus dit « La haine, le racisme, sont des comportements appris. Cela doit nous être enseigné. »2 L’avocate en droit civil, Michelle Alexander, dans un texte d’opinion dans The New York Times écrit « Notre seul espoir pour une libération collective, c’est une politique de solidarité profonde enracinée dans l’amour. »3 Et il y a quelques jours, les mots de l’écrivain Dany Laferrière « Il ne s’agit plus de compassion, il s’agit d’action. »4

Si la haine s’enseigne. L’amour doit s’enseigner. Aimer. Est-ce un verbe d’action ?

Huit jours avant l’été. Un vendredi. Un jour de ciel bleu avec des nuages blancs marchant dans le ciel au-dessus du cimetière. Tu es arrivé avant nous dans une limousine noire. Tes cendres dans une urne nous attendent près du monument familial. Nous sommes à deux mètres de distance. Il y a un célébrant et un homme de la résidence funéraire. Le célébrant prend la parole. Je n’entends rien. Il y a ce vent qui arrache tout. Les mots du célébrant sont emportés vers le nulle part.  

L’homme de la résidence funéraire prend l’urne pour la déposer dans un sac de velours bleu. Je m’approche et lui demande si je peux  déposer un objet avant qu’il referme le sac. Oui, dit-il. Dans ma poche de pantalon, je retire une pierre lisse. Cette pierre vit avec moi depuis plus de trois ans.

Photo : Marie-Josée Côté, ma nièce.

J’avais reçu cette pierre lors d’un rituel organisé par la Maison Monbourquette5 pour les personnes endeuillées. Nous étions une centaine de gens réunis dans une grande salle. Tous et toutes avions perdu.es un être aimé. Pour moi, c’était Mon Homme. À la fin du rituel, une pierre nous a été remise et on nous a posé la question suivante : « en un mot, quel est l’héritage laissé par la personne que nous pleurons ? »

Un seul mot.

Avec un marqueur noir indélébile, j’avais  écrit– AIMER –.

L’homme du salon funéraire, du bout de ses bras, tient le sac. Il me laisse venir plus près de lui. Je dépose la pierre lisse. Au même instant, porté par un nuage, la dame du jardin s’est invitée dans mes pensées. Et après, un souvenir relié à Gilles, mon frère.

Avant qu’il soit dans un CHSLD, mon frère marchait, allait à vélo chez Tim Hortons, taquinait le personnel, aidait à nettoyer les tables après le départ des autres client.es et achetait toutes sortes de babioles chez Zellers qu’il cachait dans sa garde-robe. Après un certain temps, ça débordait. On faisait le ménage avec lui. On remplissait des sacs verts. Quelques mois plus tard, ça débordait encore.

Dans ces années-là, Gilles demeurait dans des résidences que l’on nomme « ressource intermédiaire en santé mentale ». Certains propriétaires lui permettaient de faire un potager. Gilles aimait surtout les tomates.

Quand j’allais le visiter durant l’été, un de ses plaisirs, était de me montrer ses plants. Après, nous allions prendre un café ou magasiner. Je le ramenais à la résidence. Avant de sortir de l’auto, il me disait en bégayant « a a a attend ». Il disparaissait derrière la maison, revenait quelques minutes plus tard, se penchait vers la fenêtre ouverte de l’auto et je repartais avec son sourire et ses tomates vers Montréal.

Le vendredi 12 juin 2020.
Sous le soleil et la furie du vent.
Je n’ai pas de tomates.
Qu’une pierre lisse que j’ai glissé près des cendres de mon frère.
Sous le soleil et la furie du vent.
Devant un trou à la géométrie parfaite.
Je ne me suis pas agenouillée.
Mon corps a pris la posture de la dame du jardin.
Une poignée de terre dans l’une de mes mains.
J’ai levé les yeux vers le ciel.
J’ai écarté mes doigts.
La terre a coulé sur l’urne enveloppée de velours.
Une prière soufflée par le vent.
Une litanie des derniers mois.
Le poids invisible d’un virus.
Le poids des chiffres et des morts avalés.
Le poids des conflits oubliés – au loin – ailleurs –
Le poids du genou d’un homme sur le cou d’un autre homme.
Le poids de regarder derrière nos écrans.
Le poids des pas durant les manifestations.
Le poids « je ne suis pas raciste, mais… »
Le poids d’une jeune baleine à bosse dans le port de Montréal.
Le poids du dépeçage de la jeune baleine à bosse derrière nos écrans.
Le poids des années sur l’ossature d’une femme.
Le poids de la souffrance mentale.
Le poids – je ne suis pas touchée depuis des mois -, ni elle, ni lui, ni elle, ni lui.
Le poids d’un dernier geste.
Le poids de la douceur.
Le poids de la main d’une sœur caressant le cou de son frère mourant.
Sous le soleil et la furie du vent.
Dans l’humus du cimetière.
J’ai planté le verbe AIMER.

Christiane

Montréal, le 2 juillet 2020

© 2020  Espace Mouvant – Christiane Martin

1 James Baldwin, La prochaine fois, le feu, Paris, Gallimard, 1996, 137 p.

2 «Hatred, racism, all of that is a learned behavior. It has to be taught.» Pastor Leaundrae Bumpus, June 9th, 2020 https://forward.com/opinion/448420/you-cant-reconcile-a-nation-thats-never-been-equal-an-interview-with-three/

3 «Our only hope for our collective liberation is a politics of deep solidarity rooted in love.» Michelle Alexander,«This is your chance » The New York Times, June 8th, 2020 https://www.nytimes.com/2020/06/08/opinion/george-floyd-protests-race.html

4 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1712705/dany-laferriere-racisme-classe-moyenne

5 https://www.maisonmonbourquette.com/

Photo de la main de Christiane avec la pierre de Marie-Josée Côté. (Cimetière de St-Ephrem d’Upton, 12 juin 2020)

6 Replies to “LA DAME DU JARDIN”

  1. Oh ! la la…Je suis très émue par ce récit qui me va droit au coeur. Quelle fluidité et profondeur dans l’écriture. Merci Christiane pour ce moment de pure empathie avec ton expérience de la perte d’un être cher. Te lire me donne le goût d’aimer d’avantage et d’espérer de réels changements. Oui, on peut apprendre à aimer. Diane

    1. Chère Diane, « apprendre à aimer » c’est l’histoire de toute une vie. Merci beaucoup pour tes mots. Ton regard si doux me manque. «
      Le livre que tu m’as donné « La tête aux pieds » toujours près de moi. Tu es toujours près de moi. Amitiés somatiques et autres. Christianexx

  2. Chère Christiane, très émouvant ce texte…me revoilà replongée dans mes deuils antérieurs et ..actuels. A la fois déchirant et apaisant. Je souhaite ardemment que cette semence produise de multiples fruits. Nous en avons tant besoin. Merci!

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