LA TEMPÊTE

À Sylvie,

 complicité de femmes,

femmes en mouvement.

Crédit : Pixabay

Au réveil, un matin. Non. Au réveil, plusieurs matins depuis deux mois, torturée par le début d’un texte qui n’avance pas. Un début. Une fin. Au milieu. Rien. Je tourne en rond. Ce matin, dès que mes yeux ouvrent, je décide que ce texte finira dans la poubelle, au même moment, je m’étire, il y a un livre couché près de moi. La quatrième couverture vers le plafond, je le prends et la première phrase que je lis « Le sujet de ce livre, c’est la honte. »1.

Le soleil rentre dans la chambre. Je ne détruirai pas le texte, je recommencerai l’écriture. Et encore et encore, j’écris pour écrire toujours la même chose, les mêmes mots. Corps fatigué. Mots fatigués. J’écris un texte pêle-mêle. Tango, photos, honte, amitié, chêne, corps, vieillir. Pas de liens. Pas de sens.

Un soir de décembre, soirée de tango. Je suis assise près d’une amie tanguera. Il y a peu de couples de danseurs sur la piste. Une jeune femme n’arrête pas de danser. Elle retourne vers un banc et quelques secondes plus tard, elle est à nouveau sur la piste de danse. Mon amie me demande si je la connais. Non, ça fait juste deux ou trois fois que je la vois.

Jeune, belle, jolie robe, pieds avec la musique, posture noble, finesse des mouvements, ligne pure de l’allongement des jambes. Sa robe virevolte pendant que la mienne se froisse sur le banc. Une contraction, petite, juste en arrière du sternum. C’est une pensée qui devient des mots. Ils osent monter vers ma gorge, roulent sur ma langue, passent entre mes dents, s’ouvrent mes lèvres, retenir le souffle, retenir les mots, mes yeux fixent la jeune danseuse, surtout ne pas regarder mon amie, plus fort que tout, les yeux baissent, les mots sortent dans un filet de voix « Elle n’est pas si bonne que ça ».

La phrase maudite dure 3 secondes. La jalousie, l’envie. La perte du corps de la  jeune femme que j’ai été, mes 59 ans, mes cheveux presque argentés. Et pourtant, il y a seulement quelques semaines, je disais « je suis bien avec mes 59 ans. J’aime mieux mes 59 que mes 30 ans ». Est-ce que je mens ?

Tango. Des personnes disent que la femme mûre doit taire son âge, car certains hommes ne danseront plus avec elle. Depuis 59 ans, je traverse la vie avec ses brisures, ses folies, ses joies et ses douceurs. J’ai 59 ans et je veux le dire.

Tango. Les cheveux gris de la femme. Un homme s’arrête devant moi, une bise et reprend sa route. Ce danseur a déjà dit : « je ne danse pas avec une femme qui a les cheveux gris ». Je suis sur le bord de prendre le bord. Cet homme marche avec sa chevelure grise, son visage ridé, son double menton et son ventre. Si je suis sa logique pour les cheveux, il ne danserait plus avec lui !

Le soir de la phrase maudite de 3 secondes, j’ai attendu un peu, jaser avec mon amie, puis, n’en pouvant plus d’entendre la phrase tourner dans ma tête, je me suis levée et suis allée au vestiaire. La jeune danseuse est assise sur un banc, le visage vers le sol, elle enlève ses souliers de tango. Je suis près d’elle, elle a dû sentir ma présence, elle relève la tête. Nous échangeons des sourires, je me présente. Elle m’offre son prénom et me tend la main. C’est chaud, une onde voyage sous mon épiderme. Nous restons ainsi sans se détacher de l’une de l’autre, yeux et mains. Une image monte. Je suis la jeune femme qu’elle est. Elle est la femme que je suis. Nos mains se quittent et nous retournons à nos souliers de tango.

Quelques minutes plus tard, je la regarde partir. À mon tour de quitter. La honte de la phrase maudite toujours accrochée à la pointe du sternum.

Les semaines avancent avec l’hiver et ses humeurs. Du froid, au chaud, de la neige, à la pluie. Tout est glacé. Tout est enneigé. Mon corps imite l’hiver, je reste à la maison. J’ouvre une boîte de rangement en plastique où sont mes photos. Pêle-mêle. C’est un temps pour mettre de l’ordre. Plusieurs photos que j’avais oubliées. Les premières qui tombent dans mes mains, je suis dans la trentaine. Mon visage, mon corps ne sont pas la femme croisée dans le miroir ce matin. Je laisse tomber les photos.

