Les mots et une vieille armoire

Merci

Lorraine et Gilbert,

d’accueillir l’Ancêtre

et lui refaire une beauté.

Merci,

Simon et Catherine,

votre soutien,

l’Ancêtre trouve son chemin vers le 2e étage

 

C’est un texte complètement décousu. Aucun fil à suivre. La tête explose. Les doigts dans le ciment. La sensibilité en déchirure.

Des semaines. Les mots en silence. Seule sans  eux. Incapable d’écrire. Je les appelle. Absence. Cerveau mou. Cherche les mots. Implore les mots. La tension monte. Mâchoire. Nuque. Yeux. Ça se contracte. Mal à la tête. Frustrée. Irritée. Abandonnée.

Et puis, un dimanche de mars. Je reçois un courriel de mes amis Lorraine et Gilbert. Ils me donnent des nouvelles de l’Ancêtre, ma vieille armoire familiale déménagée dans leur belle maison, au bord du lac. Gilbert et Lorraine, deux passionnés de vieux objets, vieux meubles. Et les mots de Gilbert. Ses mots ont sur moi, un irrésistible effet. Un sourire.

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Photo de Lorraine Bélanger (2015)
Photo de Lorraine Bélanger (2015)

 L’ANCÊTRE

D’équilibre précaire, l’Ancêtre a dû être mise en contention durant le trajet vers Nominingue.

À l’arrivée son comportement était stable de sorte qu’il a été assez simple de l’introduire dans sa nouvelle demeure.

C’est lorsqu’il a été question de lui faire visiter sa chambre que la situation a dégénéré.

L’Ancêtre est devenue rébarbative, peu collaboratrice, au bord de la désorganisation.

 Nous n’avons pas eu le choix de faire un arrêt d’agir pour lui faire entendre raison…

 L’intervention a laissé des séquelles importantes.

L’équipe multidisciplinaire s’est même demandé s’il fallait la laisser-aller ou la réanimer…

était-il question d’acharnement thérapeutique ?

Les chirurgiens-ébénistes ont décidé d’opérer

après consultation avec l’ergo qui était optimiste

quant au rétablissement des fonctionnalités de l’Ancêtre

malgré les multiples amputations envisagées.

L’intervention a été un succès.

L’amputation du piètement a redonné un certain aplomb à la vieille.

La corniche a été entièrement reconstruite à même ses propres greffons.

L’une des portes a eu besoin d’un pontage pour reprendre vie.

L’Ancêtre se porte maintenant très bien et semble se plaire dans sa nouvelle vie.

Nous la soupçonnons même de prendre plaisir à faire la belle.

Gilbert et Lorraine

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Je regarde la photo jointe au courriel. Je regarde ma belle armoire.

J’inspire. Les mots reviennent. Une petite distraction de mon obsession. Inspiration. Les mots d’un autre. Relâchement de ma musculature. Relâchement de mon entêtement à vouloir des mots.

Je regarde l’armoire. J’expire. Souvenir.

1989. J’emménage avec mon bel amoureux, Jonathan. Un vieil appartement du Plateau Mont-Royal avec ses magnifiques boiseries, son escalier intérieur, ses planchers de bois. Bel espace de vie. Peu de rangement. Quoi faire ? Acheté un meuble, peut-être.

Quelques semaines plus tard. Nous sommes chez mes parents à Upton. Conversation banale. Notre manque de rangement. Il y a une vieille armoire, oubliée dans le haut garage, dit mon père. Je ne suis pas très excitée, une vieille armoire.

On y va.Le garage avec deux espaces de stationnement. À la gauche, il y a une porte. Accès à une petite annexe. Les outils de mon père. Et de là, un escalier avec ses marches inégales. Étroites. Larges. Le bois mangé par les années. Le craquement des marches. On arrive au deuxième étage. Tout ouvert. Un bric-à-brac d’objets anciens pêle-mêle. Lits. Vieux outils rouillés. Commodes de mon enfance. Boîtes en bois. Mon premier vélo de petite fille. Rouge et blanc. Ma première sortie. Tombée dans le fossé.

Peu de lumière. Une toute petite fenêtre. L’armoire est dans le fond. Elle ne m’impressionne pas. Jonathan en tombe amoureux. Moi, j’aime mieux, la  peau de mon jeune amant.

De mon village natal, Upton, à la grande ville, Montréal. Rue Chabot. Un jour ensoleillé. L’armoire monte jusqu’au 3e étage.

Deux ans après, il n’y a plus d’histoire avec Jonathan.

Je reste dans l’appartement. La vieille armoire change de pièce. Distraction. Le vide d’un départ.

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Le souvenir s’efface.

Quelques heures plus tard, mon courriel à Lorraine et Gilbert.