Se regarder dans le miroir. Les semaines avancent. La boîte de photos traîne au milieu du salon. La remettre au fond de la garde-robe. Oublier le corps que j’ai été. Je me penche pour remettre le couvercle, une photo, noir et blanc, je suis assise au centre d’un lit. Est-ce le lit de la chambre à coucher de mes parents ? je ne la reconnais pas. Mes jambes sont invisibles, repliées sous le tulle de la robe, mes petites mains potelées, une légèrement refermée, retenir quelque chose de l’invisible, la peur, l’insécurité. Qui prend la photo ? Est-ce là que tout commence ? Petite fille, femme. Je te place. Tu restes là. Ne bouge pas. Sois belle. Être objet à regarder. J’ai des pommettes (où sont-elles aujourd’hui ?). Les cheveux remontés en un chignon, la tête un peu penchée, les yeux au loin, est-ce la tristesse ? Suis-je perdue dans la rêverie, à me raconter des histoires ? Où vas-tu, petite fille, avec une si jolie robe à fleurs ?

Christiane, petite fille. Photo : inconnu.

Petite fille, je te colle à mon cœur. Et avec douceur, je dépose la photo sur le plancher. D’autres photos suivent. Je fais des piles. Bébé joufflu. Au primaire. Au secondaire. Collégial. La famille. La vie nocturne. Les looks différents. Les amants. Les amoureux. Les amies. Le premier mariage. Le deuxième mariage.  

Se regarder dans le voyage des photos. Qu’est-ce que je cherche ? Je m’arrête sur certaines d’entre elles, la mémoire se relie à des sensations. Je plonge dans des petits moments, certains insignifiants. T’es une petite fille, t’es une femme, tu traverses les années, infiltration de mots acérés, d’un certain regard sur toi par l’autre. L’autre disparaît, le miroir ramène son visage.

Photo 8 – 9 ans. Une balançoire. Début d’automne. Je suis avec une amie. Mes petits pieds ne touchent pas la terre. Mes petits pieds dans des souliers noirs. Mes souliers ne sont pas de la couleur noire quand ma mère les achètent en solde à la fin de l’été. Ils sont blancs.  Ma mère décide de les teindre en noir. Nous étions ni pauvres, ni riches. Pourquoi teindre mes souliers ? Et arrive ce qui doit arriver. Après quelques semaines, les bouts des souliers s’écaillent. J’ai des souliers-mouffettes. À l’école, on sait bien que je ne viens pas de partir une nouvelle mode. Les moqueries. Je ne veux plus porter mes souliers. Ma mère remet de la teinture. Et toujours à recommencer. De petits éclats noirs. Et des éclats de rires. J’ai porté les souliers-mouffettes durant toute l’année scolaire.

Photo 11 – 12 ans. Mes longs cheveux bruns caressent mon dos. Le costume de l’écolière est bleu. Jupe et veston. Une blouse blanche. J’ai les avant-bras appuyés sur le bureau de la professeure, je lui pose une question. C’est à ce moment, où je suis penchée sur le bureau de la professeure, que la sœur-directrice fait son temps d’espionnage. Par la fenêtre de la porte de la classe, elle me voit dans cette position. Elle rentre, me prend par le bras, me relève et devant toute la classe, avec son ton supérieur, « on ne se penche pas ainsi devant les garçons ». Ne dit pas – devant les élèves de la classe -. Ne dit pas – devant les filles et les garçons -. Non. Elle dit. Devant les garçons. Elle me demande de la suivre. Son bureau. Elle prend un ruban à mesurer. Verdict. Ma jupe ne respecte pas la norme. 24 heures pour rallonger la jupe. Et encore une dernière fois. « Ne plus me pencher de cette façon devant les garçons. » Je sors de son bureau, les yeux rivés au sol.

Photo 13 ans. Autobus scolaire. Je porte des lunettes depuis deux jours. Je suis assise en avant de l’autobus. Un garçon, plus vieux, qui s’assoit habituellement à l’arrière, s’installe dans le banc derrière moi. J’entends « Christiane », me retourne avec un sourire, il est beau ce garçon, et aujourd’hui il est près de moi, il me trouve sûrement jolie. Juste le temps de sourire, je n’ai plus de lunettes dans le visage, que ses mots forts dans mes oreilles « t’étais ben plus belle sans tes lunettes, maintenant t’es laide ». Il se lève, s’en va en arrière de l’autobus avec mes lunettes. Les rires inondent l’espace du véhicule. En silence, je pleure.

Photo du temps de mes 26 ans. Je suis à Montréal depuis quelques mois et je travaille au centre-ville. Je suis à la salle de bain. Je suis seule. Au moment où mon rouge glisse sur mes lèvres, la porte s’ouvre, c’est une collègue de travail – une beauté page couverture d’un magazine -, bonjour, me dit-elle, tout en se regardant dans le miroir, tout en replaçant ses cheveux, tout en ne me regardant pas. Je mets le bâton de rouge rouge à lèvres dans mon sac à main, je suis prête à partir. Elle délaisse le miroir, nous échangeons quelques mots anodins. La conversation prend une autre tournure et sans que je demande un avis – à la beauté page couverture d’un magazine -, elle dit « t’as un visage si délicat, dommage que ton nez prenne un peu trop de place…pour certaines femmes la beauté vient de l’intérieur. »

Photo du temps de mes 28 ans. Il est 3 heures du matin. Je sors d’un bar. Un homme est avec moi. Il vient me reconduire et devant le duplex où je demeure nous continuons à parler. Nos corps se rapprochent. Et juste au moment où mes lèvres sont près des siennes, juste à ce moment-là, j’entends « Tu sais, je te regardais danser dans ta robe moulante, ton corps est – presque – parfait…» le – presque – me fait reculer… Il continue. « T’as un petit ventre qui défait le reste. » Je recule encore. Ma main sur la poignée, j’ouvre la porte, un pied sur le bitume et avant de sortir l’autre pied, je reviens vers lui, d’un geste brusque, je prends le rétroviseur, je le dirige vers son visage « et toi, t’es parfait ».  La porte claque.

« Les femmes sont regardées, surveillées, jugées. » Annie Ernaux 2, autrice.

Un de ses livres a pour titre La honte.

Photo vers 54 ans. Cours de tango en groupe. Je n’ai pas de partenaire. Il y a un homme que je ne connais pas. Je lui demande est-ce que vous attendez votre partenaire ? « Non ». Nous décidons de faire le cours ensemble. Il est un très bon danseur. Premier cours, tout va. Deuxième cours. Tout va durant une trentaine de minutes, puis nous avons une difficulté avec un pas. Je pose des questions à l’un des professeurs. Tente de comprendre le pas. Lui commence à s’impatienter. Le prof va voir un autre couple. On reprend la séquence. Le pas accroche. Le prof revient nous voir. Le prof repart. Et ça ne fonctionne toujours pas. J’arrête et là c’est trop pour lui, il comprend que j’ai encore une question, je sens son corps se cambrer, son sourire s’en va et il lâche : « sois belle et suis, c’est juste ça que t’as à faire ». Je recule.

Pas de photo. Temps présent, j’ai 59 ans. L’hiver ne sait pas où il s’en va, ni mon texte. J’ai une rage que je tente de tasser. Tempête. Qu’est-ce que le vent arrachera, la pluie engloutira, le verglas figera, la neige ensevelira ? Qu’est-ce qui remontera après la tempête ?

Je suis perdue dans la tourmente, une amie, le cœur ouvert, entend, lit mes mots enragés, comprend cette phrase de 3 secondes qui me torture, elle sait qu’il y a plus, elle sait que cette phrase parle de quelque chose qui vient de loin, de très loin, elle sent la phrase et y habite en même temps que moi. C’est Sylvie. Comme Alice aux pays des merveilles, Sylvie traverse le miroir avec moi, derrière l’écran de nos ordinateurs, nos mots quotidiens par messenger et des conversations téléphoniques. Je veux jeter mon texte, je suis bloquée, je cherche l’angle, je ne peux pas écrire ça. Les touches du clavier surchauffent. De l’autre côté de l’écran, Sylvie qui est dans l’écriture d’un travail d’université prend le temps de me souffler une réflexion, une expérience. L’acte d’écrire accompagne notre amitié.

Un soir de janvier, à la fenêtre, je regarde le chêne dénudé. La lumière du réverbère illumine ses branches recouvertes de givre. Un amas de neige couché entre le tronc et le début d’une branche. Quelques feuilles de couleur ocre sont demeurées suspendues à des branches. Je suis émue de les voir résister au froid, au vent, au verglas. Une branche cassée que je ne vois pas quand le chêne est habillé de ses feuilles. L’humilité de se montrer tel qu’il est.