 Bon dimanche à vous deux,

 L’Ancêtre d’un âge inconnu s’est promené dans des déménagements multiples.

D’une terre agricole, fond d’un rang à Upton, à plusieurs mouvances sur le sol montréalais

et maintenant jusqu’à vous, dans votre nouvelle demeure, à Nominingue.

L’Ancêtre a survécu et j’en suis surprise.

Je suis surtout émue de votre amour, de votre patience,

de votre persévérance à vouloir la restaurer.

Je l’aurais abandonnée bien avant.

Je l’ai aimé.

Elle a su être une beauté dans mes humbles appartements.

Maintenant, l’Ancêtre continue sa route avec mes fidèles amis

que j’aime de tout mon cœur.

Christiane

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Avant que Gilbert ne vienne la chercher, ça faisait plus d’un an que je voulais m’en défaire. Je la regardais. J’étouffais. Laisser-aller la vieille armoire. Il y avait des jours, la mettre sur le bord du trottoir. La culpabilité montait. L’armoire familiale sur le bord d’une rue. Perdre sa trace.

Où était la vieille armoire avant d’être dans le garage de mon père ? Quelle est son histoire ? Quelles mains lui a donné vie ? Son passé est effacé.  Chez-nous, c’est comme ça, les souvenirs sont rares. Personne ne sait rien autour de moi. Personne n’a rien à raconter. Comme les mots, je cherche mon histoire. Histoires de famille enterrées avec les morts. L’oubli, comme l’armoire, dans le haut du garage.

Là où on s’en va, la vieille armoire n’a pas de place. Comme Jonathan en 1989, je veux quelqu’un qui en soit amoureux. Destination chez Lorraine et Gilbert, Nominingue.

L’armoire qui avait tant de fois déménagée, cette fois-ci, fait de la résistance à ses nouveaux gardiens. Elle ne voulait pas monter au 2e étage. L’escalier ne lui convenait pas. Gilbert a dû enlever la corniche. Autre surprise. Des traces de moisissures. Gilbert ne se décourage pas. Il lui enlève quelques pouces de bois et lui refait une nouvelle tête.

Je l’aurais abandonnée bien avant.

La vieille armoire a perdu sa vieille tête.

A perdu de sa souveraine hauteur.

J’ai presque perdu ma tête pour trouver des mots.

Abandonné l’écriture.

Abandonné Espace mouvant.

Des semaines dans une tourmente de mots qui ne viennent pas.

Et un certain matin, dans le miroir,  j’ai vu la tête de mon Homme.

Ses mots, ses paroles.

Je ne le comprends pas. Lui fait répéter.

Encore et encore.

Et je me vois dans le miroir et je le vois dans le miroir.

Je nous vois perdre notre communication.

Je me vois perdre patience.

Je le vois, Lui, dans le miroir, les mots avancent avec difficulté vers moi.

Je me vois entêtée à écrire un texte pour Espace mouvant.

Je le vois, Lui, s’entêter à parler pour rester vivant.

Et je me vois dans le miroir et je le vois dans le miroir.

Un jour, il ne pourra plus me dire,

Je t’aime, Christiane.

Et je le vois et je lui dis, dans le miroir mouillé d’amour,

Tu perds ta voix, je parle pour toi. Laisse-moi écrire notre histoire.

Je n’avais pas à lui dire cela. L’Homme, le prof, la littérature, les métaphores, sait que les mots ont un pouvoir. Il sait que je n’écris pas pour lui. J’écris pour moi. Dire qui je suis avant qu’il ne soit trop tard. Avant que la vieille armoire disparaisse.

La vieille armoire a passé au-travers du temps. Nos histoires aussi. Celles racontées. Celles disparues. Celles qui ne se racontent pas. Celles sous silence dans le creux du ventre. Celles qui réveillent en sueur.

Mon histoire, derrière les portes de ma vieille armoire, oubliée dans le haut d’un garage.

Christiane

24 mars 2015

Tous droits réservés © 2015  Espace Mouvant – Christiane Martin

4 Replies to “Les mots et une vieille armoire”

  1. Merci Christiane pour tes partages. J’aime te lire. Tes ‘Espaces mouvants’ sont toujours très émouvants, justement. Amitiés, André

  2. Chère amie,
    Heureux de voir que tu as repris la plume…ton texte m’interpelle lorsqu’il est question de l’absence de mémoire .les souvenirs oubliés …c’est l’histoire de bien des familles …Il faut forcer un peu la confidence,questionner les survivants avant qu’il ne soit trop tard..Il doit bien y avoir une matante ou un mononcle gardien de la mémoire familiale…Si jamais tu trouves. J’aimerais bien connaître la date d’anniversaire de l’ancêtre…

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