Est-ce que le chêne est beau à l’été ou à l’hiver ? Est-ce que le chêne a honte d’être ce qu’il est ? Tout dépend du regard. Pour certaines gens, le chêne est invisible, peu importe les saisons. Pour d’autres, la beauté de l’arbre n’existe que pour une saison. Pour d’autres, il est beau à toutes les saisons, dans toutes ses transformations.

« Elle n’est pas si bonne que ça ». La maudite phrase de 3 secondes, cette flèche lancée à la jeune danseuse n’est pas pour elle. Elle est pour moi.  

HONTE. de ne pas être une bonne danseuse. de rester assise sur un banc. d’être jalouse des autres femmes. d’être qui je suis. d’être née dans le fond de rang. de ne pas être de la bonne classe sociale. de mon frère aîné. maladie mentale. déficience intellectuelle. que lui c’est moi. de ce que je pense, de ce que je dis. de ne pas être assez éduquée. ne pas être universitaire, intellectuelle, carriériste. de ne pas être assez intelligente. assez belle. du trop de temps devant le miroir. d’être trop sexuelle, trop séductrice. de ne pas être assez fine. de m’habiller trop sexy. moi, coupable, s’ils sont trop excités. de ne pas vouloir faire l’amour. de ne pas avoir été féministe plus tôt. d’être timide. d’avoir des humeurs. d’avoir une santé fragile. d’être une grande sensible. d’avoir dit oui quand je voulais dire non. Tempête d’hiver. Nuit. Route glacée. J’ai 17 ans. Un homme conduit. Il a 24 ans. Je lui dis : « c’est la dernière fois ». Il répond. « tu sais, je t’aime ». Ça me serre dans le ventre, je balbutie « Non, c’est fini entre nous. » L’auto accélère. Il dit «  si c’est fini, le prochain poteau de téléphone, je rentre dedans ». J’ai fermé les yeux et sort de ma bouche « je t’aime ». HONTE. d’avoir menti pour me protéger. de dire qu’à 15 ans j’ai fait le choix de ne pas avoir d’enfants. d’accepter qu’ – ils ou elles – ne comprennent pas qu’une femme ne veut pas enfanter. de croire que sa parole est d’or. que la mienne est rien. qu’il doit savoir ce que moi je ne sais pas. de mon corps vieillissant. d’être femme. d’écrire. ça revient. toujours. HONTE. une phrase. durée 3 secondes. ça revient. HONTE.

C’est le dernier samedi de février, une journée douce et ensoleillée, je marche jusqu’au parc. La neige est si lumineuse. Une petite colline, des enfants glissent, rient, pleurent. Je m’arrête quelques instants pour écouter la neige qui craque sous les pieds des autres promeneurs, un père réconforte son enfant, un homme ramasse des bouteilles dans une poubelle. Demain, on annonce une tempête. Elle viendra. Elle repartira nous laissant un autre paysage.

Je retourne chez-moi. Les photos gisent toujours sur le plancher du salon. Il est temps de les ramasser.  J’ai acheté une belle boîte de rangement. Elle est rouge. En noir et blanc, la petite fille, seule au centre d’un lit, se blottit encore une fois sur mon coeur. La seule photo qui restera sur mon bureau, près de l’ordinateur, là où je suis assise à tous les jours.

C’est le dernier dimanche de février, il pleut. Des gouttes d’eau sur les branches des arbres s’étirent vers le sol. Devant ma fenêtre, le chêne, celui qui me transmet depuis deux mois son enseignement.

Le temps de la résistance.

Aux yeux de certaines personnes et d’une partie de la société, je suis – peut-être – dans la saison où je deviens invisible comme femme. Mais on oublie les autres saisons, celles à inventer, à créer. La femme-chêne, je serai, avec mes 59 ans, mes cheveux argentés, mes rides, ma peau qui plisse, les taches de vieillesse qui se pointent, des sillons qui se creusent, mes yeux fatigués, mon ventre arrondi, mes courbes effacées et le corps qui épaissit.

Le temps de la résistance est commencé. Vous, qui ne voulez plus me regarder, ne me regardez plus. Mais ne pensez pas que je resterai silencieuse. J’écris parce que je n’ai pas tout dit.

Christiane 

Le 26 février 2019

© 2019 Copyright Espace Mouvant. Tous droits réservés.

1 Alexie Morin, Ouvrir son cœur, Le Quartanier, 2018

2 https://books.openedition.org/bibpompidou/1092?lang=

Annie Ernaux, La honte, Gallimard, 1999

4 Replies to “LA TEMPÊTE”

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.